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V
AVANT-PROPOS
Lier
une oeuvre à ce qui l'a rendue possible, penser son apparition en un temps et un
lieu déterminés est une tâche aussi vieille que l'étude de la littérature.
Mais
quand il s'agit d'articuler une oeuvre sur son "contexte", les analystes de la
littérature ne sont pas aussi à l'aise que lorsqu'ils se contentent d'être
historiens ou de circuler dans un réseau de textes. En forçant le trait on peut
en effet distinguer deux attitudes dominantes :
-
Celle de l'histoire littéraire, qui fait appel à un vocabulaire passe-partout :
l'œuvre "exprime" son temps, elle en est "représentative", elle est "influencée"
par tels évènements, etc. Mais ces notions n'ont guère de valeur explicative si
l'on ne détermine pas de quelle façon un texte peut "exprimer" la mentalité
d'une époque ou d'un groupe.
-
L'autre, d'orientation plus stylistique, préfère appréhender l'œuvre comme un
univers clos. Elle ne nie pas l'inscription sociale des textes, mais renvoie son
étude à une période ultérieure, au jour où les progrès accomplis dans
l'intelligence du "fonctionnement" des textes permettront de les mettre en
rapport avec leur "environnement".
Cette
séparation entre un extérieur et un intérieur du texte a été d'une certaine
façon prolongée et aggravée par le structuralisme. Depuis, les recherches sur
l'éénonciation linguistique, les multiples courants de la pragmatique et de
l'analyse du discours, le développement dans le domaine littéraire de travaux se
réclamant de
VI
M.
Bakhtine, de la rhétorique, de la théorie de la réception, de l'intertextualité,
de la sociocritique, etc. ont imposé une nouvelle conception du fait littéraire,
celle d'un acte de communication dans lequel le dit et le dire, le texte et son
contexte sont indissociables. D'abord marginales, ces problématiques occupent à
présent le devant de la scène. Bien des chercheurs ont pris acte de cette
transformation, mais la majorité des "usagers" des études littéraires continuent
à raisonner sur les schémas traditionnels, sans s'apercevoir que la conjoncture
qui leur donnait sens a disparu.
Prendre acte de certaines de ces modifications, en
expliciter les conséquences, tel est le propos de ce livre. Nous ne cherchons
pas à ajouter de "nouvelles approches" aux anciennes, mais par la prise en
compte du caractère radicalement énonciatif de la textualité à mettre en cause
ce qui dans nos gestes les plus spontanés implique une conception inadéquate du
"contexte" d'une oeuvre. Cet ouvrage vient ainsi compléter les Elements de
linguistique pour le texte littéraire et la Pragmatique pour le discours
littéraire précedemment parus chez le même éditeur. L'ensemble doit permettre de
présenter les apports diversifiés de la problématique de l'éénonciation à
l'intelligence du fait littéraire.
INTRODUCTION
Même
en se limitant au XX° siècle on ne peut présenter en quelques pages les
multiples recherches qui ont tenté de mettre en relation l'œuvre littéraire avec
la configuration historique dont elle émerge. Comme cette introduction est
seulement destinée à mettre en perspective les chapitres qui suivent, nous nous
en tiendrons aux discours qui ont marqué le plus fortement la réflexion actuelle
sur ce sujet : la philologie du XIX° siècle, le marxisme, le structuralisme.
La philologie
Notre
traditionnelle "histoire littéraire" est étroitement liée à l'entreprise
philologique.
Dans la culture occidentale c'est essentiellement depuis les grammairiens
alexandrins (III° siècle avant J.-C.) que l'on réfléchit sur la relation entre
un texte littéraire et le contexte historique dans lequel il est apparu. Comme
l'érosion des formes linguistiques et les transformations de la société grecque
avaient peu à peu opacifié certains textes prestigieux mais anciens, en
particulier les oeuvres d'Homère, on avait développé une discipline,
la philologie, qui se donnait pour but de les rendre à
nouveau présents à la conscience des contemporains. Par l'analyse des manuscrits
et l'investigation historique on cherchait à restituer le texte originel, à
éclaircir les mots ou les passages devenus obscurs, bref à retrouver l'intention
de l'auteur et les conditions dans lesquelles il avait
oeuvré.
2
C'est
dans la seconde moitié du XIX° siècle que la philologie s'est trouvée au
firmament du savoir, développant une riche méthodologie de "critique textuelle"
(pour comparer les manuscrits, les dater, déterminer leur origine, suivre leur
transmission, détecter les éventuels faux, etc.). Le philologue traitait le
texte avant tout comme un document sur l'esprit et les mœurs de la société dont
il était censé "l'expression". Selon la formule de M. Foucault, il s'agissait de
reconstituer à partir de ce que disent ces documents - et parfois à
demi-mot - le passé dont ils émanent et qui s'est évanoui maintenant loin
derrière eux ; le document était toujours traité comme le langage d'une voix
maintenant réduite au silence, - sa trace fragile, mais par chance déchiffrable
(1).
Sur ce
point la querelle sur Homère qui a traversé tout le XIX° siècle a valeur
exemplaire. On a débattu pour savoir s'il existait bien un individu nommé Homère
qui aurait été l'auteur de L'Iliade et de L'Odyssée, ou si
ces oeuvres étaient seulement un ensemble de poèmes anonymes, produit en quelque
sorte spontané de la culture héllénique. Dès lors que L'Iliade et L'Odyssée
étaient censées "exprimer" l'"esprit" de la société grecque archaïque on
comprend que certains aient cherché à faire l'économie de leur auteur pour les
rapporter directement au "peuple".
Bien
entendu, cette élision de l'auteur n'est possible que pour des textes qui
n'impliquent pas un mode de création littéraire comparable à celui de l'Europe
moderne. Quand l'auteur est bien identifié, le philologue s'attache à montrer
qu'il est "représentatif" de son temps ou de son groupe, qu'en lui se
réconcilient l'individuel et le collectif. Les écrivains, et plus généralement
les artistes, apparaissent alors comme ces individus remarquables qui ont le
pouvoir d'"exprimer" les pensées et les sentiments de leurs contemporains. Idée
bien illustrée par cette conclusion d'une édition critique de La Bruyère :
3
Au
terme d'une lecture attentive, le livre des Caractères apparaît étroitement lié
à son époque, qu'il résume et qu'il exprime à merveille. En cette fin du règne
de Louis XIV, il porte témoignage des irritations et des inquiétudes qui
tourmentent les esprits qui réfléchissent, il reflète mieux qu'aucun autre livre
"les sentiments qui animèrent la France en ces désastreuses années", et nous
ouvre bien des perspectives sur l'"Envers du Grand Siècle" (...) Surtout, il
nous permet de lier connaissance, page après page, avec la personnalité mobile
et attachante de La Bruyère (2).
Ainsi
l'œuvre est-elle censée ouvrir à la fois sur l'individualité de l'auteur et sur
"le Grand siècle". L'étude du texte littéraire vient conforter un savoir
historique constitué indépendamment de lui. Ce faisant, on suppose résolu le
problème essentiel : de quelle manière un texte peut-il bien "résumer",
"refléter" une époque ?
La
philologie ne constitue cependant pas un bloc homogène. Même si ses diverses
tendances relèvent d'une même configuration de savoir, elle oscille entre une
définition méthodologique (ensemble de techniques auxiliaires de l'histoire qui
permettent d'étudier les documents verbaux) et une définition beaucoup plus
ambitieuse, qui y voit une sorte de science de la culture. Dans ce dernier cas
la dimension méthodologique passe au second plan, l'essentiel étant de mettre en
relation les productions culturelles et "l'esprit" des sociétés qui les ont
rendues possibles.
Pour
les tenants de la méthode philologique le texte donné au départ est considéré
comme "orphelin" : c'est un ensemble de traces matérielles auxquelles manque une
date, un lieu d'apparition, une appartenance générique (s'agit-il d'un fragment
de roman ? d'un récit historique ?...) pourquoi y a-t-il des contradictions
entre les diverses versions ou à l'intérieur du même texte ? quelle était sa
forme primitive ? quel en est l'auteur ?...Interrogations qui supposent un
perpétuel va-et-vient entre le texte et son contexte historique : d'une part le
texte permet de restituer des réalités perdues (que l'on songe à tous les
4
enseignements sur la civilisation mycénienne que l'on a
cru pouvoir tirer des textes d'Homère), d'autre part notre connaissance de la
société (obtenue à travers d'autres documents ou des fouilles archéologiques)
permet d'éclairer maint opacités du texte. Une telle approche est foncièrement
atomiste ; on étudie de multiples détails du texte (un mot, une formule de
politesse, une erreur de graphie, un trait de psychologie d'un personnage,
etc.), que l'on rapporte point par point à "l'environnement" historique.
A
l'opposé de ce type de démarche on évoquera la philologie de l'œuvre
"organique", dont la manifestation la mieux connue est la stylistique de Léo
Spitzer (1887-1960). Ce dernier ne nie pas l'utilité des enquêtes minutieuses de
l'histoire littéraire, mais ce n'est pour lui qu'un travail préparatoire à ce
qui constitue l'essentiel : l'appréhension d'une conscience créatrice à travers
l'œuvre qui la manifeste. Ces quelques lignes donnent une assez bonne idée des
réticences de ce type de philologue à l'égard des purs érudits ; l'auteur y
évoque ses études à Vienne au début du XX° siècle :
Tout
se passait comme si l'analyse du contenu n'était qu'un accessoire au véritable
travail scientifique qui consistait à fixer les dates et les faits historiques
et à établir la somme des éléments autobiographiques et littéraires que les
poètes étaient supposés avoir incorporés dans leurs oeuvres. Le
Pèlerinage de Charlemagne
est-il lié à la X° Croisade ? Quel était son dialecte originel ? Y a-t-il une
poésie épique antérieure à l'époque française ? Molière a-t-il mis ses propres
mésaventures conjugales dans L'Ecole des femmes? Dans cette attitude positiviste, plus on prenait au sérieux les
évènements extérieurs, plus on ignorait la véritable question : pourquoi
Le Pélerinage ou L'Ecole des femmes avaient-ils été écrits ? (3)
L'œuvre d'un écrivain étant conçue comme une totalité
organique dont tous les aspects expriment "l'esprit de l'auteur", principe
spirituel qui leur confère unité et nécessité, le critique a pour tâche de
chercher l'"étymon spirituel", le foyer caché qui permet de rendre raison des
multiples facettes du texte (particularités linguistiques, personnages,
intrigue, composition, etc.).
5
Mais
ce principe de cohésion permet aussi d'intégrer l'œuvre dans la totalité plus
compréhensive : l'esprit de l'auteur exprime celui de son époque. Spitzer résume
ainsi sa méthode : "partir des détails linguistiques du plus petit organisme
artistique à la recherche de l'esprit et de la nature d'un grand écrivain (et si
possible de son époque)" (4).
Oeuvre
et société sont mises en relation sans que l'on quitte la conscience de
l'auteur. Dans cette perspective le style n'est pas tant un ensemble de
procédés, comme dans la lignée de la rhétorique, que l'expression d'une "vision
du monde" singulière qui donne accès à une mentalité collective. Chaque oeuvre
constitue un univers clos, incommensurable à tout autre, en qui s'opère une
double réconciliation : entre la conscience de l'auteur et le monde, mais aussi
entre l'extrême subjectivité de l'auteur et l'universalité de son époque.
Ce
type d'approche se place dans la continuité de l'esthétique romantique qui,
contre les doctrines de l'imitation de la nature défendues par les classiques,
ont conçu l'œuvre d'art comme une totalité close, sans autre finalité
qu'elle-même, concurrente de la nature. Une telle conception de l'œuvre
littéraire s'attire constamment les faveurs de la plupart des écrivains et des
esthètes. Il existe en effet une sorte d'"idéologie spontanée" des créateurs et
des amateurs, qui les conduit à percevoir les oeuvres indépendamment de toute
inscription historique, à voir dans le processus créateur un affrontement
solitaire entre la conscience et la langue, la conscience et le monde. A ce
sujet on connaît la position défendue par le Contre
Sainte-Beuve de Proust
:
En
réalité, ce qu'on donne au public, c'est ce qu'on a écrit seul, pour soi-même,
c'est bien l'œuvre de soi. Ce qu'on donne à l'intimité, c'est-à-dire la
conversation (si raffinée soit-elle...) et ces productions destinées à
l'intimité, c'est-à-dire rapetissées au goût de quelques personnes et qui ne
sont guère que de la conversation écrite, c'est l'œuvre d'un soi bien plus
extérieur, non pas du moi profond qu' on ne retrouve qu'en faisant abstraction
des autres et du moi qui connaît les autres (5).
6
Communication de soi à soi, la littérature s'oppose ici à toute
forme d'interaction, "si raffinée soit-elle". En revanche, la
méthode philologique est plutôt une démarche de professeurs, d'historiens, qui
nourrissent une suspicion instinctive à l'égard des entités closes sur
elles-mêmes et n'ont de cesse qu'ils n'aient rapporté les mots et les idées à un
lieu, à un temps. Il s'est d'ailleurs produit une sorte de distribution
complémentaire entre les deux démarches. Pour les textes les plus anciens on
tendait à privilégier l'enquête philologique ; en revanche, pour les textes dont
le contexte historique semblait mieux connu, la critique "organique" s'imposait
d'autant plus naturellement qu'elle correspondait le plus souvent à la
représentation que les écrivains eux-mêmes, à partir du romantisme, se sont fait
de la littérature.
L'analyse philologique tient pour évident que la
littérature "exprime" une certaine société, mais l'urgence des enquêtes
historiques semble la dispenser de s'interroger sur le comment de cette
expression. Elle veut croire qu'elle n'est qu'une technique neutre, destinée à
ôter toute opacité historique au texte, mais cette neutralité est illusoire :
les questions que l'on pose et les réponses que l'on propose dépendent de la
conception que l'on se fait de l'œuvre littéraire. Bien souvent, la volonté de
restituer le texte empêche s'interroger sur les conditions mêmes de possibilité
de l'énonciation littéraire, sur l'énigmatique apparition d'une oeuvre en un
lieu et en un moment donnés.
L'approche de type spitzerien a l'avantage de ne pas
atomiser l'œuvre, de chercher à en comprendre la cohésion, mais ses présupposés
l'amènent à éluder les modalités sociales et historiques de la communication
littéraire. La relation critique y apparaît avant tout comme la rencontre de
deux consciences, le cheminement vers ce centre mystérieux qui donne unité et
vie à l'œuvre. Certes, l'apparition de cette dernière est soumise à un certain
nombre de conditions,
7
mais
ce ne sont que des circonstances extérieures à l'essentiel, la confrontation
dans une oeuvre d'un sujet créateur avec le monde. Spitzer reprochait à
l'histoire littéraire d'éluder "la véritable question : pourquoi
Le Pélerinage et
L'Ecole des
femmes ont-ils été écrits
?". Sa stylistique répond à cette question en termes d'expression d'une vision
du monde singulière. Mais la littérature n'est pas seulement un moyen que la
conscience emprunterait pour s'exprimer, c'est aussi un acte qui implique des
institutions, définit un régime énonciatif et des rôles spécifique à l'intérieur
d'une société.
La critique marxiste
L'approche marxiste "classique" considère la littérature
comme un élément de la "superstructure". Les oeuvres sont à lire comme un
"reflet" idéologique, donc déformé, d'une instance qui lui est extérieure et qui
la détermine, la lutte des classes.
Dans
la "Nouvelle critique" des années 60 la tentative la plus conséquente pour
penser la relation entre oeuvres, classes sociales et idéologie est celle de
Lucien Goldmann (1913-1970). Lui-même se place dans la continuité de la pensée
du philosophe hongrois G. Lukàcs (1885-1971) qui a exercé dans ce domaine une
grande influence entre les années 30 et 60.
Pour
Lukàcs l'œuvre est une totalité qui a pour fonction de donner une figure aux
contradictions du monde historique "réel". De cette thèse découle un critère
d'évaluation esthétique : les oeuvres les plus accomplies, qu'il nomme
"réalistes", sont celles qui accomplissent le mieux cette fonction. Les romans
de grande valeur comportent ainsi des personnages "typiques", qui sont à la fois
de véritables individualités et l'expression du mouvement de l'histoire :
La
tragédie et la grande littérature épique (= épopée et roman) élèvent donc toutes
deux la prétention de figurer la totalité du processus de vie. Dans les deux cas
il est évident que cela peut être seulement un résultat de la structure
artistique, de la concentration formelle sur le reflet artistique des traits les
plus importants de la réalité objective (...) Bien entendu, aucun personnage
littéraire ne peut contenir la richesse infinie et inépuisable de traits et de
réactions que la vie elle-même comporte. Mais la nature de la création
artistique consiste précisément dans le fait que cette image relative,
incomplète produise l'effet de la vie elle-même, sous une forme encore
rehaussée, intensifiée, plus vivante que dans la réalité objective
(6).
8
Une
telle approche ne se soucie guère des fonctionnements textuels, des ressources
dont dispose la littérature pour donner une "figure" à la "réalité objective".
Les genres littéraires y occupent, certes, une place importante, mais en
fonction du type de "reflet" de la société qu'ils impliquent, non en tant
qu'institutions de la communication littéraire. L'analyste traverse les textes
comme si leur contenu était transparent et univoque, le seul sens véritable
étant extérieur à l'œuvre.
L.
Goldmann a voulu remédier à certaines insuffisances notoires de cette démarche.
Il a pris pour point de départ non la qualité du reflet artistique par rapport à
la "réalité" mais la question de la genèse des oeuvres, des conditions sociales
de leur apparition.
Son
ouvrage majeur, Le Dieu caché, sous-titré "Etude sur la vision tragique
dans les Pensées de
Pascal et dans le théâtre de Racine", est paru en 1959, c'est-à-dire avant la
vague du structuralisme littéraire. Il y énonce ainsi sa thèse majeure
:
Toute
grande oeuvre littéraire ou artistique est l'expression d'une vision du monde.
Celle-ci est un phénomène de conscience collective qui atteint son maximum de
clarté conceptuelle ou sensible dans la conscience du penseur ou du poète. Ces
derniers l'expriment à leur tour dans l'œuvre qu'étudie l'historien en se
servant de l'instrument conceptuel qu'est la vision du monde
(7).
De
prime abord, cette thèse semble proche de la démarche des philologues, toujours
soucieux de plonger les oeuvres dans la "mentalité", "l'esprit", la "vision du
monde" que celles-ci "reflètent".
9
Goldmann reconnaît d'ailleurs qu'il ne s'agit pas là
d'une innovation du matérialisme dialectique, mais que ce dernier a apporté "par
l'intégration de la pensée des individus à l'ensemble de la vie sociale et
notamment par l'analyse de la fonction historique des classes sociales, le
fondement positif et scientifique au concept de vision du monde" (8). La
"conscience collective" en amont de l'œuvre est celle d'une classe sociale en
conflit avec d'autres. Ce concept de "vision du monde", vient en droite ligne de
l'école hégélienne, à travers G. Lukacs. Mais alors que chez Lukàcs la vision du
monde qu'a une classe existe indépendamment de son expression esthétique, pour
Goldmann c'est seulement à travers les oeuvres importantes de la littérature (ou
de la philosophie) qu'elle parviendrait à sa cohérence maximale.
Dans
Le Dieu caché on
se trouve encore dans l'espace de l'esthétique romantique : la classe sociale
est traitée comme un sujet collectif support de "visions du monde", chaque
classe ayant sa vision du monde comme chaque écrivain a la sienne,
incommensurable aux autres, expression de son vécu. On ne s'attarde guère sur
les conditions institutionnelles de l'énonciation littéraire ou sur la
spécificité et la diversité des genres littéraires ; on se tourne vers les
problèmes politiques et économiques rencontrés par les classes qui sont
supposées être à la source des grandes oeuvres.
Quelques années plus tard, le structuralisme domine la
scène intellectuelle. Dans Pour une sociologie du roman Goldmann reformule son entreprise en termes
de "structuralisme génétique". Apparaissent alors des termes comme "homologie",
"parallélisme" :
Le
caractère collectif de la création littéraire provient du fait que les
structures de l'univers de l'œuvre sont homologues aux structures mentales de
certains groupes sociaux ou en relation intelligible avec elles, alors que sur
le plan des contenus, c'est-à-dire de la création d'univers imaginaires régis
par ces structures, l'écrivain a une liberté totale (...) Le grand écrivain est
précisément l'individu exceptionnel qui réussit à créer dans un certain domaine,
celui de l'œuvre littéraire (ou picturale, conceptuelle, musicale, etc.) un
univers imaginaire, cohérent ou presque rigoureusement cohérent, dont la
structure correspond à celle vers laquelle tend l'ensemble du groupe
(9)
10
Goldmann définit ainsi une opposition entre "sociologie
des contenus" et "sociologie structuraliste" :
La
première voit dans l'œuvre un reflet de la conscience collective, la seconde y
voit au contraire un des éléments constitutifs les plus importants de celles-ci,
celui qui permet aux membres du groupe de prendre conscience de ce qu' ils
pensaient, sentaient et faisaient sans en avoir objectivement la signification
(10).
Du
point de vue qui nous intéresse on peut douter qu'il y ait là une avancée
importante. Goldmann a cherché un compromis entre la théorie traditionnelle de
l'œuvre comme expression d'une conscience collective et les approches
"formalistes" qui s'attachaient uniquement aux "structures textuelles". Il est
alors tenté de chercher "une seule et même structure" pour les deux ordres de
réalité, littéraire et économique :
Les
deux structures, celle d'un important genre romanesque et celle de l'échange,
s'avèrent rigoureusement homologues, au point qu'on pourrait parler d'une seule
et même structure qui se manifesterait sur deux plans différents
(11).
Ce
compromis est coûteux : Goldmann en est réduit à établir une distinction entre
les "structures" de l'œuvre, qui résulteraient de la nécessité de conférer une
cohérence maximale à la conscience du groupe, et les "contenus", qui seraient
laissés à la liberté de l'écrivain. Mais cette réutilisation de la vieille
opposition fond/forme interdit en fait d'appréhender dans sa complexité
l'inscription historique des oeuvres.
On
comprend son embarras : pour dégager une structure qui soit commune au texte et
à la société, ou des structures "homologues", il lui faut invoquer des relations
très peu spécifiées. Les deux termes mis en relation sont en effet de
11
natures si différentes que les "homologies" ne peuvent
qu'être vagues : par exemple le lien établi entre "une économie de cartels et de
monopoles" et "la disparition du personnage individuel" dans le roman (12). Fort
peu de chose d'un texte littéraire peut être filtré par un filet aux mailles
aussi lâches.
