A
Aphorisation
C
Champ
discursif,
Constituant
(discours -)
D
Détachabilité
E
Fermé/ouvert
(discours -)
G
Généricité
(modes de -)
H
Hyperénonciateur,
Hypergenre
I
Incorporation,
Institués/conversationnels (genres
-), Infralangue/supralangue
P
Paratopie,
Particitation, Périlangue, Positionnement
S
Scéne
d'énonciation, Scène englobante,
Scène générique, Scénographie,
Surassertion
Aphorisation
(Notion introduite
au colloque Ci-Dit de Cadiz
(2004) et développée dans « Les énoncés détachés dans la presse écrite. De la surassertion à
l'aphorisation », in Interdiscours et intertextualité dans les médias,
M. Bonhomme et G. Lugrin (éds.), Travaux Neuchâtelois de linguistique,
44, septembre 2006, pp.107-120. On en trouvera également
une
présentation
didactique
dans
la
nouvelle
édition
d'Analyser
les
textes
de
communication
(Paris,
A.
Colin,
2007).
On considère communément, en particulier dans la lignée de Bakhtine, qu'il n'est de parole que
dans l'horizon du texte et du
genre de discours. Dans cette
perspective, un énoncé constitué
d'une seule phrase (proverbe
par exemple) constitue un genre
de discours élémentaire. A côté de ces énoncés sentencieux
il y a une foule d'énoncés attribués
à un individu identifié et qui
ont été détachés de textes.
Une formule célèbre comme "la
religion est l'opium du peuple"
(Marx), aussi bien que les innombrables
"petites phrases"
qui circulent dans la presse
fonctionnent comme des énonciations
autonomes, non comme des
fragments de textes. On posera un changement d'ordre entre le textuel et ce qu'on pourrait appeler l'aphoristique
: une aphorisation ne
se réduit pas à une phrase,
composante d'un texte. L'aphorisation
échappe à toute intégration dans une totalité partagée
: que ce soit un échange verbal
ou un texte, elle se pose comme absolue. L'aphoriseur prend de la hauteur, il libère l'ethos d'un homme autorisé, au contact d'une Source transcendante, de valeurs au-delà des interactions et des argumentations. L'aphorisation implique un énonciateur qui se pose en Sujet ;
réciproquement, un Sujet se manifeste comme tel par sa possibilité d'aphoriser.
On peut penser
que relèvent
d'une logique d'aphorisation
un certain nombre de phénomènes
lingusitique, comme la phrase nominale en indo-européen, telle que l'étudie Benveniste (Probèmes de lingusitique générale,
1966 : 151-167), c'est-à-dire les phrases à prédicat nominal, sans verbe ni copule, dans des langues qui disposent par ailleurs d'une phrase à verbe être
(par exemple en latin « Homo homini lupus »).
L'aphorisation
résulte de la manière dont on
présente et fait circuler l'énoncé,
et non nécessairement d'une
intention du locuteur originel
: un grand nombre d'énoncés
aphorisés n'ont pas été voulus
comme tels
par leur "auteur"
: c'est du fait même de leur autonomisation
et de leurs recontextualisations
qu'ils prennent des significations
inédites, voire contradictoires
avec les pensées ouvertement
reconnues par ceux à qui on
les prête.Dans une société où domine l'oralité l'aphorisation entretient sans aucun doute des relations fortes avec la généralisation, les formes poétiques, les genres sentencieux, l'autorité des anciens ou des sages ; dans une société où domine le texte écrit, ce
sont les techniques de mise en page qui passent au premier plan.
Champ discursif
(Notion
introduite en 1983 dans Sémantique de la polémique, Lausanne, l'Age
d'Homme, p.15).