Sous
l'impulsion de la pensée d'Althusser la recherche marxiste a exploré d'autres
voies, qui à cette époque croisent souvent celles de la psychanalyse. Dès 1966
Pierre Macherey dans son livre Pour une
théorie de la production littéraire (13) posait qu'il ne fallait pas réduire la littérature à autre
chose qu'elle-même mais considérer la spécificité des effets idéologiques
qu'elle produit et le mode selon lequel elle les produit. Il met en cause la
relation entre oeuvre et vision du monde : l'œuvre, tout en remplissant une
fonction à l'intérieur des "appareils idéologiques d'Etat", au lieu d'exprimer
une totalité est le lieu de contradictions idéologiques. Ainsi dans
Les Paysans de Balzac il y aurait contradiction entre
l'idéologie qu'est censé défendre le texte et la force critique de ce texte à
l'égard de cette idéologie. En 1974 dans un article écrit avec Etienne Balibar
Macherey précise : "Ce qu'il faut chercher dans les textes, ce ne sont pas de
signes de leur cohésion, mais les indices des contradictions matérielles
(historiquement déterminées) qui les produisent" (14).
La
même année, Renée Balibar dans Les français
fictifs infléchit la
perspective althussérienne vers une articulation entre appareil scolaire et
langue littéraire. Pour elle l'apparition et le développement du français
littéraire sont inséparables de cet "appareil idéologique d'Etat" qu'est
l'institution scolaire :
12
Le
statut national scolaire de la littérature française explique en dernière
analyse les effets de valeur, spécifiques des fictions consacrées à titre
"littéraire" par les classes sociales dominantes dans le régime (...) L'histoire
des productions littéraires ne peut être abstraite de l'histoire de
l'instauration du français d'école primaire. Tous les effets de "sujets",
intrigues, personnages, symboles, abstractions idéalisées et par-dessus tout les
effets du français produits par la pratique littéraire furent réalisés, et le
sont aujourd'hui, par rapport à l'état historique du français institutionnel
primaire et par rapport à l'état historique du français national, donc par
rapport aux conflits sociaux inhérents à l'enseignement du français primaire
dans une conjoncture historique donnée (...) Les transformations progressives du
français primaire suscitèrent des français fictifs qui sous forme de styles
littéraires soutinrent certaines positions de classe dans la lutte idéologique
sur le terrain du français (15).
On
peut nourrir quelque scepticisme à l'égard de cette thèse mais la démarche de R.
Balibar marque une inflexion intéressante par rapport à la sociologie marxiste
"traditionnelle". Entre oeuvres et lutte des classes elle s'efforce de définir
des articulations en combinant appareil scolaire, langue et littérature.
Dans
la ligne de la pensée d'Althusser, Jacques Dubois analyse également la
littérature comme un "appareil idéologique d'Etat". Elle est ainsi "rapportée à
l'appareil l'appareil idéologique d'Etat dominant qui est, comme on le sait,
l'Ecole" (16), mais aussi à un ensemble d'appareils qui légitiment l'œuvre en
contraignant sa production et sa circulation.
C'est
à l'opposé de ce type d'approche qu'on peut situer L'Idiot de
la famille (17) de Sartre,
consacré à Flaubert. Il tente d'y lier détermination de classe et analyse
psychobiographique, l'inscription problématique de Flaubert dans sa famille et
son appartenance non moins problématique à la classe bourgeoise. En dépit de
leur date de parution (1971-1972), les trois volumes de Sartre relèvent d'une
configuration intellectuelle antérieure, celle d'une périlleuse combinaison
entre existentialisme et marxisme qui met en scène la confrontation solitaire
d'un individu créateur et des classes sociales.
13
Structuralisme et nouvelle critique
On a
tendance à employer indifféremment les expressions "nouvelle critique" et
"critique structuraliste". Mais les deux dénominations ne sont pas équivalentes
; ce qu'on a appelé "nouvelle critique" est le produit d'une alliance entre des
approches qui étaient en fait divergentes mais avaient toutes un ennemi commun,
l'histoire littéraire issue de la philologie du XIX° siècle.
C'est
ainsi que les critiques dites "thématiques" (18), bien qu'elles aient
indéniablement heurté les habitudes de l'histoire littéraire, étaient fort
éloignées du structuralisme et prolongeaient sur beaucoup de plans la
stylistique d'un Spitzer. Il est d'ailleurs révélateur qu'on ait pu invoquer
comme modèle d'approche thématique l'étude qu'a consacrée Proust en 1920 au
style de Flaubert (19); pour l'auteur de La Recherche
du temps perdu on peut lire
derrière l'histoire que raconte Flaubert un travail sur la substance verbale,
solidaire d'un imaginaire matériel. Démarche critique que l'on peut associer à
la conception du style défendue par R. Barthes, auteur d'une remarquable analyse
thématique de Michelet (20) : le style est "la voix décorative d'une chair
inconnue et secrète", "un langage autarcique qui ne plonge ses racines que dans
la mythologie personnelle et secrète de l'auteur, dans cette hypophysique de la
parole, où se forme le premier couple des mots et des choses" (21). Grâce aux
"thèmes", proches parents des "étymons spirituels" de Spitzer, la diversité des
plans de l'œuvre trouve à s'unifier : par quelque voie que l'on y pénètre, on
rencontre une même conscience, présente dans le texte qu'elle a engendré et qui
la manifeste. Ce type d'approche laisse à d'autres le soin d'opérer la mise en
relation des oeuvres et de l'histoire. Mais à ignorer ainsi l'inscription
historique des oeuvres la critique thématique en vient à s'intéresser surtout
aux auteurs qui
14
partagent la même conception qu'elle de l'œuvre
littéraire : Rousseau, Baudelaire, Mallarmé, Flaubert, Chateaubriand, etc.
plutôt que Corneille, Montesquieu, Ronsard ou Voltaire.
En
revanche, les analyses proprement "structuralistes" ne rapportent pas le texte à
la conscience de l'auteur, ni d'ailleurs à son inscription socio-historique,
mais prétendent l'appréhender dans son "immanence". Là où le romantisme pensait
la totalité à travers des métaphores organiques, ce sont surtout les métaphores
mécaniques ou géométriques qui passent au premier plan : "fonctionnement",
"isomorphismes", "réseau", "clôture", "niveaux"...Ce type d'approche de l'œuvre
littéraire est souvent solidaire d'une conception "conventionnaliste" des
relations entre le texte et le monde : la littérature y apparaît comme un leurre
subtilement agencé, un jeu de règles sémiotiques arbitraires et inconscientes
qui auraient la capacité de susciter une illusion de réalité chez les
destinataires. De même qu'une langue est une structure "arbitraire" dont on ne
peut rendre raison à partir de considérations d'ordre psychologique ou
sociologique, de même l'œuvre (et au-delà la littérature) serait un système régi
par des lois propres. L'histoire littéraire aurait donc eu tort de chercher le
sens du texte hors du texte, dans la conscience créatrice ou l'environnement
historique.
Pour
autant, les structuralistes ne nient pas l'historicité de leur objet mais,
contre l'atomisation du texte opérée par l'histoire littéraire, ils affirment la
nécessité de penser d'emblée le texte comme système : ce n'est pas tel ou tel
détail de l'œuvre qu'il faut corréler avec tel ou tel fait historique mais une
structure textuelle avec une structure non-textuelle. Avant de rapporter l'œuvre
à un contexte, il faut commencer par comprendre son "fonctionnement". C'est
ainsi seulement que l'on pourra développer une "théorie de l'articulation" entre
le texte et la société où il surgit.
Le
succès qu'a connu l'approche structuraliste ne tient pas qu'à des raisons
d'ordre théorique. Il est toujours tentant pour l'analyste de redoubler la
prétention de l'œuvre littéraire à l'autosuffisance. Alors que depuis le XIX°
siècle le point de vue des esthètes et des artistes, tenants de l'œuvre
autonome,
15
divergeait de celui des philologues universitaires
soucieux de documents, la critique structuraliste a permis la réconciliation de
ces deux mondes : délaissant les archives, bien des universitaires se sont
enfermés dans la clôture de l'œuvre.
On a
beaucoup parlé d'"impérialisme linguistique" à propos de la critique
structuraliste. En fait, la linguistique y a joué un rôle réduit. Comme le
structuralisme s'en tenait à une conception très pauvre des "structures"
textuelles, l'analyse littéraire s'est contentée de quelques notions peu
spécifiées (paradigme, syntagme, opposition, signe, système...). Le programme
d'une mise en correspondance de structures textuelles et sociales impliquait
d'ailleurs un désintérêt pour les propriétés réellement spécifiques des langues
naturelles : parler de pronominalisation, de détermination nominale,
d'adjectifs, de modalisation, etc., c'était rendre périlleuse toute mise en
relation du texte avec son "extérieur".
Dès la
fin des années 60 la linguistique a opéré un double mouvement qui l'a éloignée
du structuralisme. D'un côté elle s'est "recentrée" sur les phénomènes
proprement grammaticaux ; de l'autre, elle a mis en cause une interprétation
réductrice de l'opposition entre le "linguistique" et l'"extralinguistique",
préférant considérer le discours comme une activité des sujets parlants, à la
jointure du système de la langue et de la situation d'énonciation. Ce double
mouvement a progressivement rendu impossible la quête d'"homologies" ou
d'"isomorphismes" entre sociétés et textes littéraires. Par ailleurs, l'échec de
l'un des projets majeurs de l'approche structuraliste, la quête de la
"littérarité", n'a fait que rendre plus nécessaire l'élaboration d'une théorie
de la communication littéraire.
En
dissociant rigoureusement "histoire littéraire" et "stylistique", contexte et
texte, le structuralisme a néanmoins préparé les conditions d'un renouvellement.
A la différence de la plupart des approches antérieures des textes littéraires,
il s'est interrogé sur la nature et le mode d'organisation des textes. Certes,
il a porté à son paroxysme le dogme romantique de la clôture de l'œuvre
organique, mais il a su rompre le lien de dépendance unilatérale entre le sujet
créateur et l'œuvre. En considérant le texte comme un artifice produit par des
règles sémiotiques, il a converti en problème ce qui auparavant semblait aller
de
16
soi.
Désormais, on ne peut plus réfléchir sur la relation entre l'œuvre et le monde
qui la rend possible sans réfléchir sur la textualité.
Dans
le reflux du structuralisme se sont développées des recherches très diverses qui
ont pour point commun de concentrer leur attention sur l'inscription
socio-historique des oeuvres à travers une réflexion sur la communication
littéraire. Beaucoup se recommandent du théoricien soviétique M. Bakhtine qui
dans les années 1920 a posé le problème dans des termes assez proches. A cette
époque la réflexion sur la littérature était en effet écartelée entre le
formalisme de l'école russe et le sociologisme du marxisme vulgaire ou de
l'histoire littéraire. Bakhtine entendait dépasser l'opposition entre ce qu'il
appelait le "formalisme étroit" et "l'idéologisme". Ce dernier serait le fait
des "pseudo-sociologues, prêts à projeter n'importe quel élément structural de
l'œuvre littéraire -par exemple le personnage ou l'intrigue- directement sur la
vie réelle" (22).
Toute
sa vie Bakhtine a cherché à multiplier les médiations entre l'œuvre et la
société, mais son travail est resté largement programmatique. Il n'a pas disposé
de cette sorte de conjuration des sciences humaines qui lui aurait permis de
systématiser ses anticipations fulgurantes.
Sociocritique, pragmatique, analyse du
discours
Chez
ceux qui réfléchissent sur le texte littéraire après le structuralisme la
diversité des traditions intellectuelles, des options théoriques ou des
objectifs de recherche fait que le projet d'articuler oeuvre et société
s'exprime à travers des cadres de réflexion très variés.
Dans
l'aire francophone on recourt souvent à l'étiquette de sociocritique, définie
ainsi par C. Duchet : "la sociocritique voudrait s'écarter à la fois d'une
poétique des restes, qui décante le social, et d'une politique des contenus, qui
17
néglige la textualité (...) Le champ ainsi ouvert est
celui d'une sociologie de l'écriture, collective et individuelle, et d'une
poétique de la socialité" (23). Pour R. Robin et M. Angenot "il faut pousser la
réflexion théorique du côté de l'ensemble des médiations qui permettent de
penser tout texte, tout système discursif, comme objet social sans cependant le
réduire au "reflet", à la représentation "adéquate" de ce qu'il prétend
exprimer, même quand on a affaire aux textes les moins soucieux de travail sur
le langage" (24). Mais "la sociocritique est plutôt un lieu de questionnement",
non "un corps de principes acquis et de méthodes sûres et éprouvées" (25).
Il
n'est donc pas surprenant que la perspective sociocritique croise constamment
l'analyse du discours (M. Angenot et R. Robin ont intitulé leur centre de
recherche "Centre d'analyse du discours et de sociocritique des textes").
L'analyse du discours vise à appréhender la structure des énoncés à travers
l'activité sociale qui les porte. Elle rapporte des paroles à des lieux. A
travers la multiplicité des situations de communication le discours éclate en
une multiplicité de genres dont il faut analyser les conditions de possibilité,
les rituels et les effets. Mais ce champ du "discours" est investi par des
approches extrêmement variées ; selon le point de vue que l'on adopte sur le
processus de communication, selon le type d'énoncés auxquels on s'intéresse,
selon la ou les disciplines dont on se réclame (linguistique, anthropologie,
sociologie, psychologie cognitive...), selon les choix théoriques individuels,
selon les traditions scientifiques dans lesquelles, consciemment ou non, on
s'inscrit, on va mener des recherche très variées. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis
l'analyse du discours s'occupe surtout de la conversation ordinaire, alors qu'en
Europe l'intérêt pour l'écrit reste très puissant (26).
La
perspective sociocritique interfère également avec les recherches qui se
réclament d'une étude pragmatique des textes. Cette dernière s'appuie sur une
18
conception de la communication qui associe des éléments
théoriques de provenances diverses : la logique de Ch. Peirce et Ch. Morris, la
philosophie du second Wittgenstein, la réflexion de J. Austin sur les actes de
langage, l'anthropologie de G. Bateson et, plus largement de "l'école de Palo
Alto", les travaux des linguistes sur l'énonciation (en particulier R. Jakobson
et E. Benveniste), les recherches sur l'argumentation (par exemple la "nouvelle
rhétorique" de Ch. Perelman ou en France les théories d'O. Ducrot), etc. Plutôt
qu'une doctrine, la pragmatique est en fait une certaine manière d'aborder la
communication, verbale et non verbale, à travers quelques idées forces : la
primauté de l'interaction, le discours comme activité, la réflexivité de
l'énonciation, l'inscription des énoncés dans des genres de discours,
l'inséparabilité du texte et du contexte...Chaque courant pragmatique fait
porter l'accent sur tel ou tel aspect. De là une impression de ressemblance et
en même temps d'hétérogénéité irréductible entre tous ces travaux. Aujourd'hui
l'abord pragmatique est devenu dominant en matière de réflexion sur
communication ; aussi beaucoup font-ils de la pragmatique comme Monsieur
Jourdain de la prose, sans le savoir.
Dans
la mesure où, comme le notait déjà Bakhtine, l'étude du discours se joue "aux
frontières" des disciplines traditionnelles, sociocritique, analyse du discours,
approche pragmatique des textes s'appuient souvent sur des références théoriques
voisines. Il nous semble cependant que "sociocritique", "analyse du discours" et
"pragmatique" n'opèrent pas sur le même espace. La sociocritique est un projet
de dépassement de l'opposition entre histoire littéraire et analyse textuelle.
Mais celui-ci ne peut se développer que dans un champ plus vaste, celui de
l'analyse du discours, qui elle-même s'appuie sur la configuration de savoir que
définissent les multiples courants de la pragmatique en matière de communication
verbale et non verbale.
19
Quelques verrous
Pour
ne pas retomber dans les travers de l'histoire littéraire, il faut opérer un
travail en profondeur, modifier la conception que l'on se fait communément de la
relation texte/contexte. Il existe en effet un certain nombre de verrous qu'il
convient de faire sauter pour prendre la mesure d'une activité d'énonciation qui
excède les distinctions sur lesquelles s'appuient spontanément les analystes de
la littérature. .
On
doit d'abord se défier de toute conception naïve de l'intériorité de l'œuvre :
il y aurait d'une part un "texte" et, de l'autre, disposé autour de lui, un
"contexte". Certes, c'est la prétention constitutive de la littérature que
d'offrir des « œuvres », capables de transcender le contexte dans lequel elles
ont été produites. Mais quand on étudie l'œuvre en la rapportant à son
dispositif d'énonciation, au lieu de la considérer comme un monument transmis
par la tradition, l'extériorité du contexte se révèle une évidence trompeuse.
Qu'on
pose l'auteur comme source unique du sens ou qu'on le considérer comme le simple
support d'une mentalité collective, on demeure dans le même espace. En fait,
l'œuvre est indissociable des institutions qui la rendent possible : pas de
tragédie classique ou d'épopée médiévale hors d'un certain statut des écrivains
dans la société, hors de certains lieux, de certains modes d'élaboration ou de
circulation des textes. On peut donc étendre à la littérature ce que Michel de
Certeau dit de l'historiographie : aux "prétentions subjectives" ou aux
"généralités édifiantes" il faut substituer "la positivité d'un lieu sur lequel
le discours s'articule sans pourtant s'y réduire" (27).
Dans
cette perspective on ne concevra pas l'œuvre comme une représentation, un
agencement de "contenus" qui permettrait d'"exprimer" de manière plus ou moins
détournée idéologies ou mentalités. Les oeuvres parlent effectivement du monde,
mais leur énonciation est partie prenante du monde
20
qu'elles sont censées représenter. Il n'y a pas d'un
côté un univers de choses et d'activités muettes, de l'autre des représentations
littéraires détachées de lui qui en seraient une image. La littérature constitue
elle aussi une activité ; non seulement elle tient un discours sur le monde,
mais elle gère sa propre présence dans ce monde. Les conditions d'énonciation du
texte littéraire ne sont pas un échafaudage contingent dont celui-ci pourrait se
libérer, elles sont indéfectiblement nouées à son sens.
Ce
remodelage de la notion de contexte implique aussi que l'on se démarque de la
représentation de la création littéraire qui s'est imposée depuis le romantisme.
On pourrait la résumer à travers le scénario du naufragé qui jette une la
bouteille à la mer. Enfermé dans quelque île psychique ou sociale, l'écrivain
est un homme qui décide de se faire reconnaître par ses semblables grâce à
l'écriture. Il conçoit un message, l'écrit, l'introduit dans une bouteille qu'il
lance à la mer. Son appel a les plus grandes chances de se perdre en route ; à
supposer même qu'il parvienne jusqu'à un être humain il peut fort bien n'être
pas correctement compris. S'il est compris, si sa valeur est reconnue, la
société ira chercher l'infortuné et le ramènera auréolé de gloire parmi ses
semblables. Mais bien souvent la gloire ne lui parvient qu'après sa mort.
Un tel
scénario définit un processus linéaire qui ne correspond nullement à la réalité
de la communication littéraire : d'abord un besoin de s'exprimer, puis la
conception d'un sens, puis le choix d'un support et d'un genre, puis la
rédaction, puis la quête d'une instance de diffusion, puis l'hypothétique
découverte d'un destinataire, enfin l'éventuelle reconnaissance de la légitimité
littéraire de son auteur. Au lieu de définir des articulations, un tel schéma
introduit des coupures. Il faut lui préférer un dispositif communicationnel qui
intègre à la fois l'auteur, le public, le support matériel du texte, qui ne
considère pas le genre comme une enveloppe contingente mais comme une partie du
message, qui ne sépare pas la vie de l'auteur du statut social de l'écrivain,
qui ne pense pas la subjectivité créatrice indépendamment de son activité
d'écriture. La légitimation de l'œuvre n'est pas une sorte de consécration
finale, improbable, qui vient attester sa valeur, elle organise l'ensemble du
processus de constitution des oeuvres en fonction d'une anticipation de son mode
de diffusion. Même dans ses travaux les plus solitaires l'écrivain doit sans
cesse se situer par rapport aux normes de l'institution littéraire.
21
L'inassignable contexte
Ce
souci de mettre en cause une interprétation réductrice de la frontière entre
texte et contexte est partagé par diverses approches du texte littéraire.
On
connaît les apports de la théorie de la réception, qui a centré l'attention sur
la relation entre l'œuvre et l'"horizon d'attente", les présupposés de toutes
sortes qui structurent les pratiques de lecture. Le sens de l'œuvre n'est pas
stable et fermé sur soi, il se construit dans l'écart entre positions d'auteur
et de récepteur (28). Plus récemment, les recherches sur l'acte de lecture,
stimulées par les travaux sur les processus cognitifs, ont permis de mettre en
évidence que la lecture, loin d'être un simple déchiffrement de signes, implique
la coopération du lecteur. Le livre d'Umberto Eco Lector in
fabula (29) appréhende le
texte littéraire comme un artifice dont le parcours de lecture est prévu dans la
constitution même. Le texte est un artifice sémantiquement "réticent" qui
organise à l'avance les apports de sens que le lecteur doit effectuer pour le
rendre intelligible.
Ces
problématiques ont pour effet d'intégrer l'œuvre littéraire dans un dispositif
de communication organisé à partir de la position de lecture. Elles refusent
d'envisager l'œuvre comme un univers clos, expression d'une conscience créatrice
solitaire : le lecteur est présent dès la constitution d'une oeuvre qui
elle-même n'accède à son statut qu'à travers la multitude de cadres qui lui
donnent sens.
On
pourrait également évoquer l'importance de la réflexion sur l'intertextualité
très vivante depuis la fin des années 70 (30) et qui fait écho au "dialogisme"
de Bakhtine.
22
En
posant la primauté de l'interdiscours sur le discours, en considérant les
oeuvres comme le produit d'un travail sur l'intertexte, ce type de recherche
déstabilise les représentations usuelles de l'"intériorité" des oeuvres. Ces
dernières apparaissent moins comme des monuments solitaires que comme des
carrefours, des nœuds dans de multiples séries d'autres oeuvres, d'autres
énoncés.
Cet
effort pour "ouvrir" le texte littéraire, pour véritablement l'envisager comme
discours rencontre celui de certains sociologues de la littérature soucieux de
caractériser la spécificité de la chose littéraire. En France c'est surtout le
fait de P. Bourdieu. A la différence d'une sociologie de la littérature qui
étudiait essentiellement le marché du livre (genres, tirages, diffusion), la
consommation (qui lit quoi, quand, où...?), la population d'écrivains (nombre,
revenus, origine sociale...), les institutions (l'Académie, les prix, la
critique...), Bourdieu privilégie les stratégies de légitimation des agents à
l'intérieur du champ littéraire. D'un côté, il refuse de "rendre raison d'une
oeuvre à partir de variables psychologiques et sociales attachées à un auteur
singulier" (31) ; de l'autre, il reproche à l'analyse marxiste de penser les
oeuvres "comme simple reflet ou comme "expression symbolique" du monde social",
de les "rapporter directement aux caractéristiques sociales des auteurs ou des
groupes qui en étaient le destinataires déclarés ou supposés, qu'elles sont
censées exprimer" (32). Réintroduisant "le champ de production culturelle comme
univers social autonome" (33), il entend échapper à l'alternative entre analyse
"externe" (marxisme ou histoire littéraire) et analyse "interne" des oeuvres.
Mettant en relation les modes de vie, les revendications esthétiques des
écrivains et le genre de leurs oeuvres, il est amené à s'intéresser de plus en
plus au contenu des fictions littéraires. C'est ainsi que dans
Les Règles de l'art (1992) l'étude de la position de Flaubert dans le champ littéraire
est associée à une étude de la trame narrative de L'Education sentimentale (34).
23
Ainsi,
tandis que les analystes du texte font de plus en plus appel à des
considérations d'ordre sociologique, les sociologues s'intéressent de plus en
plus à ce que disent les textes. On ne peut pas espérer qu'il se produise une
"synthèse" entre des démarches aux objectifs aussi distincts. Néanmoins, le
remodelage de la notion de contexte d'une oeuvre littéraire bénéficie de la
confluence de ces deux mouvements.
Le propos de ce livre
Notre
objectif n'est pas de couvrir la totalité des problèmes posés par la relation
entre une oeuvre et son lieu d'apparition, mais de montrer comment ce qui est
improprement nommé le "contenu" d'une oeuvre est en réalité traversé par le
renvoi à ses conditions d'énonciation. Dans la mesure même où il s'agit de son
contexte l'œuvre ne se constitue qu'en le constituant. Pendant longtemps on a
mis les oeuvres en relation avec des instances fort éloignées de la littérature
(classes sociales, mentalités, évènements historiques...) ; depuis un certain
temps on se porte sur les abords immédiats du texte (ses rites d'écriture, ses
supports matériels, sa scène d'énonciation...). C'est dans cette perspective que
s'inscrit notre présentation.
Nous
nous rapprocherons par cercles successifs de ce qui passe à tort pour ce qu'il y
a de plus "intérieur" à l'œuvre, de moins sensible au contexte historique de son
apparition. On envisagera d'abord les modes d'insertion du statut d'écrivain
dans le champ littéraire ; c'est par rapport à lui que doivent être pensés
l'appartenance des oeuvres à des genres et à des courants esthétiques, mais
aussi les tracés biographiques d'auteurs. Nous considérons ensuite les supports
de l'œuvre : la voix, l'écrit, l'imprimé et, au-delà, la langue. Serrant
d'encore plus près l'œuvre, nous abordons sa situation d'énonciation, la
"scénographie" qu'elle construit et dont elle se donne pour le produit. Nous
pouvons enfin nous intéresser aux "contenus" de l'œuvre, qui ne sont pas
appréhendés dans leur clôture mais retournés vers l'acte d'énonciation qui les
porte. L'œuvre apparaît ainsi faillée par un renvoi permanent à son énonciation
24
et à
l'intenable statut de l'écrivain dans la société. Nous sommes amenés à prendre
conscience que le contexte n'est pas placé à l'extérieur de l'œuvre, en une
série d'enveloppes successives, mais que le texte, c'est la gestion même de son
contexte.
Il
aurait été contradictoire avec notre propos, et déraisonnable, de tenir un
discours qui prétende valoir pour les oeuvres de tous temps et de tous pays.
Nous nous limiterons à la seule littérature française entre le XVI° et le XX°
siècle, avec néanmoins quelques incursions dans les cultures voisines. Cette
période correspond à peu près à ce que Régis Debray (35) a proposé d'appeler
graphosphère,
âge de la domination de l'imprimerie, où l'image est subordonnée au texte, où
l'auteur pose sa singularité en garant souverain. Cette époque est aussi l'âge
d'or de la Littérature ; elle associe une intelligentsia pour qui le lisible est
l'unique fondement du vrai à une définition de l'individu comme citoyen et à des
idéaux d'alphabétisation généralisée, de soumission à la Loi écrite. Cette
"graphosphère" est en train de s'achever sous nos yeux. Bien entendu, l'écrit
imprimé joue encore un rôle essentiel, il existe encore un champ littéraire
actif, mais la littérature, dominée par l'audiovisuel, n'a plus le pouvoir de
créer des évènements, d'imposer ses rites à la société. Il est d'ailleurs
significatif que depuis deux décennies se soient effacés les "écoles", les
"mouvements" dont les manifestes et les conflits ont pendant plusieurs siècles
structuré la vie littéraire.
Nous
n'avons toutefois pas hésité à emprunter divers exemples à la littérature
antique ou médiévale. Il existe en effet des contraintes qui sont attachées au
fait littéraire en tant que tel, tout en prenant un relief variable selon les
configurations historiques. Mais dans un souci d'efficacité il nous a paru
souhaitable de concentrer notre effort sur une période qui a le double avantage
de définir une scansion historique cohérente et de constituer le patrimoine de
référence de l'enseignement de la littérature.
Notes de l'Introduction
(1)
Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p.14.
(2)
Les Caractères,
édition de R. Garapon, Classiques Garnier, 1962, p. XXXI. C'est nous qui
soulignons.
(3)
Linguistics and literary history, 1948, cité par P.Guiraud in La Stylistique, Paris, PUF, 1954, p.72.
(4)
Eine Methode Literatur zu
interpretieren, München,
Carl Hanser Verlag, 1966, p. 52.
(5)
Contre
Sainte-Beuve, chap. VIII,
Paris, Gallimard, coll. folio, p.131
(6)
Le Roman
historique (1956), trad.
fr., Payot, 1965, p. 99.
(7)
Le Dieu caché,
Paris, Gallimard, 1955, p.28.
(8)
Op.cit. p.29.
(9)
Pour une sociologie du
roman, Paris, Gallimard,
1964, pp.218-219.
(10)
Op.cit. p.219.
(11)
Op.cit.
p.26.
(12)
Op.cit.
p.33.
(13)
Paris, Maspéro.
(14) "Sur la
littérature comme forme idéologique", Littérature n°
13, Larousse, 1974, p.37.
(15)
Les français fictifs, Paris, Hachette, 1974, pp.141-142.
(16)
L'Institution de
la littérature. Introduction
à une sociologie,
Bruxelles-Paris, Labor-Nathan, 1978.
(17)
L'Idiot de la famille, 3 vol., Paris, Gallimard, 1971-1972
(18)
La critique thématique a été illustrée en particulier par J. Starobinski
(Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle, Paris, 1958), J.-P. Richard
(L'Univers imaginaire de
Mallarmé, Paris, 1961), R.
Barthes (Michelet par
lui-même, Paris,
1954).
(19)
"A propos du style de Flaubert", in Chroniques,
Paris, Gallimard, 1928, pp.193-206.
(20)
Michelet par lui-même, Paris, Seuil, 1954.
(21)
Le Degré zéro de l'écriture, Paris, Gonthier, 1953, p.14-15.
(22)
Mikhail Bakhtine, Le principe dialogique, par T. Todorov, Seuil, 1981, p.58-59 (le
texte cité date de 1934).
(23)
Sociocritique,
C.Duchet éd., Paris, Nathan, 1979, p.4.
(24)
La Sociologie de la littérature : un historique, Montréal, CIADEST, Université du Québec à
Montréal, 1991, p.39
(25)
Op.cit. p.38.
(26)
Pour s'en persuader il suffit de comparer le manuel de G. Brown et G. Yule
Discourse
analysis (Cambridge
University Press, Cambridge, 1983) et le nôtre (l'Analyse du discours, Hachette, 1991).
(27)
L'Ecriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1974, p.72.
(28)
Voir H.-R. Jauss Pour une esthétique de la
réception, Paris, Gallimard,
1978.
(29)
Lector in fabula, Paris, Grasset, 1985.
(30)
On évoquera ici les livres de G. Genette : Introduction
à l'architexte,
Palimpsestes,
Seuils, tous parus aux
éditions du Seuil.
(31)
Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ
littéraire, Paris, Seuil,
1992, p. 268.
(32)
Op. cit. p.284.
(33)
Ibidem. Sur la problématique de Bourdieu on
consultera aussi le n°89 (1991) des Actes de la recherche en sciences sociales.
(34)
Les Règles de l'art, pp.19-71.
(35)
Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard, 1991.
PREMIERE PARTIE : OEUVRE, ECRIVAIN ET CHAMP
LITTERAIRE
CHAPITRE 1 : LA PARATOPIE DE
L'ECRIVAIN
L'esthétique romantique a eu
tendance à privilégier la singularité de l'écrivain et à minimiser le caractère
institutionnel de l'exercice de la littérature. Or on ne peut produire des
énoncés reconnus comme littéraires sans se poser comme écrivain, sans se définir
par rapport aux représentations et aux comportements associés à ce statut. Les
travaux de certains sociologues de la littérature, en particulier ceux de P.
Bourdieu, ont eu le grand mérite de montrer que le "contexte" de l'œuvre
littéraire, ce n'est pas seulement la société considérée dans sa globalité mais
au premier chef le champ littéraire, qui obéit à des règles spécifiques.
L'impossible
appartenance
Loin d'énoncer sur un sol
institutionnel neutre et stable, l'écrivain nourrit son oeuvre du caractère
radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la
société. Il n'est pas une sorte de centaure qui aurait une part de lui plongée
dans la pesanteur sociale et l'autre, la plus noble, tournée vers les étoiles,
mais quelqu'un dont l'énonciation se constitue à travers l'impossibilité même de
s'assigner une véritable "place".
28
Au-delà, l'inscription du champ
littéraire dans la société s'avère tout aussi problématique. Certes, ce champ
fait en un sens "partie" de la société, mais l'énonciation littéraire
déstabilise la représentation que l'on se fait communément d'un lieu, avec un
dedans et un dehors. Les "milieux" littéraires sont en fait des frontières.
L'existence sociale de la littérature suppose à la fois l'impossibilité de se
clore sur soi et celle de se confondre avec la société "ordinaire", la nécessité
de jouer de et dans cet entre-deux. Non que la littérature ait un fonctionnement
incommensurable avec les autres domaines d'activité (on peut y parler de
stratégies de promotion, de carrières, de chiffre d'affaires, etc.), mais si
l'on ne veut pas rester en deçà de ses pouvoirs d'excès il faut se garder de
deux périls symétriques :
- la considérer comme n'importe quel
autre domaine de l'activité sociale ;
- la mettre totalement à part,
conforter l'image trompeuse que les écrivains se plaisent souvent à donner
d'eux-mêmes.
On ne peut pas parler d'une
corporation des écrivains comme on parle d'une corporation des hôteliers ou des
ingénieurs. La littérature définit bien un "lieu" dans la société, mais on ne
peut lui assigner aucun territoire. Sans "localisation" il n'y a pas
d'institutions permettant de légitimer ou de gérer la production et la
consommation des oeuvres, par conséquent pas de littérature ; mais sans
"dé-localisation" il n'y a pas de littérature véritable. L'effort de certains
régimes totalitaires pour donner un statut de salarié de l'Etat aux écrivains
réunis dans une quelque syndicat permet de maintenir une production littéraire
mais non de produire des oeuvres littéraires, à moins que l'écrivain ne s'écarte
de ce qui est attendu de lui, ne rende problématique cette appartenance même au
groupe. L'appartenance au champ littéraire n'est donc pas l'absence de tout
lieu, mais plutôt une difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une
localisation parasitaire, qui vit de l'impossibilité même de se stabiliser.
Cette localité paradoxale, nous la nommerons paratopie.
Selon les époques, les pays, cette
paratopie prend des visages très divers. Chez les écrivains des Lumières, par
exemple, elle s'est surtout exprimée à travers la notion de "République des
lettres". Si les hommes de lettres forment une "république", celle-ci n'existe
que de manière paradoxale, dispersée à l'intérieur des corps politiques. C'est
un "Etat" parasite à l'intérieur d'Etats soumis à de tout autres règles que
l'égalité et la libre discussion entre êtres doués de raison :
Elle
s'étend par toute la terre et est composée de gens de toutes nations, de toute
condition, de tout âge et de tout sexe, les femmes non plus que les enfants n'en
étant pas exclus (1).
Comme l'explique P. Bayle à
l'article Catius de son Dictionnaire historique et critique (1696),
Cette
République est un Etat extrêmement libre. On n'y reconnaît que l'empire de la
vérité et de la raison ; et sous leurs auspices on fait la guerre innocemment à
qui que ce soit (...) Chacun y est tout ensemble souverain et justiciable de
chacun.
L'écrivain se pense citoyen de cet
invisible réseau qui traverse les partages sociaux canoniques. On comprend que
le XVIII° siècle ait vu l'émergence et la diffusion de la franc-maçonnerie ; sur
un registre distinct cette dernière a institutionnalisé la paratopie des
Lumières.
La tribu
L'opinion se plaît à confronter
l'écrivain solitaire à la société, à considérer l'œuvre comme ce message qui,
selon le mot de Mallarmé, doit "donner un sens plus pur aux mots de la tribu".
En fait, ce terme de "tribu" convient mieux aux groupes d'artistes qu'à la
société. La socialité locale y joue en effet un rôle essentiel.
Depuis les années 70 on insiste sur
cette dimension en quelque sorte ethnologique de la production culturelle. Nous
avons évoqué les recherches de P. Bourdieu et de son école sur le "champ
littéraire" ; nous avons également cité les travaux de Michel de Certeau sur
l'historiographie, qui part du principe qu'"il est impossible d'analyser le
discours historique indépendamment de l'institution
29
en fonction de laquelle il est
organisé en silence" (2). On peut également renvoyer à R. Debray qui met en
évidence le rôle que jouent les "scribes" dans la constitution et le maintien
des idéologies politiques et religieuses (3). Dans le domaine de l'analyse
proprement textuelle nous avons pour notre part développé une théorie de la
"communauté discursive" qui tente d'articuler les formations discursives sur le
fonctionnement des groupes de producteurs et de gestionnaires qui les font vivre
et qui en vivent (4).
L'intérêt se porte sur les modes de
vie, les rites de ces communautés restreintes qui se disputent un même
territoire institutionnel. C'est dans cette zone que se nouent véritablement les
relations entre l'écrivain et la société, l'écrivain et son oeuvre, l'œuvre et
la société. L'œuvre littéraire ne surgit pas dans "la" société saisie comme un
tout mais à travers les tensions du champ proprement littéraire. L'œuvre ne se
constitue qu'en impliquant les rites, les normes, les rapports de force des
institutions littéraires. Elle ne peut dire quelque chose du monde qu'en
inscrivant le fonctionnement du lieu qui l'a rendu possible, qu'en mettant en
jeu dans son énonciation les problèmes que pose l'inscription sociale de sa
propre énonciation.
La vie littéraire est structurée par
ces "tribus" qui se répartissent dans le champ littéraire sur la base de
revendications esthétiques distinctes : cercle, groupe, école, cénacle, bande,
académie... Mais la tribu d'écrivains ne se définit pas selon les critères du
découpage social canonique, qui reconnaît essentiellement deux sortes de groupes
: ceux qui sont fondés sur la filiation, et ceux de tous types (entreprises,
équipes, bataillons...) qui sont soudés par une tâche commune à accomplir. Les
membres des tribus littéraires sont prélevés dans des familles, auxquelles ils
continuent par ailleurs d'appartenir ; d'un autre côté, la tribu a beau ne pas
être une famille, l'intensité des transferts affectifs qui s'y produisent lui
fait entretenir des rapports indécidables avec la structure
30
familiale. Les écrivains ont beau
travailler, et parfois comme des forcenés, leur travail ne ressortit pas à ce
que l'on nomme ordinairement "travail". Même si l'écrivain assigne à son oeuvre
une finalité sociale ou politique, ce qui fonde sa tribu est toujours en excès
de ces tâches. De là un soupçon permanent des gens en place à son égard.
L'existence d'une tribu n'implique
pas nécessairement la fréquentation assidue des mêmes lieux. Elle peut résulter
d'échanges de correspondance, de rencontres occasionnelles, de similitudes dans
les modes de vie, de projets convergents...Il existe ainsi nombre de "tribus
invisibles" qui jouent un rôle sur l'échiquier littéraire sans pour autant avoir
pris la forme d'un groupe constitué. En outre, tout écrivain s'inscrit dans une
tribu d'élection, celle des écrivain passés ou contemporains, connus
personnellement ou non, qu'il place dans son panthéon personnel et dont le mode
de vie et les oeuvres lui permettent de légitimer sa propre énonciation. Cette
communauté spirituelle qui se joue de l'espace et du temps associe des noms dans
une configuration dont la singularité ne fait qu'une avec la revendication
esthétique de l'auteur.
Beaucoup d'écrivains, déniant le
"tribalisme" littéraire, voire le champ littéraire, prétendent ne relever que
d'eux-mêmes. Mais on a beau se retirer au désert, dans les forêts ou les
montagnes, on ne peut sortir du champ littéraire dès lors qu'on écrit, publie et
que l'on organise son identité autour de cette activité. En fait, le champ
littéraire vit de cette tension entre ses tribus et ses marginaux. A travers la
manière dont les écrivains gèrent leur insertion dans le champ, ils indiquent la
position qu'ils y occupent. Il est des oeuvres dont l'autolégitimation passe par
le retrait du monde, il en est d'autres qui exigent la participation à des
entreprises collectives. Sartre animant des revues politiques, défilant dans les
rues, Thomas Bernhard vitupérant depuis son village contre les milieux culturels
viennois, disent chacun à sa façon ce qu'est pour eux la littérature légitime.
Mais nul ne peut se placer à l'extérieur d'un champ littéraire qui de toute
façon vit de ne pas avoir de lieu véritable.
32
La vie littéraire
L'énonciation littéraire se
constitue en traversant divers domaines : domaine d'élaboration (lectures,
discussions...), domaine de rédaction, domaine de prédiffusion, domaine de
publication. Mais ces domaines ne sont pas disposés en séquence, ils forment un
dispositif dont les éléments sont solidaires. Le type d'élaboration contraint le
type de rédaction, de prédiffusion ou de publication ; en retour, le type de
publication envisagé oriente par anticipation toute l'activité ultérieure : on
n'imagine pas un auteur de poèmes galants sur une île déserte.
Un même lieu peut fort bien intégrer
plusieurs de ces "domaines". Un salon du XVII° siècle, par exemple, est un lieu
polyvalent. On peut y discuter d'esthétique, rencontrer des confrères, se tenir
au courant de l'actualité littéraire (lieu d'élaboration) ; on peut aussi y lire
ses oeuvres à un premier cercle (lieu de prédiffusion). L'œuvre se modifie en
fonction des réactions de ce premier auditoire, avant d'être lue ou représentée
devant un public qui excède la population restreinte des habitués du salon.
Eventuellement, elle sera imprimée. De même, dans un café d'écrivains du XIX°
siècle on peut écrire, rencontrer les gens de sa tribu ou d'autres tribus,
connaître les projets en cours, confier son manuscrit à des amis ou le lire au
groupe.
Les diverses esthétiques, les
"écoles" sont indissociables des modalités de leur existence sociale, des lieux
et des pratiques qu'elles investissent et qui les investissent. La différence
entre le café du XIX° et le salon des XVII° et XVIII° intervient dans la
définition même du statuts de la littérature dans les sociétés concernées.
Le salon participe d'une société où
l'écrivain vit surtout de protections et de gratifications. Dans cet espace de
transition voué à l'agrément et où se desserre la sujétion des femmes on
s'occupe de bien d'autres choses que de littérature. Le salon offre à l'écrivain
un indispensable rapport au corps social et au pouvoir sans pour autant
l'enfermer dans quelque place. D'une certaine façon les salons ont comme la
littérature un statut paratopique : en excès des familles, en excès des
corporations, ils se consacrent à des activités très ritualisées qui se
soustraient en apparence à toute utilité, à l'exercice du pouvoir, à la
production ou au commerce.
33
De là, sans doute, l'extrême
affinité qui a pu exister en France entre le parasitisme de la mondanité et
celui de la littérature pendant plusieurs siècles.
En revanche, le café d'artistes du
XIX° siècle est un des hauts lieux de cette vie de bohème exemplifiée par les
Scènes de la vie de Bohème d'Henri Murger (1852) ou L'Oeuvre de Zola (1886) et
qui implique une confrontation ambivalente entre le monde bourgeois du travail
et la revendication de ceux qu'on appelle alors "les artistes" :
Il
était cinq heures, la bande fit revenir de la bière. Des habitués du quartier
avaient envahi les tables voisines, et ces bourgeois jetaient sur le coin des
artistes des regards obliques, où le dédain se mêlait à une déférence inquiète
(5).
Le café se trouve sur la frontière
de l'espace social. Lieu de dissipation de temps, d'argent, de consommation
d'alcool et de tabac, il permet à des mondes distincts de se côtoyer. Les
artistes peuvent s'y rassembler en "bande", communier dans le rejet de cette
société bourgeoise qui ne les inclut ni ne les exclut. Car l'artiste est ce
perpétuel errant qui campe aux marges de la cité :
Tous
quatre, flânant, semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était
l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades racolés en
chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards, avec la
belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pavé. Dès qu'ils se
trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux, ils empoignaient Paris
d'une main et le mettaient tranquillement dans leurs poches. La victoire ne
faisait plus un doute, ils promenaient leurs vieilles chaussures et leurs
paletots fatigués, dédaigneux de ces misères, n'ayant du reste qu'à vouloir pour
être les maîtres. Et cela n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui
n'était pas leur art, le mépris de la fortune, le mépris du monde, le mépris de
la politique surtout...Une injustice superbe les soulevait, une ignorance voulue
des nécessités de la vie sociale, le rêve fou de n'être que des artistes sur la
terre (6).