Solidaire du principe de la primauté de l'interdiscours
sur le discours, elle n’est pas sans rapports avec la théorie des “champs ”
développée par P. Bourdieu. L'analyste du discours découpe un champ discursif
dans l'univers
discursif, c'est-à-dire dans
l'ensemble des discours qui interagissent dans une conjoncture donnée. Le champ
discursif résulte de l'interaction d'un ensemble de positionnements qui sont en relation de concurrence au sens large, qui
se délimitent réciproquement : par exemple les différentes écoles
philosophiques ou les courants politiques qui s'affrontent, explicitement ou
non, dans une certaine conjoncture, pour détenir le maximum de légitimité
énonciative.
Un champ discursif n'est pas une structure statique mais un jeu d'équilibre
instable, en évolution permanente. Mais à côté de transformations locales il
existe des moments où l’ensemble du champ entre dans une nouvelle configuration.
Il n'est pas non plus homogène : il y a des positionnements
dominants et des dominés, des
positionnements centraux et d'autres
périphériques.
Le plus souvent on n'étudie pas la totalité d'un champ
discursif, mais on en extrait un sous-ensemble, un espace
discursif, constitué d'au moins deux
positionnements discursifs dont l’analyste juge que la mise en relation est
intéressante pour sa recherche.
Une des difficultés majeures auxquelles on se heurte
avec cette notion est qu'elle correspond à des fonctionnements divers. La
conception moderne du champ comme une structure relativement autonome et
compacte (par exemple le champ littéraire) ne peut pas être utilisée telle
quelle pour d'autres époques ou d'autres lieux. En outre, on ne saurait avoir
une représentation purement intellectuelle de ces champs : la confrontation des
positionnements est aussi confrontation de lieux, de modes de vie, de manières
distinces d'investir l'institution.
Constituant (discours-)
(Notion introduite en 1995 dans l'article écrit en
collaboration avec F. Cossutta : "l'Analyse des discours constituants",
Langages n° 117, p.112-125)
Sur ce sujet, Voir un article de 1999 dans ce
site.
Le plus grand malentendu à propos des discours
constituants tient à la confusion entre "constituant" et "fondateur".
Un discours constituant se définit avant tout par sa
position dans l'interdiscours : il n'a pas d'autre discours en amont de lui,
mais une Source transcendante. Il doit ainsi réfléchir dans son propre
dispositif énonciatif les conditions de sa propre émergence. Dans cette
perspective, il faut également éviter d'avoir une conception homogénéisante de
la "constituance" ;chaque discours constituant se définit précisément par sa
manière singulière d'être constituant : la "constituance de la littérature n'est
pas celle de la science ou de la philosophie.
Détachabilité
Voir
Surassertion
Ethos
(Notion
traditionnelle
de
rhétorique
qui
désigne
l'image
de
lui-même
que
construit
l'orateur
à
travers
son
discours
;
en
1984
(Genèses
du
discours,
Liège,
Mardaga),
puis
en
1987
(Nouvelles
tendances
en
analyse
du
discours,
Paris,
Hachette)
j'en
ai
proposé
une
reformulation
dans
un
cadre
d'analyse
du
discours.
Voir
dans
ce
site
un
article
de
synthèse
sur
ce
sujet.
Fermé/ouvert (discours -)
(Distinction introduite dans "Le tour ethnolinguistique
de l'analyse du discours", Langages n° 105, 1992).
Les discours se
répartissent entre deux pôles :
a) les discours fermés,
pour lesquels
la population des producteurs et celle des récepteurs tendent à coïncider
qualitativement et quantitativement. C'est la situation des
genres de discours très spécialisés : articles de science "dure", desbulletins
des membres d'une association, etc.
b) les discours ouverts,
pour lesquels
il y a divergence nette tant qualitative que quantitative entre la population de
producteurs et la population de récepteurs. C'est le cas en
particulier de la presse à grand tirage, des genres politiques visant les
électeurs, de la publicité, etc.
Généricité
(modes de -)
(Notion
introduite dans « Retour sur une catégorie : le genre », dans J.-M. Adam, J.-B. Grize et Magid
Ali Bouacha (dir.), Texte et discours : catégories pour l’analyse, Editions
Universitaires de Dijon, 2004,
p.107-118.)
Pour
un
texte
de présentation
dans
ce
site
:
Hyperénonciateur
VOIR Particitation
Hypergenre
(Notion introduite en 1998dans "Scénographie épistolaire
et débat public", contribution à l'ouvrage La lettre entre réel et
fiction, J. Siess éd., 1998, Paris, Sedes. On trouvrea sur ce
site une version remaniée de ce texte.)
Les hypergenres (« dialogue », « lettre », « journal »,
etc.) permettent de « formater » un texte : ce ne sont pas des genres de discours, c’est-à-dire
des dispositifs de communication socio-historiquement définis, mais des modes
d’organisation textuelle aux contraintes pauvres, qu'on retrouve à des époques
et dans des lieux très divers et à l’intérieur desquels peuvent se développer
des mises en scène de la parole très variées. Le dialogue, qui en Occident a
structuré une multitude de textes pendant quelque deux mille cinq cents ans, est
un bon exemple d’hypergenre, puisqu’il suffit de faire s’entretenir au moins
deux locuteurs pour pouvoir parler de « dialogue ».
Mais le fait qu'un texte se présente comme relevant d'
un hypergenre ne signifie pas qu’il se réduise à une mise en forme. Certes, il y
a des cas où un dialogue ou une lettre sont un simple mode d’organisation
textuelle, mais il y a aussi des cas où ils sont motivés par leurs contenus,
comme c’est le cas dans les dialogues de Platon ou la "Lettre à tous les Français" de F. Mitterand. Ainsi, le
recours au dialogue pour expliquer à des néophytes ce que sont les volcans ou
pour décrire les beautés d’un monument n’est-il pas du même ordre que la
relation organique entre le platonisme et le dialogue.
Néanmoins, le seul fait de recourir au dialogue plutôt
qu'à un autre dispositif d'énonciaiton pour s'adresser à un public déterminé dit
quelque chose sur ce discours et sur la société où il advient. Le choix de tel
hypergenre plutôt que de tel autre n’est donc jamais insignifiant. Le fait qu’au
dix-septième siècle on assiste à un net reflux du dialogue au profit de
l’hypergenre épistolaire est significatif d’une transformation culturelle
profonde.
Confronté à un texte formaté dans un hypergenre, par
exemple un dialogue, l'analyste du discours doit
porter
son attention moins sur le dialogue comme tel que sur les types d’interactions
verbales qu’il met en scène : les choses intéressantes se passent au niveau des
«Scénographies » des différents textes. Le français de salon qui est
utilisé dans les Entretiens sur la pluralité des mondes
de
Fontenelle scelle lalliance des Lumières entre science et mondanité : ce qui
compte, ce n’est pas tant qu’il s’agisse d’un dialogue que d’une scénographie
conversationnelle mondaine où devisent un savant honnête homme et une
marquise.
Incorporation
(Notion introduite dans Genèses du discours,
1984, p.101)
Manière dont le destinataire en position d’interprète –
auditeur ou lecteur- s’approprie l'ethos. En sollicitant de façon peu orthodoxe
l'étymologie, on peut faire jouer cette « incorporation » sur trois registres
:
-
L'énonciation de l’œuvre confère une « corporalité » au garant, elle lui
donne
corps ;
- Le
destinataire incorpore, assimile ainsi un ensemble de
schèmes qui correspondent à une manière spécifique de se rapporter au monde en
habitant son propre corps ;
- Ces deux
premières incorporations permettent la constitution d'un corps, de la
communauté imaginaire de
ceux qui adhèrent au même discours.
Infralangue/supralangue
(Notions
introduites dans Le contexte
de l'oeuvre littéraire (1993,
p.113)
sous la forme d'une distinction
entre hyperlangue et
hypolangue
; dans Le discours littéraire
(2004), hyperlangue est
remplacé par supralangue,
moins polysémique, et hypolangue
par infralangue. Ces notions
concernent essentiellement les
discours constituants.)