34
Scène exemplaire où la bande
d'artistes erre dans les rues avec le rêve contradictoire de conquérir le monde
bourgeois et de "n'être que des artistes". En fait, l'art n'a pas d'autre lieu
que ce mouvement, l'impossibilité de se fermer sur soi et de se laisser absorber
par cet Autre qu'il faut rejeter mais dont on attend la reconnaissance.
Bohèmes et bohémiens
A cette époque c'est surtout la
mythologie du bohémien qui permet de donner une figure à cette impossible
insertion de l'écrivain.
A l'article "Bohémien" le
dictionnaire de Littré cite ce couplet de Béranger qui condense bon nombre des
stéréotypes alors associés au personnage :
Sorciers, bateleurs ou filous
Reste
immonde
D'un
ancien monde
Sorciers, bateleurs ou filou
Gais
bohémiens, d'où venez-vous ?
Qu'on le croie originaire des Indes
ou de l'Egypte, de toute façon le bohémien romantique provient de l'Orient
légendaire. Comme l'artiste il est moins "originaire de tel ou tel lieu"
qu'"originaire". Au plus près d'une Nature perdue dont il incarne le "reste"
dans la société industrielle, le bohémien est sorcier. Il participe spontanément
des forces avec lesquels l'écrivain renoue par la souffrance et le travail
créateur.
La mythologie protéiforme de la
troupe de bohémiens permet aux écrivains de réfléchir leur appartenance à une
tribu qui passe entre les mailles du filet social.
35
Mais, à la différence du bohémien,
l'artiste ne va pas de ville en ville ; son nomadisme est plus radical.
L'artiste bohème est moins un nomade au sens habituel qu'un contrebandier qui
traverse les partages sociaux. Qu'il soit précepteur dans une riche famille,
bibliothécaire de quelque prince ou de quelque ministère, rentier, professeur de
lycée..., l'écrivain occupe sa place sans l'occuper, dans l'instable compromis
d'un double jeu. Stéphane Mallarmé enseigne l'anglais au lycée, mais il est
aussi l'auteur de poèmes étranges et le maître qui reçoit ses fidèles le mardi
dans son appartement de la rue de Rome.
Le couplet de Béranger s'efforce de
penser le bohémien comme "reste" d'un "ancien monde". Mais ce "reste" est un
surplus qui, paradoxalement, fait partie de ce dont il est le surplus.
L'écrivain s'ajoute à une société censée complète mais qui ne peut se clore sans
la représentation que lui offre l'Art. Ce "reste" projeté dans un passé de
légende est associé par Béranger à l'adjectif "immonde", qui pourrait s'entendre
de deux façons :
- conformément à l'étymologie comme
l'antonyme d'un adjectif "monde", du latin mundus ("propre", "élégant") ;
- de manière peu étymologique comme
l'opposé du substantif monde, placé à la rime. L'"im-monde" oppose ainsi à la
société constituée d'autant de petits "mondes" l'impensable "monde" de ceux qui
passent entre les mondes.
Ces deux valeurs se contaminent :
est impur celui qui n'est pas fixé dans la clôture d'un "monde", d'un chez soi
et d'un chez nous. L'artiste menace la stabilité de mondes qui tendent à
identifier leur clôture et leur santé. C'est là toute l'ambiguïté de la
paratopie de l'écrivain : il est à la fois l'impur et la source de toute valeur,
le paria et le génie, selon l'ambivalence du sacer latin, maudit et sacré. A la
frontière de la société ordonnée, l'artiste est celui en qui se mêlent
dangereusement les forces maléfiques et bénéfiques. La tribu en haillons des
"Bohémiens en voyage" baudelairiens est aussi celle pour qui "est ouvert
l'empire familier des ténèbres futures" (7). Le parasite doit retourner
orgueilleusement son abjection :
36
Vous
revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous dit ; vous faites
partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. - Moi aussi,
je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d'anciens
imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de
mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en
filles (...) Maintenant, je m'encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux
être poète et je travaille à me rendre voyant (8).
Paratopie du
jansénisme
La situation paratopique de
l'écrivain l'amène à s'identifier à tous ceux qui semblent échapper aux lignes
de partage de la société : bohémiens, mais aussi juifs, femmes, clowns,
aventuriers, Indiens d'Amérique..., selon les circonstances. Il suffit que dans
la société se crée une structure paratopique pour que la création littéraire
puisse être attirée dans son orbite. M. Bakhtine a ainsi montré le rôle
important qu'a joué pour la création littéraire la contre-culture
"carnavalesque" (9) qui par la dérision visait à subvertir la culture
officielle. Les débordements ponctuels de la fête des fous comme la littérature
qui s'appuie sur elle n'ont pas véritablement de place assignée dans la société,
ils tirent leur force de leur marginalité.
Cette tendance des écrivains à
s'identifier aux minorités critiques explique pour une bonne part que la
littérature du "siècle de Louis XIV" ait entretenu des relations intenses avec
le jansénisme de Port-Royal. En s'adjoignant une communauté de laïcs séparés de
leurs familles et de leurs positions dans la société, ce couvent a miné le corps
social et introduit une zone de turbulence propice à des investissements
créatifs.
37
Non loin de la ville et de la cour,
double inversé des salons, Port-Royal ne s'oppose pas tant au "monde" pécheur en
général qu'à cette manifestation extrême du péché qu'est pour lui le "monde",
c'est-à-dire le "grand monde", celui des fastes théâtraux de la cour qu'exige la
monarchie absolue. Port-Royal constitue un lieu en excès des partages sociaux, y
compris de l'Eglise elle-même, où se rencontrent le profane (les laïcs
"solitaires") et le sacré (les religieuses), où communiquent le monde et ceux
qui s'en sont retirés. Famille d'élection qui se réclame d'un idéal exorbitant
au regard des stratégies usuelles de promotion sociale, cette communauté offre
une troublante similitude avec les tribus littéraires. A la fois dans l'Eglise
et hors d'elle, dans le siècle et en dehors, Port-Royal prône le retrait d'un
monde que ses écrits ne cessent de traverser comme un virus et qui, en retour,
le traverse de ses débats.
Lieu par excellence de la critique
des fausses valeurs, ce jansénisme pouvait difficilement ne pas contaminer et se
laisser contaminer par la littérature. Contamination d'autant plus aisée que la
dénonciation janséniste des grands passe par une disqualification des liens du
sang : l'écrivain comme le janséniste revendiquent pour seule valeur les oeuvres
qu'accomplit l'individu, tous deux affirment la primauté de la royauté
spirituelle du juste sur le pouvoir que confère la naissance. Pour un janséniste
conséquent les seuls rois véritables sont les élus de Dieu :
Tous
les Bienheureux possèdent une royauté (...) Pour connaître la grandeur de cette
royauté, il ne faut que la comparer avec celle des rois de la terre, et en
considérer les différences (...) Il ne faut que prendre le contre-pied de tous
ces défauts et de toutes ces misères pour concevoir ce qu'est ce Royaume divin
que Dieu a préparé à tous les Elus (10).
Il serait toutefois absurde de
prétendre que la littérature classique était janséniste. En fait, elle s'est
pour une bonne part glissée dans les ouvertures que lui offrait la paratopie
janséniste. L'histoire ultérieure l'a d'ailleurs amplement confirmé : l'image
d'une minorité d'écrivains religieux qui se placent volontairement à l'écart
d'une société inauthentique qui les persécute offre un miroir commode à la
paratopie littéraire. A partir du romantisme bien des écrivains se sont
empressés de se projeter dans le jansénisme : ainsi Henry de Montherlant avec
Port-Royal ou Le Maître de Santiago.
38
L'impossible économie
Le "statut" problématique de
l'écrivain a pour corrélat un rapport tout aussi problématique à l'argent. Par
essence l'écrivain ne peut avoir un rapport univoque à un salaire. Avec
l'écriture comme avec l'art en général la notion de "travail", de "salaire" ne
peut qu'être mise entre guillemets. L'écrivain est condamné à négocier un
compromis toujours insatisfaisant .
La vie de bohème apparaît aux gens
en place comme la négation de toute gestion raisonnable de l'argent, de tout
patrimoine. A la fin du XIX° siècle le Grand dictionnaire universel de
Pierre Larousse définit la bohème comme cette "classe de jeunes littérateurs ou
artistes parisiens qui vivent au jour le jour du produit précaire de leur
intelligence". De la même manière qu'il traverse les milieux, le bohème traverse
les modes de dépense, tantôt la bourse pleine, tantôt désargenté :
Au
besoin ils savent aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un
anachorète ; mais qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les
voyez aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus
belles et les plus jeunes...Puis, quand leur dernier écu est mort et enterré,
ils recommencent à dîner à la table d'hôte du hasard (11).
Description qui fait écho à celle de
bien d'autres "cigales", le Neveu de Rameau par exemple :
Aujourd'hui en linge sale, en culotte déchirée, couvert
de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait
tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône. Demain, poudré, chaussé, frisé,
bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu
près pour un honnête homme. Il vit au jour la journée (12).
39
La bohème tapageuse ne donne
cependant qu'une vision réductrice de la condition d'écrivain, qui est toujours
un débat entre l'intégration et la marginalité. Une oeuvre comme Le Neveu de
Rameau le montre de manière exemplaire, à travers le débat entre "Lui", le
bohème sans toit ni loi, et "Moi", l'écrivain qui a pignon sur rue. L'auteur
n'est en fait ni "Lui" ni "Moi", mais il se tient dans une irréductible tension
entre les deux. Aussi la représentation que les historiens de la littérature
donnent de la condition d'écrivain oscille-t-elle entre ces deux pôles: tantôt
l'écrivain est ce marginal qui campe aux lisières de l'ordre établi, tantôt la
littérature apparaît comme un bon moyen de faire carrière, les écrivains ne se
faisant pas faute de quémander des pensions ou de discuter le montant de leurs
droits d'auteur. La littérature a besoin d'institutionnalisation (de prix,
d'académies, d'anthologies, de places au soleil...) mais se légitime surtout à
travers ses francs-tireurs, ceux qui échappent à ses institutions. En
littérature comme en religion il y a toujours des clercs et des prophètes.
L'énonciation littéraire se nourrit de cette irréductible instabilité : la
misère n'est pas plus un brevet de talent que la richesse un certificat de
médiocrité.
L'écrivain se rapporte à l'argent de
deux manières. Il y a l'argent qui permet de vivre pendant que l'on se consacre
à l'écriture ; il y a également l'argent que l'on retire, éventuellement, de
l'écriture. A la différence des professions "topiques", celles qui attribuent un
revenu prévisible à une place déterminée de l'appareil social, l'argent tiré de
la création est soumis à bien des aléas. Il n'existe pas de méthode assurée pour
accéder à la gloire littéraire. L'écrivain qui prétend faire oeuvre singulière
est condamné à inventer au fur et à mesure la route sur laquelle il marche, à se
défier de toute carrière déjà tracée. Il ne peut pas viser la richesse puisqu'en
la visant il risque de devenir un écrivain médiocre. Pire : le succès est un
signe ambigu, qui bien souvent révèle une inquiétante conformité avec une mode
transitoire et n'assure aucune gloire solide. Alors que pour la littérature
commerciale le succès est une garantie de valeur, pour la création véritable
40
le
succès immédiat a quelque chose de suspect : comme s'il réduisait l'offrande
symbolique d'une oeuvre sans prix au simple "donnant, donnant" d'un échange
commercial. Cette vision qui fait de l'ascèse en ce monde la condition du salut
dans l'au-delà trouve son principe dans la logique spécifique de l'alchimie
symbolique, qui veut que les investissements ne soient payés de retour que s'ils
sont (ou semblent) opérés à fonds perdus, à la façon d'un don, qui ne peut
s'assurer le contre-don le plus précieux, la "reconnaissance", que s'il se vit
comme sans retour (13).
Quelles que soient la régularité de
son travail, la quantité de peine et de temps investie, l'écrivain ne peut
programmer le bénéfice qu'il en retirera, surtout quand il s'agit d'une
reconnaissance à long terme. Le profit retiré de la littérature relève davantage
de l'insondable décision d'un hasard que de la gestion d'un patrimoine.
Ainsi, l'essentiel est que la
relation que l'écrivain entretient avec l'argent et celle qu'il entretient avec
son écriture se nouent de manière féconde dans son processus de création. Le
Balzac qui dans La Comédie humaine construit avec brio les
fortunes de ses héros ou qui tente d'organiser un nouveau régime de droits
d'auteur est aussi l'homme traqué par ses créanciers dont la vie est une longue
lutte contre la pauvreté. Entre ces deux faces il existe une nécessité
mystérieuse, de même qu'à l'opposé entre la réussite sociale du diplomate Paul
Claudel et l'accomplissement de son oeuvre.
Cette négociation délicate entre
l'écriture et l'argent s'inscrit dans un débat sur la valeur. L'écrivain est par
définition celui qui prétend produire des "énoncés-or", contre la foule
innombrable des énoncés auxquels la société accorde une valeur illusoire. La
dénonciation de l'argent qu'implique le travail de l'écrivain est elle-même
minée par l'inquiétude : si elle n'est pas réussie l'œuvre n'est qu'un amas de
signes encore plus vains que ceux qu'elle récuse.
41
L'arbre familial
Sur l'écrivain qui renonce à faire
fructifier le patrimoine pour consacrer sa vie aux mots, pèse la culpabilité
d'avoir préféré la stérile production de simulacres à la transmission
généalogique, en amont comme en aval. En amont parce que l'écrivain, comme tout
le monde, est enfant de parents et doit se situer par rapport à cet héritage ;
en aval parce qu'il est lui-même appelé à prolonger l'arbre familial.
Comme il ne peut échapper à la
culpabilité attachée à sa déviance, l'écrivain prétend s'innocenter en se
conférant une filiation d'un autre ordre, en devenant fils de ses oeuvres. Sa
légitimité, il entend ainsi la tirer non de son patronyme mais de son
pseudonyme, de ce qu'il écrit, et non de son inscription dans le réseau
patrimonial. De là le lien très fort dans toute mythologie de la création entre
la condition d'artiste et la bâtardise ou le meurtre du père. Norbert Elias a
fait remarquer que la majorité des troubadours de l'amour courtois appartenaient
à la catégorie des chevaliers pauvres et sans terres au service de seigneurs
plus importants. Cette caractéristique sociologique intéresse la création
littéraire : il est compréhensible qu'un noble dont la "qualité" de la naissance
ne trouve pas de contrepartie dans la hiérarchie sociale soit plus susceptible
qu'un autre de se définir par son oeuvre et non par son lignage. Situation qu'on
peut mettre en relation avec le triangle de l'amour courtois, dans lequel le
poète dévalorise la figure paternelle en se posant en rival amoureux de son
suzerain (14).
Pour la psychanalyse freudienne il
existe une relation essentielle entre le meurtre du père et le processus
créateur, comme le montre l'élaboration même de la théorie de l'interprétation
des rêves qui naît à travers une réflexion douloureuse de Freud sur son propre
désir meurtrier à l'égard du père (16). C'est dans la pièce de Sophocle
Oedipe Roi (15) qu'il a déchiffré un désir qui serait inconscient et
universel, celui de tuer son père et d'épouser sa mère.
42
Or cette tragédie associe justement
ce meurtre à une paratopie familiale : Oedipe a été écarté de la filiation
légitime, élevé dans une cour étrangère. Le meurtre de son père lui permet de
résoudre l'énigme de la sphinge, c'est-à-dire de passer du côté des artistes,
des manieurs de mots et de forces obscures. Mais, dès lors, il ne peut plus
s'inscrire dans l'arbre dynastique ; il sera à nouveau condamné à l'errance.
Dans les premières pages des
Faux-monnayeurs de Gide le héros, Bernard Profitendieu, découvrant sa
bâtardise, décide de dévier de l'ordre bourgeois et plonge dans les milieux
littéraires : deux évènements indissociables. Mais cet écart paratopique
originel est aussi celui de l'écrivain homosexuel Gide et de l'auteur des
Faux-monnayeurs qui pour faire oeuvre rompt le contrat romanesque
traditionnel. A la fin du récit Bernard rentre chez son (faux) père, acceptant
de pactiser avec une "fausseté" irréductible ; de la même manière que Gide
intitule "roman" un texte dont on ne peut plus être assuré qu'il s'agisse d'un
"vrai" roman. Comme Bernard, comme l'oncle Edouard, homosexuel qui n'est que le
demi-frère de la mère, l'écrivain est de la famille sans en être.
L'homosexualité d'Edouard, délégué de l'auteur, renvoie à une dimension
constitutive de la création : la perversion maintient l'écrivain dans
l'impossibilité d'appartenir véritablement à l'arbre généalogique.
En excédant ainsi toute communauté
naturelle ou sociale, l'écrivain entend ouvrir par son oeuvre la possibilité
d'une communauté aux impossibles contours, celle de son public. Là où les
paroles ordinaires se meuvent dans les limites de l'espace que leur prescrit le
genre de discours dont elles relèvent, les oeuvres littéraires ne peuvent
réellement définir leur espace et leur temps de diffusion. Quand Stendhal dédie
Le Rouge et le noir aux "happy few" il ne vise qu'un groupe insaisissable
d'élus, non à une communauté constituée. L'œuvre vise à rassembler autour de son
nom une communauté sans visage, qui se joue des partages sociaux. Comme l'amour,
le plaisir esthétique traverse les murs dressés par le lignage, la condition
sociale, la géographie...
43
Le nomadisme constitutif de
l'écrivain est la condition du nomadisme de son oeuvre. Don Juan n'est pas
seulement un séducteur de femmes, il manifeste la séduction constitutive de
toute oeuvre, ce pouvoir de déviance qui permet de rassembler toutes ses
victimes dans un catalogue qui ignore les frontières :
Mais en Espagne
elles sont déjà mille-trois.
Parmi elles il
y a des paysannes,
Des servantes,
des bourgeoises,
Des comtesses,
des baronnes...
(Don Giovanni, acte I, scène
V)
Notes du chapitre 1
(1) Vigneul-Marville (pseudonyme de
Bonaventure d'Argonne), Mélanges d'histoire et de littérature, Rouen,
1700, tome II, p. 60. Je remercie mon collègue E. Walter de m'avoir signalé
l'intérêt de cette "République des lettres".
(2) L'Ecriture de l'histoire,
Gallimard, 1974, p.71.
(3) Voir en particulier Le
Scribe, Grasset, 1980 et Critique de la raison politique, Gallimard,
1981.
(4) Voir Genèses du discours,
Bruxelles-Liège, Mardaga, 1984. Sur l'inflexion ethnologique de l'étude des
textes : "Le tour ethnolinguistique de l'analyse du discours", Langages n° 105,
Larousse, mars 1992, p.114-125.
(5) Chapitre III, Livre de Poche,
p.91. Pour une étude de la bohème voir le livre de J. Siegel,
Paris-Bohème 1830-1930, Gallimard, 1991.
(6) l'Oeuvre, Livre de poche,
p.84-85.
(7) Ch. Baudelaire, "Spleen et
idéal", XIII, Les Fleurs du mal.
(8) A. Rimbaud, Lettre à G. Izambard
du 13 mai 1871, in Oeuvres, La Pléiade, Gallimard, 1954, p.267.
(9) L'Oeuvre de François Rabelais
et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, trad.fr.,
Paris, Gallimard, 1970.
(10) P. Nicole, Essais de
morale, Paris, 1714-1715, tome IV, p. 281.
(11) H. Murger, Scènes de la vie
de bohème, Paris, Michel Lévy, 1852, p. XIII.
(12) Diderot, Le Neveu de
Rameau, Paris, GF-Flammarion, 1983, p.46.
(13) Les Règles de l'art,
p.211.
(14) Ueber den Prozess der
Zivilisation, tome II, "Zur Sociogenese des Minnesangs und der courtoisen
Umgangsformen".
(15) L'Interprétation des
rêves, trad. fr., PUF, p.227-230.
(16) Sur ce sujet voir l'ouvrage de
D. Anzieu, L'Auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse,
Paris, PUF,1959.
45
CHAPITRE 2 : LA VIE ET L'OEUVRE
En rapportant l'écrivain à son
espace institutionnel, nous nous sommes efforcé de montrer le caractère
illusoire d'une opposition entre une individualité créatrice et une société
conçue comme un bloc. Pour autant, on ne dissoudra pas l'existence des créateurs
dans le fonctionnement d'un champ littéraire. La Littérature comme configuration
institutionnelle contraint les comportements, mais pour créer l'écrivain doit
jouer de et dans cette contrainte. Les oeuvres émergent dans des parcours
biographiques singuliers, mais ces parcours définissent et présupposent un état
déterminé du champ.
La bio/graphie
Il ne suffit pas de mener une vie de
bohème ou de fréquenter des cénacles pour être un créateur. L'important, c'est
la manière particulière dont l'écrivain se rapporte aux conditions d'exercice de
la littérature de son époque. Verlaine et Mallarmé ont beau être tous deux
"poètes symbolistes", tous deux petits fonctionnaires parisiens (l'un
expéditionnaire à l'Hôtel de ville, l'autre professeur dans l'enseignement
secondaire), leurs trajectoires sont fort différentes : alors que Verlaine,
après une période de compromis entre son emploi administratif et la vie de
bohème, sombre progressivement dans une existence chaotique,
46
Mallarmé mène en apparence
l'existence rangée d'un modeste professeur d'anglais. Chacun d'eux a géré
différemment la paratopie de l'écrivain et cette "gestion", loin d'être
extérieure à l'œuvre, participe de la création.
Le préjugé veut qu'un homme se fasse
auteur s'il possède le don d'"exprimer" esthétiquement ses souffrances et ses
joies. Dans cette conception il y aurait d'un côté les expériences de la vie, de
l'autre, flottant dans quelque éther, les oeuvres qui sont censées les
représenter de manière plus ou moins déguisée. A charge alors pour l'histoire
littéraire de tisser des correspondances entre les phases de la création et les
événements de la vie. En réalité, l' oeuvre n'est pas à l'extérieur de son
"contexte" biographique, elle n'est pas le beau reflet d'événements indépendants
d'elle. De même que la littérature participe de la société qu'elle est censée
représenter, l'œuvre participe de la vie de l'écrivain. Ce qu'il faut prendre en
compte, ce n'est ni l'œuvre hors de la vie, ni la vie hors de l'œuvre mais leur
subtile étreinte.