Le code langagier d'une oeuvre ne s'élabore
pas seulement dans un rapport à des langues ou des usages de la langue. Il peut
être pris dans une relation essentielle d'attraction vers des périlangues, sur la limite inférieure de la langue naturelle
(infralangue) ou sur sa limite supérieure (supralangue).
L'énonciation ne peut en réalité se fixer ni sur l'une ni sur l'autre, mais elle doit
laisser entrevoir leur indicible présence, nourrir son texte de leur fascination.
L"'infralangue" est tournée vers une Origine qui serait une ambivalente proximité
au corps, pure émotion : tantôt innocence perdue ou paradis des enfances,
tantôt confusion primitive, chaos dont il faut s'arracher. Sur le bord opposé,
la "supralangue" fait miroiter la perfection d'une représentation
idéalement transparente à la pensée. L'une et l'autre par des voies opposées
rêvent d'un sens qui serait immédiat, qui se donnerait sans aucune réserve. On
se gardera cependant de réifier l'infralangue et la supralangue : il s'agit de
fonctions. On ne peut exclure que dans telle ou telle oeuvre ces deux fonctions
ne soient remplies par la même entité, que la langue du corps soit aussi celle
des anges.
Institués/conversationnels (genres
-)
(Notion
introduite dans "Analysis of an Academic Genre", Discourse Studies, 4, 3,
2002.)
L'ensemble de la production verbale est soumise
à la catégorie du genre de discours. Mais il convient de distinguer deux grands
régimes de généricité : celui des genres institués et celui des genres
conversationnels. Il existe néanmoins de nombreuses pratiques discursives
qui se situent à la frontière des deux. Les genres institués peuvent être des
routines aussi bien que des oeuvres, associées à un véritable auteur.
A la différence des genres institués, les genres
conversationnels ne sont pas des genres étroitement liés à des lieux
institutionnels, à des rôles, à des scripts relativement stables. Au point que
nombre de chercheurs se demandent si la catégorie du genre y est réellement
pertinente. Leur composition et leur thématique sont le plus souvent très
instables et leur cadre se transforme sans cesse. Si dans les genres institués
les contraintes sont globales
et « verticales » (imposées par la situation de communication), dans les
genres conversationnels ce sont les contraintes locales et
« horizontales » (c'est-à-dire les stratégies d'ajustement et de
négociation entre les interlocuteurs) qui l'emportent. Les interactions
conversationnelles sont ainsi difficilement divisibles en genres bien
distincts ; se demander si une conversation entre deux amis dans la rue relève
du même « genre » que la conversation des mêmes individus s'ils se rencontrent
dans u, c'est bien autre chose que se demander si une consultation médicale ou
un débat à la télévision sont deux genres distincts.
Paratopie
(Notion introduite dans le Contexte de l'oeuvre
littéraire, 1993, Dunod,
chap.1)
La notion de paratopie s'inscrit de
manière privilégiée dans la problématique des discours constituants. Mais elle
peut être productive au-delà : par exemple pour le discours politique. Elle
désigne une appartenance paradoxale, qui rend possibles des énonciations
prétendant excéder l'espace qu'elles ont pour fonction de fonder. Un discours
constituant ne peut en effet appartenir pleinement à un territoire, il joue de
la frontière entre l'inscription dans des fonctionnements topiques et l'abandon
à des forces qui excèdent par nature toute économie humaine. Cette appartenance
paradoxale n'est pas l'absence de tout lieu, mais une négociation entre le lieu
et le non-lieu, une localisation parasitaire qui vit de l'impossibilité même de
se stabiliser. Ce qui contraint les processus créateurs à se nourrir des lieux,
des groupes, des comportements qui sont pris dans une impossible appartenance.
Invariante dans son principe, la
paratopie prend des figures diverses selon les époques, les sociétés et les
types de discours concernés, exploitant les failles qui ne cessent de s'ouvrir
dans la société. Dans l'Europe du XVII° siècle, par exemple, la protection des
grands a fait du parasite la figure prototypique de l'homme de lettres. Au
XVIII° siècle, ce qui s'est appelé « République des Lettres » désignait un
réseau paratopique, une « République » qui traversait frontières géographiques
et sociales.
La paratopie caractérise à la fois la
« condition » d'un discours constituant (religieux, esthétique,
philosophique...) et celle de tout créateur qui construit son identité à travers
lui : il ne devient tel qu'en assumant de manière singulière la paratopie
constitutive du discours constituant dont il tire cette identité créatrice.
Le créateur apparaît ainsi comme quelqu'un qui
n'a pas lieu d'être (aux deux sens de la locution) et qui doit construire le
territoire de son oeuvre à travers cette faille même. Son énonciation se déploie
à travers l'impossibilité même de s'assigner une véritable place. Il nourrit sa
création du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance à son
propre champ discursif et à la société. La paratopie joue en effet sur deux
termes - le champ et la société - et non sur la seule relation entre le créateur
et la société.
On ne saurait confondre paratopie et
marginalité : il n'y a de paratopie qu'intégrée à un processus
créateur. La « paratopie » n'est en
effet pas une origine ou une cause, encore moins un statut. Ni support ni cadre,
elle enveloppe le processus créateur, qui l'enveloppe aussi : faire œuvre, c'est
d'un seul mouvement produire des énoncés et construire par là-même les
conditions qui permettent de la produire. Structurante une énonciation et
structurée par elle, la paratopie est à la fois ce dont il faut se libérer par
la création et ce que la création approfondit.
A partir de là on peut envisager divers types de
paratopie, qui peuvent se combiner. Elle peut prendre le visage de celui qui
n'est pas à sa place là où il
est, de celui qui va de place en place sans se fixer, de celui qui ne
trouve pas de place. La paratopie écarte
également d'un groupe (paratopie d'identité), d'un
lieu (paratopie spatiale) ou d'un moment (paratopie temporelle).
Distinctions au demeurant superficielles : comme l'indique le mot même, toute
paratopie peut se ramener à un paradoxe d'ordre spatial. On y ajoutera les
paratopies linguistiques (la langue que je parle n'est pas ma
langue).
A partir de là s'ouvre pour l'analyse du
discours un programme de recherche : mettre à jour le mouvement paratopique qui
anime une entreprise créatrice en montrant comment les « contenus » des textes
le réfléchissent. Il faut donc se défaire des oppositions spontanées entre
intérieur et extérieur du texte, ou entre cause et effet : les « contenus »
valident la paratopie qui les rend possibles, dans un processus en
boucle.
Particitation
(Notion introduite dans « Hyperénonciateur et particitation », 2004,
Langages n° 156, p.111-126.)
La particitation (mot-valise qui
mêle « participation » et « citation ») est un régime citationnel qui diffère de
la citation prototypique. En effet,
- L’énoncé « particité »
est un énoncé autonome : parce qu’il l’est originellement, ou bien parce qu’il a
préalablement été autonomisé par détachement d’un texte.
- Le locuteur
« particitant » n’indique pas sa source, ni même qu’il effectue une citation. Le
caractère de citation est seulement marqué par un décalage interne à
l’énonciation, qui peut être de nature graphique, phonétique,
paralinguistique... L’énoncé cité est présenté dans son signifiant, dans une
logique de discours direct, mais poussée à l’extrême : il ne s’agit pas
seulement de simuler, comme c’est souvent le cas au discours direct, mais de
restituer le signifiant même. La restitution du signifiant est évidemment liée
au fait qu’il n’y a pas indication de la source de la parole rapportée.
- Le locuteur citant montre
son adhésion à l’énoncé cité, qui appartient à un Thésaurus
d'énoncés aux contours plus ou moins
flous, indissociable d’une communauté où circulent ces énoncés et qui,
précisément, se définit de manière privilégiée par le partage d’un tel
Thésaurus. Par son énonciation, le locuteur citant présuppose pragmatiquement
que lui-même et son allocutaire sont membres de cette communauté.