Quand Michel de Montaigne se décrit
dans les Essais il ne peut pas décrire autre chose que l'existence d'un
Montaigne déjà captée par l'écriture. Son écriture enveloppe sa vie, sa vie
enveloppe son écriture :
Je
n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait, livre consubstantiel à son
auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie, non d'une occupation et fin
tierce et étrangère comme tous les autres livres (1).
Le caractère autobiographique de
l'entreprise de Montaigne ne fait que mettre en évidence une dimension
constitutive de toute création. Pour la désigner, nous parlerons de bio/graphie,
avec une barre qui unit et sépare deux termes en relation instable.
"Bio/graphie" qui se parcourt dans les deux sens : de la vie vers la -graphie ou
de la graphie vers la vie. L'existence du créateur se développe en fonction de
cette part d'elle-même qu'est l'œuvre déjà accomplie, en cours
d'accomplissement, ou à venir. Mais en retour l'œuvre se nourrit de cette
existence qu'elle habite déjà. L'écrivain ne peut faire passer dans son oeuvre
qu'une expérience de la vie minée par le travail créatif, déjà hantée par
l'œuvre.
47
Il y a là un enveloppement
réciproque et paradoxal qui ne se résout que dans le mouvement de la création :
la vie de l'écrivain est dans l'ombre de l'écriture, mais l'écriture est une
forme de vie. L'écrivain "vit" entre guillemets dès lors que sa vie est déchirée
par l'exigence de créer, que le miroir se trouve déjà dans l'existence qu'il est
supposé refléter.
Si l'œuvre n'émerge qu'en prenant
forme dans la vie de son auteur, le grand écrivain est moins celui qui en toutes
circonstances sait tirer un chef-d'œuvre de son for intérieur, que celui qui a
organisé une existence telle qu'il peut y advenir des oeuvres. Organisation
jamais assurée qui prend souvent le visage d'un apparent chaos, qui peut passer
par un pacte obscur avec la mort.
Rites d'écriture
L'acte d'écrire, de travailler à un
manuscrit, constitue la zone de contact la plus évidente entre "la vie" et
"l'œuvre". Il s'agit en effet d'une activité inscrite dans l'existence, au même
titre que n'importe quelle autre, mais qui se trouve aussi dans l'orbite d'une
oeuvre à la mesure de ce qui l'a ainsi portée au jour. Au point que l'on discute
souvent pour savoir où passe la frontière entre le texte et l'"avant-texte".
Montaigne enrichissait ses
Essais moins en réécrivant des passages que par la greffe de nouveaux
développements en de multiples points du texte imprimé. En dépit de cette
composition hétérogène les Essais sont une oeuvre pleine. Ce mode
d'enrichissement est lié à l'affirmation de la continuité et de la multiplicité
du cosmos ; la "greffe" textuelle est aussi une opération naturelle, une
pratique de jardinier. Claudel aussi avait tendance à amplifier son texte sans
raturer, mais dès la première version. Plutôt que de réécrire il modifiait à la
suite l'énoncé qu'il venait d'écrire : démarche indissociable du recours au
verset comme unité fondamentale de la scansion textuelle. Le verset claudélien
est prise de possession progressive du monde par un sujet qui marche de
formulation en formulation :
48
Je
suis l'Inspecteur de la Création, le Vérificateur de la chose présente ; la
solidité de ce monde est la matière de ma béatitude ! (...) Et je marche, je
marche, je marche ! Chacun renferme en soi le principe autonome de son
déplacement par quoi l'homme se rend vers sa nourriture et son travail. Pour
moi, le mouvement égal de mes jambes me sert à mesurer la force de plus subtils
appels. L'attrait de toutes choses, je le ressens dans le silence de mon âme
(2).
La Création de Dieu s'arpente ainsi
à grands pas, comme le monde textuel qui s'inscrit sur la page à grandes
enjambées. L'auteur est un arpenteur.
En revanche, Pascal, dont on connaît
le rapport ambivalent à Montaigne, construit la continuité du texte à partir de
fragments. Le manuscrit des Pensées happe ainsi le geste qui le fait
exister, il montre dans sa texture le conflit du fragment et de la totalité, le
désordre dans l'ordre que thématise l'œuvre elle-même. En multipliant les lignes
de fracture, les Pensées se façonnent à travers l'impossibilité d'intégrer leurs
éléments dans un totalité naturelle.
Ce travail sur le texte (brouillons,
corrections...), nous pourrions l'appeler rites d'écriture, eux-mêmes
partie des rites génétiques, des comportements directement mobilisés au
service de la création.
Rites génétiques
La création suppose en effet
l'invention de rites génétiques spécifiques, d'un mode de vie susceptible de
rendre possible une oeuvre singulière :
Quant
au livre intérieur de signes inconnus... pour la lecture desquels personne ne
pouvait m'aider d'aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création
où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous. Aussi combien se
détournent de l'écrire ! (...) à tout moment l'artiste doit écouter son
instinct, ce qui fait que l'art est ce qu'il y a de plus réel, la plus austère
école de la vie, et le vrai Jugement dernier (3)
49
Pour pouvoir écrire à la fin de
La Recherche du temps perdu que la seule vie véritable, c'est l'Art,
Proust a dû découvrir les rites génétiques nécessaires, tisser dans sa vie la
toile d'habitudes à la mesure du texte qui devait en surgir. Puisque l'Art est
la vie véritable il faut laisser la création dicter ses horaires, s'enfermer
dans une chambre méticuleusement aveuglée et assourdie, à l'écart du monde
extérieur, hors du partage du jour et de la nuit. Rien ne sert d'imaginer un
Proust en meilleure santé, menant une existence "normale" : ce Proust-là
n'aurait pas pu écrire La Recherche.
C'est surtout à partir du XIX°
siècle que l'écrivain a donné en spectacle ses rites et que la société s'est
prise à rêver sur eux. Cette exhibition comme cette curiosité sont précisément
liées à une esthétique romantique qui a valorisé la genèse et voulu retrouver
l'"energeia" de la production dans le produit achevé. Cela va de la publication
des "brouillons" par l'auteur lui-même (cf. La Fabrique du pré de
F. Ponge) jusqu'à la confusion entre l'œuvre et ses propres conditions de genèse
(La Recherche du temps perdu). Avant cette période les oeuvres
évoquent peu les rites génétiques qui les ont rendues possibles ; ce faisant,
les auteurs présupposent une définition de la littérature fort différente de
celle qui a prévalu ensuite.
Ces rites génétiques possèdent un
double statut. Ils sont à la fois une réalité historique, que l'on peut scruter
par la voie classique (documents, collecte de témoignages, conjectures...) et un
symptôme des positions esthétiques qui sous-tendent les oeuvres. On connaît le
cas de Flaubert "gueulant" ses textes, peinant sur chaque phrase dans son
provincial bureau de Croisset ; on connaît celui de Zola prenant des notes dans
les locomotives, les mines de charbon ou les réceptions mondaines :
50
Il se
faisait inviter à des soirées de riches industriels, à seule fin de se
documenter. On l'apercevait, replet et sombre, tel un philosophe de Couture,
dans un coin du buffet, examinant l'assistance, meublant sa mémoire grossissante
de silhouettes découpées et rapides que son imagination maladive associait
ensuite en drames et orgies de chair et de sang. Alentour les gens murmuraient :
"c'est Zola. Il est ici pour prendre des notes" (4).
Dans cette description polémique on
saisit un double mouvement : d'un côté le romancier qui observe les mœurs en se
soumettant aux rites génétiques naturalistes, de l'autre la société qui observe
les rites de l'observateur. Le romancier naturaliste a beau se placer dans un
coin, se conférer tous les signes de la neutralité, il définit par son
comportement une certaine position dans le champ littéraire, donne à voir les
gestes qu'à son sens doit accomplir l'écrivain légitime.
Un lieu d'écriture
Le bureau de Flaubert à Croisset ou
la chambre aveugle et sourde de Proust sont ces espaces où s'institue un certain
espace textuel, un cadre d'écriture qui est pris dans ce qu'il est censé
seulement contenir.
Considérons la célèbre "librairie"
au troisième étage de la tour du château de Montaigne. A la fois cabinet de
travail et bibliothèque, cette pièce n'est pas seulement le lieu où l'auteur
écrit son livre, elle est elle-même d'une certaine façon livre. Ses poutres et
ses solives sont couvertes de sentences grecques ou latines, et le mur orné
d'une inscription en latin qui marque l'entrée de Montaigne en écriture :
L'an
du Christ 1571, à trente-huit ans, la veille des calendes de mars, anniversaire
de sa naissance, Michel de Montaigne, dégoûté depuis longtemps déjà de
l'esclavage du parlement et des charges publiques, s'est retiré, encore en
possession de ses forces, dans le sein des doctes vierges où, dans le calme et
la sécurité, il passera le peu de temps qui lui reste d'une vie déjà en grande
partie révolue.
51
Espérant que le destin lui accordera
de parfaire cette habitation, douce retraite ancestrale, il l'a consacrée à sa
liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs.
Enceinte d'une re-naissance dans le
sein des Muses, la librairie est également décrite dans le texte des Essais, qui
évoque l'existence qu'y mène l'écrivain. Espace rond, en haut de la tour,
séparée par la cour du corps de logis principal, elle permet d'embrasser du
regard tous les livres, rangés tout autour. Elle permet aussi de surveiller sur
trois angles distinct les activités des gens du domaine : "tout d'une main je
commande à mon ménage. Je suis sur l'entrée et vois sous moi mon jardin, ma
basse-cour, ma cour, et dans la plupart des membres de ma maison". C'est à la
fois un lieu de repli sur soi et d'ouverture sur le monde, un lieu à l'extérieur
et à l'intérieur du château. Condition de possibilité d'une écriture, il en est
aussi une matérialisation. Cette librairie où il passe "la plupart des heures du
jour" donne corps à la paratopie d'un écrivain qui associe réflexivité et
observation du monde.
Les rites légitimes
Rites d'écriture et rites génétiques
sont cette part de la vie happée directement par l'œuvre, en quelque sorte
soustraite aux activités "profanes",non esthétiques.
Un créateur ne peut traiter ses
propres rites génétiques comme quantité négligeable. Ils constituent en effet le
seul aspect de la création qu'il puisse contrôler, la seule manière de conjurer
le spectre de l'échec. En matière de création, la réussite est foncièrement
incertaine : comment être sûr que l'on accomplit une oeuvre de valeur dès lors
que même l'approbation du public contemporain n'est pas un critère assuré ? Il
ne reste à l'auteur qu'à multiplier les gestes conjurateurs, à montrer à
soi-même et au public les signes de sa légitimité. Ce qui implique
l'accomplissement des actes requis pour écrire comme il convient, eu égard à la
position dont on se réclame dans le champ littéraire. Si l'on se réclame d'une
doctrine classique qui dit "vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage", il
faut raturer sans cesse : il n'existe en effet qu'une formulation adéquate,
celle qui permet à la pensée de traverser idéalement la langue.
52
Comme on n'écrit la vie des grands
écrivains qu'en sachant que ce sont de grands écrivains, il est difficile de
concevoir l'incertitude radicale du travail créatif. Comment imaginer un
Flaubert nullement assuré qu'en s'enterrant à Croisset et en polissant chaque
phrase, il écrira cette Madame Bovary qui figure dans toutes les
anthologies de la littérature française ? L'histoire littéraire a tendance à ne
retenir que les innovations couronnées de succès et à taire les innombrables
échecs ou, plus simplement, la foule des écrivains estimables qui se sont
contenté d'écrire dans des cadres déjà confirmés. Une fois que certains rites
génétiques ont été établis la majorité des écrivains s'y conforme.
C'est là un processus à boucle
paradoxale : la doctrine esthétique de l'auteur se constitue en même temps que
l'œuvre dont elle est censée le produit. Il faut avoir déjà trouvé les rites
génétiques pertinents pour élaborer les oeuvres, mais c'est la réussite des
oeuvres accomplies qui consacre la pertinence de ces rites. Pour innover, les
créateurs doivent instaurer la bio/graphie qui s'avèrera fructueuse avant que le
succès leur ait confirmé la valeur de leur démarche. On a souvent fait remarquer
que L'Art poétique de Boileau (1674) a été publié après la plupart des
chefs-d'œuvre de Bossuet, Molière, Corneille, Racine... Mais c'est là un
décalage parfaitement normal : les rites génétiques comme les genres se
codifient quand ils n'ont plus vraiment de pouvoir créatif. L'écrivain original
est bien obligé d'inventer les rites génétiques à sa mesure : affaire
d'"instinct", pour reprendre les termes de Proust. Un instinct qui permet de
délimiter son territoire dans un champ littéraire conflictuel. Aussi se
gardera-t-on d'abstraire les rites génétiques des prises de position
esthétiques. Dire par exemple qu'en privilégiant le labeur obstiné les
Parnassiens ont renoué avec les principes des classiques, c'est se laisser
prendre par des effets de surface. Le mot d'ordre de "l'Art pour l'Art" ne prend
sens que dans son opposition au romantisme. Les Parnassiens ne visent pas à une
formulation "claire", où la pensée traverserait une parole soumise à un code de
bienséance ; ils entendent
53
élaborer des énoncés parfaits,
soustraits à la corruption du monde, des textes minéraux ("émaux", "camées",
"marbres"...) qui exhibent le travail qu'ils ont coûtés, qui incluent pour ainsi
dire la geste héroïque qui les a rendus possibles.
L'effectuation
bio/graphique
Si c'est l'ensemble de l'existence
de l'auteur qui, de près ou de loin, participe du "rite génétique", le voyage de
Flaubert en Egypte, les campagnes militaires de d'Aubigné, la correspondance de
Balzac avec Madame Hanska...sont pris dans ces négociations bio/graphiques
singulières qui leur ont permis d'ajuster, de manière toujours incertaine, le
surgissement d'œuvres à un mode de vie.
Pour justifier son désintérêt pour
les données biographiques, la "Nouvelle critique" des années 60 a invoqué la
caution du Contre Sainte-Beuve. Proust y accuse l'histoire littéraire
d'ignorer "ce monde unique, fermé, sans communication avec le dehors qu'est
l'âme du poète" :
Et
pour ne pas avoir vu l'abîme qui sépare l'écrivain de l'homme du monde, pour
n'avoir pas compris que le moi de l'écrivain ne se montre que dans ses livres,
et qu'il ne montre aux hommes du monde...qu'un homme du monde comme eux, il
inaugurera cette fameuse méthode, qui, selon Taine, Bourget, tant d'autres, est
sa gloire et qui consiste à interroger avidement pour comprendre un poète, un
écrivain, ceux qui l'ont connu, qui le fréquentaient, qui pourront nous dire
comment il se comportait sur l'article femmes, etc., c'est-à-dire précisément
sur tous les points où le moi véritable du poète n'est pas en jeu (5).
En posant un "abîme" entre l'œuvre
d'un écrivain et sa vie Proust sacralise en fait une opinion répandue chez les
artistes comme dans le public. Mais, ce faisant, il risque d'inverser les termes
de la problématique, au lieu de changer d'espace.
54
Car la bio/graphie de Proust
invalide sa thèse. Certes, le mondain qui traverse les salons parisiens ne
coïncide pas avec l'auteur de La Recherche du temps perdu, mais il
participe de l'économie subtile qui a permis d'écrire ce roman. Il a bien fallu
être un mondain, perdre beaucoup de temps dans les salons et les villégiatures
pour partir à sa recherche ; il a fallu s'arrêter à temps d'en perdre, avoir
terriblement peur d'en manquer, pour pouvoir écrire La Recherche ; il a
fallu s'enfermer dans la solitude d'une chambre "fermée, sans communication avec
le dehors" comme "l'âme du poète", pour attester que le véritable "moi de
l'écrivain" n'est pas l'homme du monde que l'on était auparavant et que l'on
redevient par intermittences.
L'œuvre ne peut donc surgir que si
d'une manière ou d'une autre elle trouve son effectuation dans une existence.
Etre un écrivain engagé, c'est signer des pétitions, prendre la parole à des
meetings, s'exprimer sur les grands problèmes de société ; mais c'est aussi
excéder par son écriture tout territoire idéologique, de façon à avoir le droit
de se poser en sentinelle du Bien. La difficulté consiste à trouver l'improbable
point d'équilibre entre les deux exigences. A l'opposé, pour pouvoir signer du
pseudonyme "Julien Gracq" Le Château d'Argol ou Le Rivage des
Syrtes, pour produire la Littérature à l'exception de tout, il faut
s'enfermer dans sa thébaïde, se tenir à l'écart des tribunes, des cortèges et
des milieux littéraires. Rivage des Syrtes, balcon en forêt, plage bretonne
(Un beau ténébreux)..., le seul lieu où il soit possible d'écrire est la
frange de quelque bout du monde :
J'évoque, dans ces journées glissantes, fuyantes, de
l'arrière-automne, avec une prédilection particulière les avenues de cette
petite plage, dans le déclin de la saison soudain singulièrement envahie par le
silence. Elle vit à peine, cette auberge du désœuvrement migrateur, où le flux
des femmes en robe claire et d'enfants soudain conquérants avec les marées
d'équinoxe va fuir et soudain découvrir comme les brisants marins de septembre
ces grottes de brique et de béton, ces stalactites de rocaille, ces puériles et
attirantes architectures, ces parterres trop secourus que le vent de mer va
ravager comme des anémones à sec, et tout ce qui, d'être soudain laissé à son
vacant tête-à-tête avec la mer, faute de frivolités trop rassurante, va
reprendre invinciblement son rang plus relevé de fantôme en plein jour (6).
55
Cet incipit d'Un beau
ténébreux est la lisière qui sépare l'œuvre et les rumeurs du monde. Il met
en scène un retirement, où le narrateur laisse parler à travers lui la voix
morte et vivante de la Littérature, "fantôme en plein jour". La mer et la foule
des touristes ont reflué, l'écrivain se tient dans cet entre-deux incertain où
l'on perçoit encore la trace des hommes mais plus leur présence bruyante et
lourde. A cet espace correspond un temps entre deux temps, la frontière de
"l'arrière-automne", entre l'été de l'agitation et l'hiver de la mort.
Enonciation de no man's land où la mise à distance énonciative s'effectue pour
Julien Gracq à travers le choix d'un pseudonyme, le retrait de la vie
parisienne, la publication chez un petit éditeur (José Corti) dont la devise est
"Rien de commun" et l'entrée dans ce tombeau littéraire, la collection de La
Pléiade. Souci de distance qui va jusqu'au refus de laisser reproduire sa
signature :
Son
souci de ne pas se départir de la réserve qu'il manifeste depuis toujours a
amené Julien Gracq à ne pas nous nous autoriser à reproduire sa signature sur la
couverture de la Série qui lui est consacrée, ce qui le singularise au regard de
notre pratique depuis trente ans. Un portrait partiel par Jacques Degenne nous a
fourni les traits de cette présence/absence. (7)
La signature imposerait la présence
massive d'une individualité là où ne doit figurer que l'insaisissable "réserve"
d'un auteur par le truchement de qui parle la Littérature.
Cette réserve sans cesse à
réaffirmer est à la fois une éthique et la dynamique d'une écriture. A travers
ses oeuvres l'auteur rétablit indéfiniment la distance qui les rend possibles et
qu'elles rendent possible : on se retire pour créer, mais en créant on acquiert
les moyens de valider et de préserver ce retirement. L'écriture n'est pas tant
56
l'"expression" du vécu d'une âme qui
fuit les hommes qu'un des pôle d'un délicat jeu bio/graphique. Le retirement
n'est pas tant un "thème" de l'œuvre que son foyer toujours actif, alimenté par
une effectuation qu'il structure et qui le structure.
L'enfant déshérité
Il n'existe donc pas de geste
bio/graphique dont la signification soit indépendante des revendications
esthétiques qui fondent une oeuvre.
A part son voyage de 1841 dans les
mers exotiques et ce mortel périple de 1866 en Belgique dont il reviendra pour
s'éteindre à Paris, où il est né, Baudelaire n'a pas quitté le périmètre
parisien. Sa vie s'inscrit entre ces deux voyages symétriques, l'un vers la
lumière de l'ailleurs, de "la vie antérieure", l'autre vers le nord industriel
et la brume. L'opposition du spleen et de l'idéal s'effectue ˆ travers une
existence limitée par le cercle de la grande ville. Celui qui se veut le poète
de la modernité doit créer dans l'épaisseur de son exil intérieur, déambuler
sans fin dans cet espace urbain fascinant et intolérable, où les "fleurs"
naissent du "mal". D'abord prodigue, puis soumis à la tutelle du conseil de
famille, criblé de dettes, le poète se doit d'incarner dans sa vie la figure de
l'albatros "exilé sur le sol au milieu des huée" et que "ses ailes de géant
empêchent de marcher" :
Je suis les
membres et la roue,
Et la victime
et le bourreau !
Je suis de mon
cœur le vampire (...). (8)
C'est dans la tension entre
l'inaccessible ailleurs et la ville envahissante qui exclut l'artiste, dans
l'intenable entre-deux que surgit l'écriture et que s'effectue le destin
tragique de l'artiste moderne, "bohémien" de la ville. Le premier poème des
Fleurs du mal, "Bénédiction", évoque cette obscure complicité entre la
souffrance et la création :
Lorsque, par un
décret des puissances suprêmes,
Le poète
apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère
épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe se
poings vers Dieu, qui la prend en pitié :
(...)"Puisque
tu m'a choisie entre toutes les femmes
Pour être le
dégoût de mon triste mari,
Et que je ne
puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet
d'amour, ce monstre rabougri,
Je ferai
rejaillir ta haine qui m'accable
Sur
l'instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai
si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra
pousser ses boutons empestés !"
(...) Pourtant,
sous la tutelle invisible d'un Ange,
L'enfant
déshérité s'enivre de soleil,
Et dans tout ce
qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve
l'ambroisie et le nectar vermeil.
Il joue avec le
vent, cause avec le nuage,
Et s'enivre en
chantant du chemin de la croix ;
Et l'esprit qui
le suit dans son pèlerinage
Pleure de le
voir gai comme un oiseau des bois.
57
La malédiction de la
mère/société se retourne en bénédiction (c'est-à-dire aussi en "bonne
diction", en "bien-dire" poétique). Le poète est celui qui sait justement
retourner le mal en bien, le "chemin de la croix" en "ambroisie" et "nectar".
"Monstre rabougri" qui ne prolonge pas l'arbre familial, il subvertit par sa
bio/graphie toute opposition superficielle entre larmes et gaieté.
Car cette malédiction initiale qui
impose son destin au poète est à la fois ce qui rend nécessaire l'énonciation
poétique et ce qu'appelle le poète pour ne pas prolonger l'arbre familial et
créer. Pour "jouer avec le vent" il faut être sur le "chemin de la croix", être
le paria sacrifié. La société croit pouvoir écraser le poète, mais, tel le
Christ, il retourne ce rejet, l'appelle et le condamne pour le transmuer en
oeuvre. Il y a là un dosage dangereux de fiel et d'ambroisie, condition
nécessaire pour créer, pour convertir la paratopie de la victime en paratopie
royale :
58
Je sais que la
douleur est la noblesse unique
Où ne mordront
jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut
pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous
les temps et tous les univers (9).
L'écrivain à la cour
Cette intenable situation dans
laquelle se trouve et se place l'écrivain pour devoir écrire et pouvoir ainsi
supporter par son écriture ce que sa situation a d'intenable est tout aussi
bien, dans une conjoncture très différente, celle de l'auteur des
Caractères.
Pour écrire un tel livre, pour
peindre les comportements cruels et dérisoires des gens du grand monde, il faut
être de ce monde et ne pas en être. En être pour le connaître, ne pas en être
pour le peindre. Paratopie bien connue de l'ethnologue, observateur et
participant. La Bruyère vit en semi-parasite aux franges de cet univers :
domestique privilégié, il donne des cours au jeune Louis de Bourbon puis fait
office de bibliothécaire du duc d'Enghien. Pourtant, sa condition bourgeoise ne
lui prescrit nullement de vivre là ; il possède même une charge de trésorier à
Caen, où il ne va jamais. Sans doute fait-il profession de moraliste et ne
fréquente-t-il le grand monde que pour en dénoncer les vices dans ses écrits.
Mais n'écrit-il pas précisément pour avoir le droit de rester là, dans l'ombre
des grands ? Cercle par lequel la dénonciation des vices du monde permet de se
disculper de la faute que l'on entretient en vivant et en écrivant dans ce monde
: je suis innocent, semble dire La Bruyère, puisque ma vie dans ce monde est un
enfer.
Ce double jeu, cette plaie savamment
entretenue que le remède soigne et aggrave tout à la fois, le texte pousse le
scrupule jusqu'à le montrer du doigt :
Un
esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite
(10).
Par conséquent, il faut s'en
retirer. Mais l'écrivain n'est peut-être pas un esprit "sain", car il ne peut
s'en passer :
59
L'on
ne peut se passer de ce même monde que l'on n'aime point, et dont l'on se moque
(11).
De ce "on" l'auteur des
Caractères ne peut s'excepter ; il faut bien que d'une manière ou d'une
autre il participe des vices qu'il dénonce. Certes "la cour guérit de la cour"
(12) et enseigne l'amour de la retraite, mais l'écrivain ne peut partir : il y
souffre, esclave au service de la vérité :
Le
brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une montre
inutile, si l'on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les
rois presque seuls, si l'on était guéri de la vanité et de l'intérêt. Les hommes
veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs (13).
Les écrivains moralistes, comme les
brodeurs et les confiseurs, seraient superflus s'il n'y avait la vanité et la
cupidité des courtisans à dénoncer et à guérir. L'écrivain lui aussi veut être
esclave pour dominer ailleurs. Mais si les grands tyrannisent leurs inférieurs
dans leurs fiefs et leurs hôtels particuliers, l'écrivain entend dominer dans le
véritable "ailleurs", dans le panthéon littéraire, seule compensation d'une
existence dissipée dans un monde insignifiant. Les courtisans tournent en vain,
comme les aiguilles de la montre ; ils s'épuisent et se ruinent, vieillissent
dans les antichambres sans rien obtenir. L'écrivain, lui, s'installe dans sa
patiente et douloureuse ruse : il doit accéder à la gloire là même où ceux qui
l'ont méprisé et dont il a dénoncé les vices s'effacent à jamais.
L'intenable
L'énonciation littéraire est ainsi
moins la triomphante manifestation d'un moi souverain que la négociation de
l'intenable. Présent et absent de ce monde, condamné à perdre pour gagner,
victime et bourreau, l'écrivain n'a pas d'autre issue que la fuite en avant, le
mouvement qui le porte vers l'œuvre. C'est pour écrire qu'il préserve sa
paratopie et c'est en écrivant qu'il peut se racheter de cette faute...
60
On retrouve là les tours dont se
nourrit l'effectuation proustienne. Toutes ces années à fréquenter les snobs, à
être snob, à écouter et dire des propos insipides, tout ce temps perdu doit être
rattrapé par une oeuvre qui soit à la mesure de ce gâchis. Impossible de savoir
si l'on est resté dans de monde pour écrire ou si l'on a écrit pour avoir le
droit de rester dans ce monde : la bio/graphie se tisse précisément de cette
indécidabilité, qui donne à l'œuvre sa dynamique et sa nécessité. Elle implique
cette économie paradoxale qui vous fait vous mettre là où il n'y a pas de place
pour vous, sinon paratopique, de manière à vous faire une place bien improbable
au soleil de la littérature.
Certains écrivains ont poussé
jusqu'au paroxysme ce jeu dangereux de la bio/graphie, cet enveloppement
réciproque de l'existence et de l'écriture. Ainsi F. Pessoa dont l'"hétéronymie"
a créé des personnages placés sur le même plan de réalité que Pessoa "lui-même".
Ce qui s'est traduit par une sorte d'exténuation de la vie de son auteur dans
l'anonymat. La vie de Pessoa, d'une certaine façon, n'existe pas. Seule existe
la relation entre cette vie et celle de ses hétéronymes.
Le cas des "romans" de Céline est
également exemplaire. Le je du narrateur-héros est celui de
Louis-Ferdinand Destouches, mais le même Destouches est inséparable du je qui
est le "personnage" central de son autofiction. "Céline" n'est ni Destouches, ni
Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit, mais le va-et-vient entre
les deux, comme "Louis-Ferdinand Céline" circule entre le masculin et le
féminin, les vrais prénoms et le patronyme fictif qui ne peut être qu'un
patronyme d'écrivain puisque c'est un prénom de femme. Impossible structure qui
est aussi celle de ce narrateur-héros, le médecin/pauvre, exclu de tous les
groupes : marginal chez "les pauvres" parce que médecin, marginal chez les
médecins parce que pauvre.
Pas plus que son "personnage",
Destouches n'a trouvé son lieu. Il est demeuré dans l'errance d'une paratopie à
la fois redoutée et obstinément entretenue. Pour que la paratopie soit complète,
pour ne s'enfermer dans aucun statut, il lui faut être l'exclu des écrivains,
celui qui conteste même la paratopie institutionnelle de la littérature.
61
Au lieu de vivre de son oeuvre, de
devenir écrivain patenté, il continue à exercer la médecine en dispensaire, il
entrelace les deux activités, chacune d'elles l'empêchant de trouver un lieu
dans l'autre. Il ne lui restera plus qu'à devenir le paria de la société en
dénonçant les juifs, c'est-à-dire son reflet.
On comprend qu'il n'ait pu vivre
qu'avec les danseuses, Elisabeth Craig ou Lily : la danse transmue le
déséquilibre du corps en art, elle fait son lieu paradoxal de la fuite de tout
lieu.
Le paradoxe d'Achab
La négociation bio/grahique interdit
donc de s'en remettre à une conception simple des rapports entre "la vie" et
"l'œuvre", celle d'un individu qui ferait des expériences qu'il aurait le
pouvoir d'exprimer ensuite par l'écriture. La vie n'est pas dans l'œuvre ni
l'œuvre dans la vie, et pourtant elles s'enveloppent réciproquement. Réalité
difficilement pensable que Maurice Blanchot met ainsi sous le signe d'Achab,
l'homme qui traque l'insaisissable baleine blanche de Moby Dick :
Il est
bien vrai que c'est seulement dans le livre de Melville qu'Achab rencontre Moby
Dick ; il est bien vrai toutefois que cette rencontre permet seule à Melville
d'écrire le livre, rencontre si imposante, si démesurée et si particulière
qu'elle déborde tous les plans dans lesquels elle se passe, tous les moments où
l'on voudrait la situer et qu'elle paraît avoir lieu bien avant que le livre ne
commence, mais telle cependant qu'elle ne peut avoir lieu qu'une fois, dans
l'avenir de l'œuvre et dans cette mer que sera l'œuvre devenue un océan à sa
mesure (14).
Il y a là quelque chose qui
subvertit nos modes usuels de penser. Il s'agit de savoir dans quel temps et
dans quel espace se produit ce qui advient aux écrivains, dès lors que l'œuvre
et la vie ne sont pas des domaines extérieurs l'un à l'autre, que la vie de
62
Melville n'est pas pensable sans la
rencontre "fictive" d'Achab avec la baleine et que cette rencontre elle-même
doit d'une certaine façon avoir eu lieu dans la vie de Melville pour que ce
dernier puisse écrire Moby Dick.
Notes du chapitre 2
(1) Essais, II, XVIII,
Classiques Garnier, tome 2, p.69.
(2) Connaissance de l'Est
(3) Le Temps retrouvé, Livre
de Poche, 1967, pp.236-237.
(4) Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques,
artistiques et médicaux, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1920,
p.226.
(5) Contre Sainte-Beuve,
Gallimard, coll. folio, chap. VIII, p.134.
(6) Paris, José Corti, 1945, p.11.
(7) Julien Gracq, Une écriture en
abyme, P. Marot éd., Paris, Minard, 1991, p. IV.
(8) "L'héautontimoroumenos", Les
Fleurs du mal, "Spleen et idéal".
(9) "Bénédiction".
(10) Les Caractères, "De la
cour", Classiques Garnier, 1962, p.253.
(11) "De la ville", p.206.
(12) "De la cour", p.253.
(13) "De la cour", pp.222-223.
(14) Le Livre à venir,
Gallimard, 1959, p.14.
63
CHAPITRE 3 : GENRES ET
POSITIONNEMENTS
Les genres littéraires
La trajectoire bio/graphique
implique des positionnements dans le champ littéraire, eux-mêmes inséparables
d'investissements déterminés des genres.
Depuis la Poétique
aristotélicienne la réflexion sur la littérature tourne autour de la
problématique des genres. Les paramètres qui interviennent habituellement dans
leur définition sont très hétérogènes : dialogue, roman d'apprentissage, sonnet,
comédie d'intrigue...Le romantisme a développé l'idée qu'il existerait des
Genres suprêmes (le lyrique, l'épique, le dramatique) qui se spécifieraient
eux-mêmes de manière arborescente en sous-genres. L'épique, par exemple,
s'analyserait en épopée, en roman, en conte..., le roman en roman d'aventures,
en roman d'amour, etc.. Aujourd'hui on préfère distinguer soigneusement les
genres historiquement définis et ce que l'on regroupe sous le terme très vague
de "modes" ou de "régimes énonciatifs". Alors que les seconds traversent les
époques et les cultures, les premiers sont définis à l'aide de critères
socio-historiques (la tragédie classique française, l'églogue grecque antique,
la chanson de geste médiévale...) : "il n'y a pas d'archigenres qui
échapperaient totalement à l'historicité tout en conservant une définition
générique. Il y a des modes, par exemple : le récit ; il y a des genres, exemple
: le roman" (1).
64
Précisant la démarche de Genette,
J.-M. Schaeffer (2) isole ainsi de grands types de communication, qui ne sont
pas liés à un contexte historique particulier : le récit, le drame, la
lettre...Pour être un récit, par exemple, une oeuvre doit posséder les
propriétés constitutives de tout récit ; si l'une d'elles faisait défaut, on
n'aurait pas affaire à un récit. Il en va tout autrement pour les genres
historiquement circonscrits, que Schaeffer appelle "classes généalogiques",
fondées sur l'hypertextualité. Quand par exemple un dramaturge anglais du XVII°
siècle intitule "tragédie" telle de ses oeuvres, il le fait en se référant à
certaines caractéristiques d'œuvres antérieures qu'il reprend plus ou moins
fidèlement, ; il l'inscrit dans une ou plusieurs "classe(s) généalogique(s)". En
effet, si un écrivain ne peut modifier les règles constitutives du récit, il
peut toujours infléchir les régularités du roman picaresque ou du vaudeville :
la relation par exemple entre le Gil Blas de Lesage et les romans
picaresques espagnols "est avant tout de l'ordre de la ressemblance et de la
dissemblance entre textes" (3). Pour décrire de tels genres on recourt à une
démarche qui "individualise le nom par rapport à une oeuvre singulière, ou un
groupe d'œuvres de la chaîne textuelle" (4). Les oeuvres sont ainsi souvent
référées à un prototype : Les Liaisons dangereuses pour le roman par
lettres, L'Iliade pour l'épopée, etc. :
Lorsque nous énonçons que La Princesse de Clèves est un récit, nous disons en fait que le texte
exemplifie la propriété d'être un récit (...) ; lorsque nous soutenons que
Micromégas est un conte de voyage imaginaire, nous disons en fait
que le texte de Voltaire transforme et adapte une lignée textuelle qui va de
L'Histoire vraie de Lucien aux Voyages de Gulliver en passant par
L'Autre Monde ou Les
Etats et Empires de la lune de Cyrano
de Bergerac (5).
Le rattachement d'une oeuvre à un
genre peut venir des auteurs eux-mêmes (figurer dans un sous-titre, une
préface..., ressortir d'indices donnés par le texte). Il peut également être le
fait d'une élaboration rétrospective due à des analystes de la
65
littérature. Souvent les
classifications de ces derniers ne coïncident pas avec celles des auteurs, qui
peuvent fort bien donner une dénomination générique nouvelle à des oeuvres qui
s'écartent pourtant faiblement de la tradition, ou au contraire produire des
oeuvres très différentes sans pour autant changer de dénomination générique. Il
n'existe aucune règle qui détermine à partir de quel écart par rapport à des
oeuvres antérieures une oeuvre peut encore être dite "tragédie", "nouvelle" ou
"ode". Molière appelle "comédie" Dom Juan, qui ne ressemble pourtant
guère à L'Avare ; à l'inverse, la distance entre les "drames" bourgeois
du XVIII° siècle et les "comédies" de la même époque est par bien des aspects
moindre que celle entre les "tragédies" françaises classiques et les "tragédies"
d'Eschyle. Ce sont là des choix qui renvoient aux stratégies de positionnement
des auteurs.
Pragmatique et genres
En se développant autour d'une
réflexion sur l'interaction énonciative et sur la pertinence contextuelle des
énoncés, les courants pragmatiques ont fait de la réflexion sur les genres un
axe majeur de toute approche des énoncés. Toute énonciation constitue un certain
type d'action sur le monde dont la réussite implique un comportement adéquat des
destinataires, qui doivent pouvoir identifier le genre dont elle relève. Comme
l'affirme très justement M. Bakhtine, la communication verbale suppose
l'existence de genres de discours :
Nous
apprenons à mouler notre parole dans les formes du genre et, entendant la parole
d'autrui, nous savons d'emblée, aux tout premiers mots, en pressentir le genre,
en deviner le volume, la structure compositionnelle donnée, en prévoir la fin,
autrement dit, dès le début nous sommes sensibles au tout discursif (...) Si les
genres du discours n'existaient pas et si nous n'en avions pas la maîtrise, et
qu'il nous faille les créer pour la première fois dans le processus de la
parole, qu'il nous faille construire chacun de nos énoncés, l'échange verbal
serait impossible (6).
66
Aussi formule-t-on souvent le genre
en termes de contrat discursif tacite. Il existe un certain nombre de normes qui
sont supposées mutuellement connues des protagonistes engagés dans la
coopération littéraire et qui restreignent leur horizon d'attentes. Mais ces
contrats ne prennent eux-mêmes sens que rapportés à ce "méta-genre" qui commande
leur mode de circulation et de consommation, la Littérature
Les genres littéraires ne sauraient
donc être considérés comme des "procédés" que l'auteur "utiliserait" comme bon
lui semble pour "faire passer" diversement un contenu stable, mais comme des
dispositifs communicationnels où l'énoncé et les circonstances de son
énonciation sont impliqués pour accomplir un macro-acte de langage spécifique.
L'œuvre ne fait pas que représenter un réel extérieur, elle définit un cadre
d'activité. Le genre de discours apparaît ainsi comme une activité sociale d'un
type particulier qui s'exerce dans des circonstances adaptées, avec des
protagonistes qualifiés et de manière appropriée. Définir une églogue antique ou
une tragédie française classique, c'est repérer l'ensemble des conditions
énonciatives requises pour que de tels macro-actes de langage soient considérée
comme "réussis". De la même manière que pour accomplir de manière appropriée un
acte de promesse un ensemble de conditions sont impliquées par l'énonciation, de
même une tragédie est reconnue pour telle si elle implique un ensemble
diversifié de facteurs; Ceux-ci sont évidemment plus complexes que ceux qui
concernent un acte de langage élémentaire ; ils sont en outre interdépendants :
le mode d'élaboration, les circonstances de l'énonciation, le support matériel
du texte, etc. ne sauraient être indépendants des thèmes traités, du type de
public, etc. On ne propose pas au public une fable au XVII° siècle de la même
manière qu'un roman d'espionnage au XX°.
On est ainsi conduit à donner tout
leur poids aux circonstances de l'énonciation, entendues non comme un entourage
contingent de l'énoncé mais comme une des composantes de son rituel. On n'a pas
d'une part un texte et de l'autre le lieu et le moment de son énonciation mais
le "mode d'emploi" est une dimension à part entière du discours. Il faut sur ce
point modifier nos schémas de pensée habituels, rapporter les oeuvres non
seulement à des idées ou à des mentalités mais à l'apparition d'aires de
communication spécifiques. La tragédie classique française est inséparable de
l'installation de théâtres et de la constitution d'un public doué d'une certaine
culture et menant un certain type d'existence.
67
Au chapitre 1 nous avons rapidement
évoqué le rôle du salon dans la vie littéraire. Celui-ci n'est pas seulement un
lieu de rencontre ou de prédiffusion des oeuvres, il contraint fortement la
nature des genres. Comme il y est requis de n'être pas "fâcheux" ou "pédant", on
y préfère les genres courts (lettres, épigrammes, portraits, sonnets,
maximes...), les textes que l'on peut glisser dans la conversation et se passer
de main en main dans un cercle de familiers. On cultive plutôt les genres aptes
à susciter la connivence, ceux où l'on peut faire montre d'"esprit" devant un
auditoire restreint. Le genre épistolaire est ainsi étroitement lié à la
domination de l'aire du salon : dans la bibliographie des XVII° et XVIII°
siècles d'A. Cioranescu, entre 1650 et 1750 sur 10400 oeuvres on ne compte pas
moins de 1350 textes qui s'intitulent "Lettre".
La mondanité favorise ainsi les
genres qui se plient aux règles de la conversation. Une même police du discours
est censée dominer l'ensemble des énoncés, littéraires ou non littéraires :
La
conversation veut être pure, libre, honnête, le plus souvent enjouée quand
l'occasion et la bienséance le peuvent souffrir, et celui qui parle, s'il veut
faire en sorte qu'on l'aime et qu'on le trouve de bonne compagnie ne doit guère
songer, du moins autant que cela dépend de lui, qu'à rendre heureux ceux qui
l'écoutent (...) Il faut user le plus qu'il se peut d'une expression facile et
coulante ; mais on ne l'aime que dans le bon air, et dans la pureté du langage.
(7)
Dans un tel cadre seule une part
réduite de cette production littéraire accède à l'impression. Voiture, le poète
attitré de l'Hôtel de Rambouillet
produit une oeuvre abondante de poèmes et de lettres,
mais ne se préoccupe à aucun moment de la faire éditer. L'écriture et la lecture
tendent alors à coïncider, comme l'auteur et le lecteur à se confondre : pour un
mondain, il est de bon ton de savoir tourner élégamment un texte "dans les
occasions" ; mais le texte se présente comme destiné à la lecture dans un milieu
fermé (8).
68
Même éditée, cette production a un
tirage limité. Alain Viala (9) évalue le public cultivé parisien au milieu du
XVII° siècle à environ trois mille personnes (de huit à dix-mille pour la France
entière). Comme la distance entre auteur et public est faible, les genres en
vogue sont ceux qui s'appuient sur la connivence à l'intérieur de ce milieu et
la renforcent. Ces genres sont moins le "reflet" de la mentalité, des valeurs
d'une certaine élite qu'ils ne sont associés à un mode de vie et ne contribuent
à constituer et à maintenir un lien social.
L'espace littéraire mondain s'oppose
point par point à celui de romans de Zola, par exemple, qui ouvrent au lecteur
un milieu social de lui inconnu à travers une série de leçons de choses
adroitement conçues. A la différence de ce type d'œuvre mondaine, un roman
naturaliste suppose un public étranger à l'univers de savoirs et de normes des
personnages.
Le positionnement par le genre
L'assignation d'une oeuvre à un
genre la situe par rapport à des "classes généalogiques", c'est-à-dire à
l'intérieur de ce qu'on pourrait appeler la sphère littéraire. Il existe en
effet une "sphère" où sont contenues toutes les oeuvres dont la trace a été
conservée, une bibliothèque imaginaire dont une faible part est accessible à
partir d'un moment et d'un lieu déterminés. Se positionner, c'est mettre en
relation un certain parcours de cette sphère avec la place que par son oeuvre on
se confère dans le champ. En écrivant des "ballades" Victor Hugo revient
par-delà le classicisme, à un genre médiéval, il trace donc un parcours dans la
sphère littéraire en s'affirmant comme "romantique".
69
Quand Baudelaire écrit un pantoum,
genre poétique censé d'origine malaise, il ouvre sa poésie vers l'ailleurs, en
poète symboliste hanté par la nostalgie de quelque "vie antérieure". Mais comme
le pantoum a déjà été utilisé par des poètes romantiques ce choix marque
également une filiation.
En parlant ainsi de
positionnement dans le champ, nous considérons comme des positions les
"doctrines", "écoles", "mouvements"...qu'étudie l'histoire littéraire. Ce
faisant, nous exploitons la polysémie de position sur deux axes majeurs :
- celui d'une "prise de position" ;
- celui d'un ancrage dans un espace
conflictuel (on parle d'une "position" militaire).