- Ce Thésaurus et la
communauté correspondante sont référés à un hyperénonciateur
dont l'autorité garantit moins la vérité de l’énoncé – au sens étroit d’une
adéquation à un état de choses du monde – mais plus largement sa « validité »,
son adéquation aux valeurs, aux fondements d'une collectivité..
L’hyperénonciateur apparaît comme une instance qui, d’une part, garantit l’unité
et la validité de l’irréductible multiplicité des énoncés du Thésaurus, et
d’autre part confirme les membres de la communauté dans leur identité, par le
simple fait qu’ils entretiennent une relation privilégiée avec lui.
Ce régime de particitation peut être exploitée pour
analyser le statut pragmatique de divers types de pratiques discursives : des
proverbes (dans ce cas l’hyperénonciateur est la « Sagesse des nations ») aux
citations de la Bible ou de l’Antiquité classique, en passant par les slogans,
les contes populaires, etc.
Périlangue
VOIR
Infralangue/supralangue
Positionnement
VOIR Champ discursif
Scène d'énonciation
(Problématique introduite dans Le Contexte de l'oeuvre
littéraire, 1993, chap. 6 ; pour une présentation plus
systématique : Analyser les textes de
communication, Dunod, 1998, chap. 7)
La notion de "scène", en analyse du discours, est
souvent employée concurremment avec celle de “ situation de communication ”.
Mais cette équivalence est discutable : en parlant de “ scène d’énonciation ”,
on distingue un abord sociologique, exterieur au langage et un abord proprement
linguistique : c'est la représentation qu’un discours fait de sa propre
situation d’énonciation. Pour un analyste du discours la notion de “ scène ”
permet d’éviter des catégories comme “ contexte ” ou “ situation de
communication ”, qui glissent facilement vers une conception sociologiste de
lénonciation. On met l’accent sur le fait que l'énonciation advient
dans un espace institué, défini par discours, mais
aussi sur la dimension constructive de ce discours, qui
instaure son propre espace d'énonciation.
Je
propose
une analyse de la scène d’énonciation en trois composants, trois scènes, qui
entretiennent des relations complexes.:
- La scène
englobante est celle qui assigne un statut pragmatique au type de
discours dont relève un texte. Quand on reçoit un tract, on doit être capable de
déterminer s'il relève du type de discours religieux, politique,
publicitaire..., autrement dit sur quelle scène englobante il faut se placer
pour l'interpréter, à quel titre (comme sujet de droit, consommateur, etc.) il
interpelle son lecteur.
- La scène générique est définie par les genres de discours particuliers. Chaque genre de discours implique en effet
une scène spécifique : des rôles pour ses partenaires, des circonstances (en
particulier un mode d’inscription dans l’espace et dans le temps), un support
matériel, un mode de circulation, une finalité, etc.
- La scénographie n’est pas imposée par le type ou le genre de discours,
mais instituée par le discours même. Les dix premières Provinciales
(1656) de B. Pascal, par exemple, se
présentent comme des libelles (scène générique) religieux (scène englobante).
Ces libelles ne se présentent pas comme tels, mais comme une série de
“ lettres ” adressées à un ami de province : cette scène épistolaire est la
scénographie construite par le texte. Ces
libelles auraient pu se manifester à travers de tout
autres scénographies sans changer pour autant de scène générique. La
scénographie a pour effet de faire passer scène englobante et scène générique au
second plan : le lecteur est censé recevoir ce texte comme une lettre, non comme
un libelle. Un discours impose sa scénographie d'entrée de jeu ; mais d’un autre
côté l'énonciation, en se développant, s’efforce de justifier
son propre dispositif de parole. On a donc affaire à un processus
en boucle : en émergeant, la parole implique une certaine scène
d’énonciation, laquelle, en fait, se valide progressivement à travers cette
énonciation même. La scénographie est ainsi à la fois ce dont vient le discours et ce qu'engendre ce
discours ; elle légitime un énoncé qui,
en retour, doit la légitimer, doit établir que cette scénographie dont vient la
parole est précisément la scénographie requise pour raconter une histoire,
dénoncer une injustice, présenter sa candidature à une élection, etc.