Même quand l'œuvre semble ignorer
l'existence de positions concurrentes de la sienne, sa clôture ne peut en
réalité se fermer que grâce à tout ce dont elle se détache. Pour dire qui elle
est, une oeuvre doit intervenir dans un certain état de la hiérarchie des
genres. L'Art poétique de Boileau, loin de constituer un tableau fidèle
du champ littéraire de son époque, doit plutôt se lire comme une répartition des
genres conforme à la position dont se réclame son auteur, comme le montre par
exemple la séparation entre genres mineurs (chant II) et "grands genres" hérités
de l'Antiquité (chant III). Occuper une certaine position, ce sera donc
déterminer que les oeuvres doivent s'investir dans tels genres et non dans tels
autres. Cette exclusion peut être explicite ; ainsi chez Du Bellay :
Lis
donc et relis premièrement, ô poète futur, feuillette de main nocturne et
journelle les exemplaires Grecs et Latins ; puis me laisse toutes ces vieilles
poésies françaises aux Jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen : comme
rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles
épiceries, qui corrompent le goût de notre langue (10).
La condamnation de tels ou tels
genres n'est pas une décision extérieure à la création proprement dite. Les
écrivains naturalistes, par exemple, n'"empruntent" pas le genre romanesque de
manière contingente :
70
leur positionnement est en réalité
indissociable de l'investissement de ce genre. Plutôt que d'isoler les doctrines
("le clacissisme", "le naturalisme", etc.) il faut donc les lier aux genres
qu'elles investissent. S'il est important que telle ou telle position ait
défendu telles idées, ces "idées" n'ont de sens que rapportées aux genres. A
travers les genres qu'elle mobilise et ceux qu'elle exclut une position
déterminée indique quel est pour elle l'exercice légitime de la littérature ou
de tel de ses secteurs. Dans Les Précieuses ridicules ou Le
Misanthrope, par exemple, le genre de comédie que pratique Molière passe par
la disqualification sur scène de genres galants, l'impromptu de Mascarille ou le
sonnet d'Oronte, qui relève d'une position concurrente. Ce n'est pas là un
phénomène accessoire mais la manifestation d'un fait constitutif : une position
n'oppose pas son ou ses genre(s) à tous les autres pris en bloc, elle se définit
essentiellement par rapport à certains autres qu'elle privilégie. Dans le cas de
Molière, les genres ainsi incriminés n'étaient pas n'importe quels autres mais
son Autre, ce dont il était crucial pour lui de se démarquer pour établir sa
propre identité dans le champ.
On se gardera toutefois de confondre
les positions et les écrivains. Il arrive souvent qu'un même écrivain s'inscrive
dans diverses positions, en même temps ou successivement. Quand Rousseau écrit
des articles pour L'Encyclopédie il participe d'un genre caractéristique
des Lumières ; en revanche, quand il écrit des Confessions ou des
Rêveries il s'inscrit dans une autre position. Bien sûr, cette diversité
a sa cohérence (on peut expliquer pourquoi la trajectoire d'un individu est
passée par telles étapes) mais cette cohérence n'est pas celle qui nous
intéresse ici.
La relation même qu'entretient une
position à l'égard de la généricité est variable selon les époques et les
positions. La volonté d'échapper à toute appartenance générique codifiée
préalablement est très caractéristique de l'esthétique romantique. L'analyste
doit tenir compte de ce phénomène. Même si une oeuvre qui se voulait libérée de
tout genre se révèle rétrospectivement très contrainte sur ce plan, il faut
prendre en compte sa prétention à transcender tout genre puisque cette
prétention fait partie de son sens, au même titre que celle de certains
classiques à ne pas innover, à produire des oeuvres relevant de genres déjà
consacrés, et si possible antiques.
71
Mais qu'il s'agisse de "création" de
nouveaux genres ou de récusation de tout genre, l'innovation ne peut avoir
qu'une portée relative. Hernani assouplit l'alexandrin mais le conserve,
brise l'unité de temps ou de lieu mais demeure dans l'espace du théâtre à
l'italienne. Il y a de toute façon un niveau que l'on peut difficilement mettre
en cause : l'appartenance au dispositif énonciatif de la Littérature ou, à un
niveau inférieur, les contraintes liées à la théâtralité ou à la lecture. La
production d'écriture automatique des surréalistes n'a pas réellement accédé au
statut d'œuvre littéraire, sauf quand elle a été réélaborée en fonction d'une
finalité esthétique.
L'imitation des Anciens
Que les oeuvres ne puissent se poser
qu'en se confrontant aux genres existants, on le voit avec une particulière
netteté avec le classicisme du XVII° siècle, qui avait fait de "l'imitation des
Anciens" un des critères essentiels de la légitimité littéraire. A ce sujet il
faut se défier de tout anachronisme et ne pas considérer, à l'instar des
romantiques, que les doctes ont contraint les écrivains à une imitation
stérilisante. En fait, toute la subtilité consistait à imiter sans imiter.
Ce qui définit la singularité des
classiques, c'est ce double jeu d'une soumission transgressive aux genres
antiques. Le classicisme va s'exténuer quand ce double jeu se dégrade en simple
répétition : alors qu'un Voltaire dans ses tragédies croyait imiter les Anciens
mais se contentait en fait de répéter les classiques du XVII°, un Racine
n'"imitait" Euripide qu'entre guillemets.
Ainsi cette littérature classique se
produisait et se consommait-elle dans un espace foncièrement intertextuel. Elle
n'existait pas "en elle-même" mais dans sa confrontation avec le corpus
gréco-romain qui d'une certaine façon était contemporain pour ce public imprégné
d'humanités. Pour être "autorisé", l'écrivain devait se mettre en règle avec
deux sources majeures de légitimation : d'une part les doctes, vis-à-vis
desquels il fallait montrer sa conformité aux Anciens, d'autre part le public
des "honnêtes gens", qui souvent n'était pas le dernier à réclamer le respect
des canons de la littérature antique.
72
Dans son épître dédicatoire des
Fables comme dans la préface de la première édition (1688) on voit ainsi
La Fontaine minimiser son originalité en présentant ses innovations comme une
façon de compenser son infériorité par rapport aux Anciens :
On ne
trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre
recommandable ; ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était
impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer
l'ouvrage plus qu'il ne l'a fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces
termes : la langue n'en demandait pas davantage ; et si l'on y veut prendre
garde, on reconnaîtra dans cet auteur le vrai caractère et le génie de Térence.
La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : moi, qui n'ai pas les
perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut
point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs ; c'est ce que j'ai fait avec
d'autant plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les
narrations (...) J'ai pourtant considéré que ces fables étant sues de tout le
monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui
en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui. On veut de la
nouveauté et de la gaieté.
Ici sont invoqués à la fois le
patronage de Phèdre et la "gaieté" prisée des gens du monde, c'est-à-dire les
deux instances de légitimation reconnues par cette position littéraire. La
Fontaine présente son oeuvre comme l'alliance d'un genre consacré par
l'antiquité et des contraintes imposées par la littérature mondaine. Alliance
elle-même cautionnée par l'autorité d'un ancien, Quintilien.
Mais l'auteur des Fables ne
se contente pas de se mettre en règle avec les instances légitimantes : la
manière même dont il le fait n'est en rien indépendante de l'univers
qu'instituent les Fables. Comme l'a bien montré L. Spitzer, cet univers
récuse les ruptures, tissé qu'il est de "transitions" de toutes sortes : entre
l'animal et l'humain, l'humain et la nature, le familier et le noble, le futile
et le sérieux, mais aussi l'Antique et le moderne.
73
Création, réemploi, subversion
La nécessité d'affirmer la
légitimité d'une position par la récusation d'autres genres est si forte qu'on
voit apparaître des simulacres de genres. Ainsi certains tenants du "Nouveau
Roman" avaient-ils défini un supposé "roman balzacien" pour s'en démarquer. Or
on peut douter qu'il ait jamais existé dans l'histoire de la littérature un
ensemble réellement consistant de productions romanesques auxquelles la notion
de "roman balzacien" puisse s'appliquer. Un tel terme en dit davantage sur ceux
qui le manient que sur son référent supposé.
Au XVIII° siècle la définition d'un
nouveau type de théâtre ne fait qu'une avec la revendication de la légitimité
d'un genre qui se placerait entre les deux genres théâtraux dominants, la
tragédie et la comédie. Qu'il s'agisse de "comédie larmoyante", de "drame", de
"comédie sérieuse", le but est d'instaurer une "tragédie domestique et
bourgeoise", selon la formule de Diderot. Au-delà des querelles de doctrine,
c'est la légitimation du genre qui est décisive : faire reconnaître la
légitimité du drame, c'est modifier les rapports de force dans le champ
littéraire, mettre à mal une hiérarchie des genres où dominent les valeurs
aristocratiques.
Plus tard, la tentative du drame
romantique de se substituer à la tragédie passera, de manière comparable, par la
fameuse revendication du "mélange du sublime et du grotesque", c'est-à-dire par
une mise en cause de la séparation entre tragédie et comédie. Mais alors que les
tenants du drame bourgeois cherchaient à imposer des personnages de condition
moyenne, le drame romantique vise à réunir les extrêmes : le fou faisant la
leçon au roi, le valet grand d'Espagne...Le romantisme institue ainsi un monde
qui récuse la hiérarchie des "ordres" sociaux comme celle des genres. A lire les
romantiques il est cependant difficile de déterminer si l'introduction du
"drame" constitue une véritable création générique ou seulement le prolongement
du théâtre shakespearien ou de la comedia espagnole. Cette ambiguïté s'explique
: les écrivains sont partagés entre la nécessité de maximiser leur rupture, pour
bouleverser le champ littéraire à leur profit, et celle de la minimiser, pour
faire apparaître leur subversion non comme un coup de force passager mais comme
le retour à une norme qui aurait été indûment occultée par les classiques.
74
On peut donc aussi avoir affaire à
des réemplois, dans un environnement très différent, de genres peu productifs,
voire tombés en désuétude. Tel est le cas de l'épopée qui entre le XVI° et le
XVIII° siècles, en dépit de multiples tentatives, n'a jamais constitué un genre
réellement vivant. Or avec le romantisme ce genre va bénéficier d'un regain de
faveur en raison du rôle capital que joue alors l'Histoire : l'épopée est censée
exposer le cheminement de l'Homme ou du Peuple qui accèdent progressivement à la
lumière (cf. Jocelyn ou La Chute d'un ange de Lamartine, La
Légende des siècles de Hugo). Cette réactualisation de l'épopée va de
pair avec la mise en place d'un narrateur à la fois porte-parole et guide
spirituel du Peuple en marche. Alors que l'épopée antique ou médiévale
parcourait un cosmos stabilisé, l'épopée romantique déploie dans l'Histoire la
croissance d'un organisme.
Mais en matière d'innovation
générique toute typologie un peu précise est vouée à l'échec, dès lors que le
sens des choix génériques varie en fonction des contraintes propres à l'univers
esthétique de chaque auteur. Quand André Gide intitule "sotie" ses Caves du
Vatican, il semble placer son récit dans le prolongement de pièces de
théâtre du XV° siècle bouffonnes et violemment satiriques. Or Les Caves
sont une oeuvre d'une ironie fine et qui ne relève nullement du théâtre. Ce
renvoi à un genre médiéval que Gide justifie par le refus d'appeler son texte
"roman", apparaît ainsi lui-même ironique. Il s'inscrit bien dans la logique
d'un auteur qui n'a publié qu'un seul "roman", Les Faux-monnayeurs, lequel met
précisément en cause l'illusion romanesque par un jeu de miroirs textuels. Pour
comprendre la relation entre la sotie médiévale et le récit gidien il faut donc
considérer la singularité gidienne. Sous peine de manquer l'essentiel, on ne
peut ranger dans la même rubrique la relation qu'entretient le drame romantique
avec la tragédie élisabéthaine et celle des Caves du Vatican avec la
sotie du XV° siècle. Comme l'appartenance générique des oeuvres est
indissociable de leur "contenu", il faut à chaque fois s'efforcer de restituer
le geste qui soutient l'attribution générique et le rapporter au positionnement
de son auteur dans le champ littéraire.
75
L'investissement générique
Si le genre n'est pas un cadre
contingent mais une composante à part entière de l'œuvre, on prendra en compte
la manière dont s'effectue cet investissement, restituer la force qui unit un
certain "contenu" à un certain "cadre" générique. L'important n'est pas le fait
que Mithridate soit une tragédie classique canonique et Les Chants de
Maldoror une oeuvre qui ne relève pas des genres traditionnels, mais plutôt
la relation essentielle qui existe entre l'univers tragique de Racine et sa
conformité générique, entre la révolte maldororienne et la transgression des
genres établis. Racine n'a pas un "message" qu'il aurait pu exprimer à travers
des tragédies, des maximes ou des poèmes lyriques : le fait d'investir d'une
certaine façon la tragédie classique est une dimension à part entière du
"message" de son oeuvre. Plutôt que de regarder ce que dit Racine dans ses
tragédies, il faut considérer ce que ce type de tragédie en tant que tel dit par
la manière même dont il réalise ses investissements génériques. De même, un
poète n'est pas un homme qui "exprime des sentiments à travers un poème", mais
un homme pour qui "les sentiments à exprimer" sont intimement liés à la mise en
oeuvre de certains genres poétiques.
Une oeuvre comme Lorenzaccio
constitue un écart générique puisqu'à la différence d'autres drames romantiques
elle n'a pas été écrite pour la scène mais pour la lecture. C'est seulement à la
fin du XIX° que la pièce a été montée. On aurait tort de ne voir là qu'un
accident biographique, étranger à la pièce proprement dite, car ce renoncement à
l'action théâtrale est le fait d'une pièce qui a précisément pour axe majeur le
problème de l'inutilité de l'action politique. Ce que dit le texte et ce qu'il
fait dans son énonciation sont donc noués : ne pas porter à la scène une pièce
qui montre l'inutilité des "actes", tout en la publiant, c'est en quelque sorte
faire coïncider le pari de Lorenzo avec celui de l'auteur.
Comme Lorenzo, qui agit avec la
certitude que son action sera inutile, Musset accomplit un geste ambigu : en
publiant son texte comme drame injouable, drame à lire, il le soustrait au
risque de l'échec sur le théâtre du monde, mais en le publiant néanmoins comme
drame il lui ménage la possibilité d'être joué. Comme Lorenzo il fait tout pour
que son acte ait une chance de succès tout en annonçant que de toute façon il
est inutile.
76
Le cas de Flaubert aussi montre bien
le lien entre bio/graphie, positionnement esthétique et investissement
générique. "L'idiot de la famille" qui se tient à distance de la vie littéraire
parisienne, qu'elle soit académique ou bohème, le reclus qui vit dans une
province qu'il déteste, qui ne croit ni aux doctrines libérales ni aux idéaux
socialistes, défend précisément une esthétique qui récuse aussi bien le réalisme
social que le romantisme :
On me
croit épris du réel, tandis que je l'exècre. Car c'est en haine du réalisme que
j'ai entrepris ce roman. Mais je n'en déteste pas moins la fausse idéalité, dont
nous sommes tous bernés par le temps qui court (11).
Ces "doubles refus" qui se
retrouvent dans tous les domaines de l'existence de Flaubert vont de pair avec
une entreprise littéraire qui subvertit la hiérarchie des genres alors
dominante, laquelle plaçait la poésie ou le théâtre avant le roman. L'auteur de
Madame Bovary prétend en effet "bien écrire le roman" ; comme le montre
Bourdieu :
Il va
imposer dans les formes les plus basses et les plus triviales d'un genre
littéraire tenu pour inférieur - c'est-à-dire dans les sujets communément
traités par les réalistes (...) - les exigences les plus hautes qui aient jamais
été affirmées dans le genre noble par excellence, comme la distance descriptive
et le culte de la forme que Théophile Gautier, et après lui les parnassiens, ont
imposé en poésie contre l'effusion sentimentale et les facilités stylistiques du
romantisme (13).
77
Autorité et vocation
énonciative
A travers ces assignations de genre,
qui renvoient elles-mêmes à des conflits entre positions, on est confronté à une
lutte pour détenir ce que P. Bourdieu appelle l'autorité dans le champ ou le
sous-ensemble du champ considéré. M. Foucault dans L'Archéologie du
savoir avait évoqué cette problématique en parlant de "modalité énonciative"
; il prenait l'exemple de la parole médicale :
Qui
parle ? Qui dans l'ensemble de tous les individus parlants est fondé à tenir
cette sorte de langage ? (...) La parole médicale ne peut pas venir de n'importe
qui ; sa valeur, son efficacité, ses pouvoirs thérapeutiques eux-mêmes, et d'une
façon générale son existence comme parole médicale ne sont pas dissociables du
personnage statutairement défini qui a le droit de l'articuler (14)
Mais en littérature, à la différence
de ce qui se passe en médecine, il n'existe pas de diplôme reconnu qui confère
le droit à la parole. Pour déterminer qui a le droit d'énoncer, chaque position
littéraire définit à sa mesure ce qu'est un auteur légitime
Une position ne fait donc pas que
défendre une esthétique, elle définit aussi, explicitement ou non, le type de
qualification requise pour avoir l'autorité énonciative, disqualifiant par là
les écrivains contre lesquels elle se constitue. Celui qui au XVIII° se
réclamait des Lumières était censé faire montre de connaissances scientifiques
variées et s'intéresser à la réforme du système politique, tandis qu'un poète
lyrique romantique devait être doué d'une sensibilité forte, avoir affronté des
expériences douloureuses, etc. Les divers états historiques du champ littéraire,
c'est-à-dire les positions et leur hiérarchie, filtrent ainsi la population
énonciative potentielle. Ils définissent certains profils bio/graphique :
fréquenter les milieux mondains ou non, le théâtre ou les hommes de science,
herboriser ou faire du sport, connaître les dessous de la grande politique ou
les mœurs des insectes, etc.
78
On appellera vocation
énonciative ce processus par lequel un sujet se "sent" appelé à produire de
la littérature. Pour que le duc de la Rochefoucauld, Marivaux ou Victor Hugo se
soient sentis poussés à prendre la plume de la façon que l'on sait, il a bien
fallu que la représentation de l'institution littéraire relative à un certain
positionnement leur donne la conviction qu'ils avaient l'autorité requise pour
se poser en écrivains. L'autocensure permet un ajustement "spontané" aux
conditions de réussite associées à une position particulière : selon l'état du
champ ce ne sont pas les mêmes individus qui vont se croire "appelés" à écrire.
Ici, à travers le positionnement des écrivains on retrouve la question des
"rites génétiques" évoquée au chapitre précédent et, plus largement, la
bio/graphie.
Car c'est bien davantage qu'une
affaire d'esthétique qui est en jeu. Il s'agit pour les écrivains de produire
une définition de la littérature légitime qui soit en harmonie avec leurs
propres qualifications (celle dont ils disposent au départ comme celle qu'ils
pensent devoir acquérir). Quand à travers Zola Léon Daudet attaque le
naturalisme, il condamne aussi le type de formation sur lequel s'appuie l'auteur
de L'Assommoir :
(...)
sous prétexte de peindre "des masses" et de dresser le plan en relief et en
odeur de ses Rougon, Macquart, Saccard et Cie, il dévorait indistinctement des
manuels, des résumés scientifiques ou prétendus tels, sur l'hérédité, les tares,
les foules, l'individu résumé de l'espèce, et toutes les calembredaines de
l'évolutionnisme à la mode (15)
A cela Léon Daudet oppose les
"humanités", l'étude du grec et du latin, seul moyen selon lui de former un
véritable écrivain français :
Car
Zola, ai-je besoin de le dire, détestait les humanités. Les abeilles qu'est-ce
que c'est que ça ? Des aristocrates du monde des insectes. Elles ont des reines,
Dieu me pardonne ! Parlez-moi des mouches de water-closets, qui tournent comme
de bonnes démocrates, dans l'atmosphère des conduites de plomb - voir
Pot-Bouille - et qui participent au large mouvement d'assainissement de la
société (16).
79
Pour Daudet, Zola, dépourvu de
solide culture humaniste et de révérence pour les Anciens, n'aurait pas dû se
croire autorisé à devenir écrivain.
Dans la Défense et illustration
de la langue française la relation entre vocation énonciative, qualification
et autorité est montrée avec une rare netteté. Ce manifeste littéraire brosse
ainsi le portrait du poète légitime :
Donc,
ô toi, doué d'une excellente félicité de nature, instruit de tous bons arts et
sciences, principalement naturelles et mathématiques, versé en tous genres de
bons auteurs grecs et latins, non ignorant des parties et offices de la vie
humaine, non de trop haute condition, ou appelé au régime public, non aussi
abject et pauvre, non troublé d'affaires domestiques, mais en repos et
tranquillité d'esprit, acquise premièrement par la magnanimité de ton courage,
puis entretenue par ta prudence et sage gouvernement, ô toi (dis-je), orné de
tant de grâces et perfections, si tu as quelquefois pitié de ton pauvre langage,
si tu daignes l'enrichir de tes trésors, ce sera toi véritablement qui lui feras
hausser la tête, et d'un brave sourcil s'égaler aux superbes langues grecque et
latine (17).
On voit ici définis la culture du
poète et le mode de vie qui le qualifient. Sa culture se répartit en deux
ensembles : les sciences et les humanités. Quant à sa condition sociale, dans le
prolongement de l'Antiquité elle implique une sage mediocritas.
Quel statut donner à une telle
caractérisation de la vocation énonciative ? Il serait réducteur d'y voir un
simple décalque de la réalité biographique des membres de la "Brigade" (noyau de
la future Pléiade), et en particulier de Ronsard et Du Bellay. Ce manifeste a
été publié au moment où ce groupe d'étudiants n'a encore écrit aucune oeuvre
majeure. En fait, il constitue à la fois une légitimation de l'existence qu'ils
mènent et la prescription d'un avenir.
80
Définir dans le texte une vocation
énonciative, c'est justifier les choix déjà faits mais aussi construire un
schéma de vie qui engage les choix ultérieurs. Pari sur l'avenir qui n'a de
chance d'être couronné de succès que si les écrivains du groupe parviennent à
imposer dans le champ littéraire le type de qualification auquel ils attachent
leur destin : ce qui implique évidemment que des oeuvres de qualité viennent
attester le bien fondé de cette qualification théâtralement exhibée.
A cette vocation énonciative fondée
pour une bonne part sur un savoir encyclopédique on opposera celle du jeune
Rimbaud, dont l'acte de positionnement récuse l'idéal humaniste de
"tranquillité", d'harmonie entre l'âme et le cosmos :
La
première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance,
entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend (...). Je
dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un
long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes
d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous
les poisons, pour n'en garder que les quintessences (18).