Outre une figure d'énonciateur et une figure corrélative
de co-énonciateur, la scénographie implique une chronographie (un
moment) et une topographie (un
lieu) dont prétend
surgir le discours. Ce sont trois pôles indissociables :
dans tel discours politique, par exemple, la détermination de l'identité des
partenaires de l'énonciation (“ les défenseurs de la patrie ”, “ un groupe de
travailleurs exploités ”, “ des administrateurs compétents ”, “ des exclus ”...)
va de pair avec la définition d'un ensemble de lieux ("la France
éternelle", "le pays des Droits de l'homme ", “ une vieille nation ”...) et de
moments
d’énonciation
("une période de crise profonde du capitalisme", "une phase de renouveau" ...) à
partir desquels le discours prétend être tenu, de manière à fonder son droit à
la parole dans une perspective d’action sur autrui déterminée.
Cette notion de scène d'énonciation suscite quelques
difficultés. En particulier, parce que l'on a tendance à considérer ses trois
composants de manière homogène. Il n'en est rien. La "scène englobante"
n'apparaît pas comme telle ; ce qui est donné, c'est un texte relevant d'un
genre. Quand il y a scénographie distincte de la scène générique, cette dernière
est en quelque sorte repoussée à l'arrière-plan. Enfin, les relations entre
scène générique et scénographie ne sont pas stables : elles varient en fonction
du genre de discours concerné. Tous les genres de discours ne sont pas
susceptibles de susciter une scénographie. Pour un grand nombre de genres
routiniers très contraints la scène générique impose la scénographie (par
exemple une ordonnance médicale, une lettre commerciale, etc.) ; sur le pôle
opposé, d’autres genres n'impmosent pas de scénographie et exigent du locuteur
qu'il en définisse une. C’est le cas, par exemple, de nombreux genres
littéraires ou publicitaires : certaines publicités exploitent des scénographies
de conversation, d'autres de discours scientifique, etc.Les genres de discours
qui n'impose pas de scénographies sont en règle générale ceux qui visent à agir
sur le destinataire, à modifier ses convictions. Entre ces deux extrêmes se
situent les genres susceptibles de scénographies variées mais qui le plus
souvent s’en tiennent à un scènographie routinière. Ainsi, un fait divers dans
un journal obéit à des routines, sans pour autant être totalement contraint : il
peut adopter une scénographie de polar.
Scène générique
VOIR
Scène
d'énonciation
Scène englobante
VOIR Scène d'énonciation
Scénographie
VOIR Scène d'énonciation
Surassertion
(Notion introduite
au colloque Ci-Dit de Cadiz
(2004) et développée dans "Citation et surassertion", Polifonia, Cuiabà (Brésil), n°
8, 2004,
p.1-22.)
Opération
qui consiste pour l'énonciateur
à marquer dans un texte un fragment,
le plus souvent une phrase, comme détachable, à le formater en quelque sorte pour une reprise citationnelle.
La surassertion est ainsi étroitement
liée à la détachabilité.
Cette mise en saillance permet
de distinguer les énoncés qui sont pris en charge, sans plus, par leur locuteur, et ceux que ce locuteur lui-même assigne à une répétabilité. Plus
précisément, un fragment surasserté
constitue un énoncé
-
relativement bref, de structure prégnante dans
son signifié et/ou son signifiant
;
-
susceptible d'être décontextualisé
(il s'agit souvent d'énoncés
génériques) ;
- en position saillante dans un texte
ou une partie de texte ;
-
dont la thématique doit être en relation avec l'enjeu essentiel du genre de discours, du texte ou
de la partie de texte concernés : il s'agit d'une prise de position dans un conflit de valeurs;
-
qui implique une sorte d'amplification de l'énonciateur, liée à un ethos qui marque un engagement subjectif dont la modalité varie avec le type de discours concerné.
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