Notes du chapitre 3
(1) G. Genette, Introduction à
l'architexte, Seuil, 1979, p.75.
(2) Qu'est-ce qu'un genre
littéraire ?, Seuil, 1989.
(3) J.-M. Schaeffer, op. cit.
p.171.
(4) Op. cit. p.177.
(5) Op. cit. p.180.
(6) Esthétique de la création
verbale, Gallimard, 1984, p.285.
(7) Chevalier de Méré, De la
conversation, Paris, 1677, p.15 et p. 23.
(8) Alain Viala, Naissance de
l'écrivain, 1985, p.136.
(9) Op. cit. p.133.
(10) Défense et illustration de
la langue françoise, début du chap. IV du livre II.
(11) Lettre à Edma Roger des
Genettes, 30 octobre 1856 ; citée par P. Bourdieu, Les Règles de
l'art, p.117.
(12) P. Bourdieu, ibidem.
(13) P. Bourdieu, Les Règles de
l'art, p.140.
(14) Archéologie du savoir,
Gallimard, 1969, p.68.
(15) Souvenirs des milieux
littéraires, politiques, artistiques et médicaux, Paris, Nouvelle Librairie
Nationale, 1920, p.226.
(16) Op. cit. p.227-228.
(17) Début du chap. V, Livre II.
(18) Lettre à Paul Demeny, 15 mai
1871, in Oeuvres, La Pléiade, Gallimard, 1954, p.270.
DEUXIEME PARTIE : MEDIUM ET OEUVRE
83
CHAPITRE 4 : ORAL, ECRIT, IMPRIME
Dans la partie
précédente nous avons appréhendé le contexte sous son visage le plus familier.
Mais le contexte, c'est aussi le support matériel de l'œuvre. Avec le
développement sans précédent des médias dans nos sociétés, la réflexion sur la
communication a fait passer cette dimension au premier plan.
Une perspective "médiologique"
L'histoire littéraire traditionnelle s'intéressait moins
au champ littéraire qu'aux détails biographiques et à la réflexion des
structures sociales dans les oeuvres, mais elle n'a jamais totalement négligé
les conditions institutionnelles de la littérature. En revanche, l'intérêt pour
les supports matériels de l'énonciation est récent. Certes, il n' a pas manqué
d'érudits pour étudier les techniques d'imprimerie, mais les littéraires "purs",
ceux qui prennent en charge l'interprétation des oeuvres, considéraient
davantage les récits que les techniques typographiques, davantage les romans par
lettres que les cachets de cire ou les modes d'acheminement du courrier.
Pourtant, si l'on veut rendre pensable l'émergence d'une oeuvre, sa relation au
monde dans lequel elle surgit, on ne peut pas la séparer de ses modes de
transmission et de ses réseaux de communication :
84
Il et toujours utile de corréler une forme
littéraire avec l'état des transmissions matérielles. Pour la France, l'art
épistolaire, de Madame de Sévigné à Marcel Jouhandeau, cela naît avec la poste,
et meurt avec le téléphone. Le roman-feuilleton, d'Eugène Sue à Simenon, cela
naît avec le quotidien, se marie avec la rotative et périclite avec l'image-son
(1).
La
transmission du texte ne vient pas après sa production, la manière dont il
s'institue matériellement fait partie intégrante de son sens.
On se
méfiera donc des représentations qu'imposent subrepticement les anthologies
littéraires, qui juxtaposent des extraits d'œuvres sans les rapporter au lieu
qui les a rendus possibles :
La
poésie chantée du Moyen Age ou du XVI° siècle : une page ; le théâtre du XVII°
siècle classique : un texte découpable à merci. Evacué du même mouvement tout ce
qui concerne le fonctionnement des énoncés au sein de pratiques discursives
hétérogènes : L'Iliade
est traitée comme si elle
appartenait à la même formation discursive que Le Décaméron, lui-même associé, sans autre forme de
procès, au roman naturaliste ou au conte kabyle. Dans l'espace abstrait défini
par la notion de texte littéraire, tout est "du texte", et le manuel scolaire,
qui présente sur ses rayons les pages immortelles de tous les temps, ne fait
qu'accomplir une opération de muséification dont la critique entière porte la
responsabilité (2).
Reproche dont il faut néanmoins relativiser la portée :
il est de l'essence de la littérature de dénier les facteurs qui l'ont rendue
possible, de circonscrire des corpus, des panthéons. Pas de muses sans musée.
Certes, les oeuvres apparaissent quelque part, mais il faut prendre en compte
leur prétention constitutive à ne pas s'enfermer dans un territoire.
Dans
le prolongement de ses recherches sur l'histoire des idées, Régis Debray en 1991
a proposé de constituer une nouvelle discipline, la médiologie (3), qui aurait
pour fonction d'articuler des champs disjoints :
85
La
médiologie a pour but, à travers une logistique des opérations de pensée,
d'aider à clarifier cette question lancinante, indécidable et décisive déclinée
ici comme "le pouvoir des mots", là comme "l'efficacité symbolique" ou encore
"le rôle des idées dans l'histoire", selon qu'on est écrivain, ethnologue ou
moraliste... Elle se voudrait l'étude des médiations par lesquelles "une idée
devient force matérielle" (4).
Etudier la "pensée" dans cette perspective, ce sera
considérer "l'ensemble matériel, techniquement déterminé, des supports, rapports
et moyens de transport qui lui assurent, pour chaque époque, son existence
sociale" (5). Il s'agit donc de "redonner ses matériaux à l'acte de discours",
de "refaire glisser le support sous la trace, comme le réseau sous le message,
comme le corps constitué sous le corpus textuel", de façon à "installer
l'hétéronomie au cœur des évènements discursifs" (6). La médiologie est ainsi
amenée à prendre en compte des éléments très divers :
Une
table de repas, un système d'éducation, un café, une chaire d'église, une salle
de bibliothèque, un encrier, une machine à écrire, un circuit intégré, un
cabaret, un parlement ne sont pas fait pour "diffuser de l'information". Ce ne
sont pas des "médias", mais ils entrent dans le champ de la médiologie en tant
que lieux et enjeux de diffusion, vecteurs de sensibilité et matrices de
sociabilités. Sans tel ou tel de ces "canaux", telle ou telle "idéologie"
n'aurait pas eu l'existence sociale que nous lui connaissons
(7).
Il
n'est pas assuré que cette médiologie puisse devenir une discipline autonome,
mais on ne peut nier l'importance de la dimension médiologique des oeuvres. Les
mediations matérielles ne viennent pas s'ajouter au texte comme une
"circonstance" contingente, elles interviennent dans la constitution même de son
"message".
86
Oral et écrit : une opposition trop simple
Dès
lors que le nom même de littérature renvoie à un médium, l'alphabet phonétique,
le domaine où le regard médiologique se porte inévitablement, c'est la
traditionnelle opposition entre "oral" et "écrit". Mais celle-ci est source
d'équivoques, dans la mesure où elle mêle des distinctions situées sur des plans
différents :
-
Entre les énoncés oraux et les énoncés graphiques : ici
l'on oppose deux mediums de transmission, les ondes sonores et les signes
graphiques (sur papyrus, tablette, papier...). La littérature ne passe pas
nécessairement par le code graphique. Mais dans la litérature dite "orale" on
distinguera le cas des littératures dans les sociétés sans écriture (cf. les
Indiens d'Amazonie) et celui des littératures qui associent l'oral et le
graphique (cf.le Moyen Age).
-
Entre les énoncés dépendants et les énoncés indépendants du contexte non-verbal. C'est la classique distinction
entre les énoncés proférés pour un coénonciateur placé dans le même
environnement physique que l'énonciateur et les énoncés différés, conçus en
fonction d'un coénonciateur dans l'impossibilité d'accéder au contexte de
l'énonciateur. D'un côté les énoncés où abondent les indicateurs paraverbaux
(les mimiques en particulier), les redondances et les ellipses, les repérages
par rapport à la situation d'énonciation (embrayage linguistique), ceux où le
coénonciateur peut à tout moment agir sur l'énonciation en cours ; de l'autre,
les énoncés qui prétendent être autosuffisants, qui tendent à construire un
système de repérages intratextuel. Dans ses formes dominantes la littérature est
aujourd'hui associée aux énoncés indépendants du contexte : lecteur ou
spectateur n'ont aucune prise sur des oeuvres qui ont été produites dans un tout
autre environnement que celui de leur réception.
-
Entre les énoncés de style écrit et ceux de style parlé. On a tendance à identifier énoncé oral et
énoncé décousu, redondant ou elliptique. Or un texte littéraire imprimé,
indépendant du contexte peut fort bien présenter les caractéristiques de
l'énoncé oral dépendant du contexte (style "parlé"). On songe à certains romans
de Giono, de Céline ou, sur un autre registre, à San Antonio,
qui
87
exhibent un narrateur non distancié alors même qu'il
n'existe aucun contact direct entre auteur et lecteur. Dans ce cas l'effet
recherché résulte justement de la tension entre la distance qu'implique le
médium et la proximité entre narrateur et lecteur qu'implique ce type de
narration.
-
Entre les énoncés médiatisés et les énoncés non-médiatisés. Même oraux, les énoncés littéraires sont
fortement contraints institutionnellement. Cela se manifeste dans le caractère
médiatisé de leur énonciation. L'individu qui les
profère n'y intervient pas en son nom propre, mais comme écrivain investi par les rôles sociaux attachés à
l'exercice des divers rituels de la littérature. Phénomène que consacre la
possibilité d'une pseudonymie : le lecteur n'est pas confronté à Henri Beyle
mais à l'auteur qui signe "Stendhal".
-
Entre les énoncés stables et les énoncés instables : tout énoncé oral n'est pas nécessairement
instable ; cela dépend de son statut pragmatique. La littérature, orale ou
graphique, est crucialement liée à la stabilisation. Mais celle-ci peut être
assurée de diverses manières. Ainsi une corporation de poètes peut développer
des procédés mnémotechniques sohistiqués. La versification joue un rôle
essentiel dans ce travail de stabilisation des énoncés. L'important n'est donc
pas tant le caractère oral ou graphique des énoncés que leur inscription dans un espace symbolique protégé. L'énoncé
littéraire est garanti dans sa matérialité par la communauté qui le gère. Il se
réclame d'une filiation et ouvre à une série illimitée de répétitions. Pris dans
la mémoire, celle dont il vient et celle où il est voué à entrer, il appartient
en droit à un corpus de textes consacrés. Alors même que dans la littérature
orale les enregistrements au magnétophone révèlent des variations importantes
dans les diverses récitations d'un poème par le même chanteur, ce dernier
prétend réciter à chaque fois la "même" oeuvre (8). Il n'a sans doute pas la
même conception de l'identité d'une oeuvre qu'un écrivain français du XX°
siècle, mais il associe bien son énonciation à une exigence de
stabilité.
88
La "performance" orale
Spontanément, on considère l'écriture phonétique comme
une simple représentation de l'oral. En réalité, de nombreux travaux l'ont
montré (9), il y a une logique propre à l'écriture qui a modifié radicalement le
fonctionnement du discours, de la pensée et de la société. Encore faut-il
distinguer ici deux étapes : l'écriture et l'imprimerie, la seconde accroissant
considérablement les effets de la première.
Au
lieu d'envisager la littérature écrite comme une simple fixation de la
littérature orale, il faut donc admettre l'hétérogénéité de leurs régimes. De
multiples formes de l'énonciation littéraire échappent à nos catégories
modernes, façonnées par plusieurs siècles de domination du texte imprimé. Par
exemple, la récitation des épopées dans la société grecque ou au Moyen âge ne
relève ni du théâtre ni de la lecture proprement dite. Les travaux de Milman
Parry dans les années 20 ont établi que les épopées traditionnelles (au premier
chef L'Iliade et
L'Odyssée) reposaient sur la répétition de patrons à
la fois rythmiques et sémantiques (le"style formulaire"). Ces "formules" comme
le caractère stéréotypé de nombreux morceaux (récits de bataille, portraits de
héros, catalogues d'objets, etc.) sont étroitement liés aux contraintes
mnémotechniques : on ne peut se remémorer des textes longs que si certaines
structures reviennent constamment. Comme l'expliquait en 1937 P. Mazon dans sa
préface à L'Iliade
:
Même à
l'époque où il a cessé d'improviser, l'aède a conservé le style traditionnel de
l'improvisation orale ; il n'assemble pas des mots, il assemble des formules,
qui remplissent un cadre métrique déterminé (...) Comment dès lors à telle
phrase, toute en mots usés, affaiblis, pourra-t-on rendre force et vie ? Par un
accent de spontanéité qui rajeunira les mots et donnera à l'auditeur l'illusion
qu'ils viennent d'être créés pour lui (10).
A
l'inverse, la narration écrite a pu s'affranchir des formules et des vers parce
que le texte ne devait plus être mémorisé pour être récité. On pouvait le lire
en privé, interrompre sa lecture à n'importe quel moment. Pour Paul Zumthor :
L'écrit rend possible (et comporte souvent) des jeux de masque, une
dissimulation sinon un mensonge, mais aussi (ou par ce moyen même) il propose,
au moins fictivement, une globalité textuelle (...)La performance orale implique
une traversée du discours par la mémoire, toujours aléatoire et trompeuse,
déviante en quelque façon ; d'où les variations, les modulations improvisées, la
recréation du déjà-dit, la répétitivité : aucune globalité n'est perceptible, à
moins que le message ne soit très bref. La performance, plus que la lecture, est
une situation réelle : les circonstances qui l'accompagnent la constituent. La
réception du message engage plus ou moins tous les registres sensoriels
(11).
La
littérature orale ne délivre donc un sens que porté par un rythme ; la voix y
possède une épaisseur, elle atteint tous les registres sensoriels des auditeurs
pour susciter la communion. On est fort loin de la littérature imprimée. Au
XVII° siècle encore, lorsque Bossuet faisait l'éloge de Madame ou du grand Condé
il s'adressait à la famille et à la cour, c'est-à-dire au milieu que fréquentait
le disparu, il ressoudait imaginairement la communauté des familiers autour de
la commémoration du mort. Quand un aède grec récitait une épopée il s'adressait
à un groupe social qui était censé partager les valeurs du héros. A travers sa
profération il confirmait chacun dans son statut social. Revendiquant une
certaine autorité par son dire, il en attribuait une à ses auditeurs.
Nous
venons d'évoquer les sermons du XVII° siècle, qui ont pourtant été énoncés dans
une société qui connaît l'imprimé. En fait, on ne peut pas opposer de manière
simple sociétés à littérature orale et à littérature écrite. On peut distinguer
quatre types de situations :
- Les
sociétés à littérature purement orale ;
- Les
sociétés où l'oralité coexiste avec l'écriture (par exemple le Moyen Age) ;
90
- Les
sociétés où domine la littérature écrite, mais où l'oral joue encore un rôle
important (l'Europe classique par exemple) ;
- Les
sociétés où l'oral lui-même, grâce à une technologie appropriée (disques,
cassettes, cinéma...), peut également être différé : lui aussi est donc saisi
par une forme d'"écriture". Mais des phénomènes comme le théâtre ou les récitals
de chansons attestent la permanence, dans un cadre très différent, de formes de
performance orale.
Oralité, narration, auteur
Le
mode de composition des oeuvres lui-même dépend du caractère oral ou écrit de leur
énonciation. Dans une épopée traditionnelle le coénonciateur n'a pas la
possibilité de parcourir l'architecture du texte d'un oeil souverain, il a une
conscience très floue de la structure d'ensemble. De là une composition qui peut
aujourd'hui nous paraître lâche, une tendance à organiser le récit autour d'une
succession d'épisodes marquants. Plus près de nous, le roman-feuilleton du XIX°
siècle qui s'offrait par courtes tranches dans les quotidiens impliquait une
structure narrative "émiettée" au suspense sans cesse relancé : le lecteur
n'était censé maîtriser que très imparfaitement les épisodes
précédents.
Dans
l'antiquité le modèle d'une action linéaire dont la tension monte jusqu'à un
sommet, avant un dénouement, s'est imposée à travers le théâtre, dont les pièces
étaient écrites. Pour l'épopée, il est impossible sans écriture de construire
une structure centrée, de procéder à une unification stylistique et thématique
rigoureuse, d'enchaîner chronologiquement des épisodes multiples. La présence de
personnages très typés y est nécessaire pour assurer la continuité du récit
par-delà l'hétérogénéité des épisodes : une composition lâche ne tolère pas de
trop grandes subtilités psychologiques. A l'opposé, des personnages comme Emma
Bovary ou la Princesse de Clèves sont inséparables d'une histoire singulière,
ils ne peuvent s'inscrire dans de vastes cycles narratifs. La littérature orale
nourrit donc une prédilection pour les personnages massifs, aux actes
mémorables : des
actes à la fois dignes d'être contés et aisément mémorisables, capables de
structurer fortement l'expérience de la communauté et d'entrer dans des
structures textuelles prégnantes.
91
Dès
lors que l'histoire racontée est dans ses grandes lignes déjà connue du public,
qu'elle n'est pas rapportable à une source unique et identifiable, dès lors
qu'il existe des schémas formulaires qui tolèrent des variations en fonction des
circonstances de la performance, on ne peut pas s'attendre à rencontrer une
"oeuvre" et un "auteur" au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Dans un univers
dominé par l'oralité l'auteur réactualise, en fonction de circonstances
particulières, quelque chose qu'il a entendu réciter par d'autres, il coud des
morceaux (formules, listes, épisodes...) préexistants. Ici prime la nécessité
d'établir un contact avec l'auditoire, et non de développer un texte autonome,
un réseau de renvois intratextuels. Chaque récitation constitue une interaction
entre le récitant, sa mémoire, son public immédiat, la mémoire de ce public. La
notion d'"originalité" ou celle de "création" prennent un sens fort différent.
L'acte de narration ne peut alors être séparé de l'histoire narrée. Il n'y a pas
d'une part des batailles, de l'autre une manière de les conter, mais deux faces
d'un même processus. La bataille marque le conflit entre deux univers de valeurs
et l'enthousiasme ou la déploration du récitant sont portés par ces valeurs, qui
contribuent à souder la communauté. Le discours tout à la fois s'appuie sur
elles et vient les conforter, il se meut dans l'orbite d'une sagesse immémoriale
: proverbes, lieux communs en tous genres émaillent le texte pour en concentrer
la morale.
Plus
près de nous, un dramaturge comme Lope de Vega (1562-1635), qui dit avoir écrit
quelque 1500 pièces (dont moins de 500 nous sont parvenues), est encore proche
du ménestrel médiéval. Une part essentielle de son travail consiste à coudre de
mille manières des suites de vers plus ou moins préfabriquées. Nécessité qui est
elle-même liée aux contraintes de la mémorisation chez des acteurs dont le
répertoire changeait souvent.
92
L'écrit
Le
passage à une littérature écrite modifie ce système. Il se crée dans le public
un clivage nouveau, entre ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas lire.
L'écrit permet la lecture individuelle, et, à l'autre pôle, en libérant la
mémoire, une création plus individualisée, moins soumise aux modèles collectifs.
Il libère aussi une conception différente du texte qui, au lieu de devoir
susciter une adhésion immédiate, peut être appréhendé de manière globale et
confronté avec lui-même. La distance qui s'établit ainsi ouvre un espace pour le
commentaire critique. Dans ces oeuvres devenues relativement autonomes par
rapport à leur source, le lecteur peut imposer son mode de consommation, son
rythme d'appropriation.
Comme
le texte peut désormais circuler loin de sa source, qu'il peut rencontrer des
publics imprévisibles sans être pour autant modifié à chaque fois, on va avoir
tendance à davantage le replier sur soi, à mieux le structurer. On peut se
dispenser d'un corps de professionnels de la mémorisation et de la récitation.
En revanche, surgissent d'autres communautés, liées à d'autres institutions :
ceux qui archivent, ceux qui commentent, ceux qui copient, ceux qui font
circuler...Le stockage permet également la confrontation de différentes oeuvres,
l'établissement de principes de classement (par thèmes, par genres, par
auteurs...), la définition d'un corpus, d'un patrimoine d'œuvres considérées
comme canoniques.
Encore
faut-il soigneusement distinguer les divers types d'écriture : le hiéroglyphe ou
l'idéogramme impliquent un autre genre de société, un autre mode de circulation
des énoncés, une autre répartition des pouvoirs et une autre conception du signe
que l'alphabet phonétique. La dépendance à l'égard d'une communauté de scribes
enfermée dans l'enceinte du palais est moins forte avec une écriture phonétique.
Avec cette dernière le sens à tendance à s'autonomiser, à être perçu comme la
pure expression d'une pensée. En revanche, dans un idéogramme ou un hiéroglyphe
le sens reste partiellement immergé dans l'image, laquelle diffuse tout un
ensemble de significations transversales. Il existe dans ce cas un conflit
latent entre la clôture du signe graphique, sa perfection évocatoire, et la
dynamique de l'énoncé, qui garde une part de son pouvoir évocateur, qui ne
sépare pas complètement le signe et le monde. Au contraire, l'écriture
phonétique est en quelque sorte aspirée vers le sens, elle prétend effacer sa
propre matérialité.
La
littérature a entretenu des relations difficiles avec l'écriture phonétique qui
la supportait. Le radical détachement de la pensée et du monde, l'élision du
corps parlant et chantant, le rejet des valeurs magiques de l'énonciation vont à
l'encontre des tendances de la littérature, qui confère souvent un pouvoir quasi
religieux à son éénonciation, qui vise à réconcilier les mots et les choses, à
convertir les signes en fragments du monde. La littérature occidentale a beau
s'être constituée à travers l'écriture phonétique, elle a préservé jusqu'au XIX°
siècle le prestige de la rhétorique, c'est-à-dire de la parole vive, adressée à
un auditoire présent. Par ailleurs, les formes littéraires les plus "écrites"
n'ont pas cessé de regarder nostalgiquement vers cet Autre que serait une
écriture de présence et pas seulement de représentation de la pensée. De là
d'innombrables tentatives pour accroître la valeur esthétique et le pouvoir de
suggestion de l'écriture : par la variété des graphies (écriture onciale,
gothique, capitale...) ou par l'image (que l'on songe aux enluminures des
manuscrits ou à des expériences singulières, tels les calligrammes
d'Appolinaire).
L'imprimerie
L'imprimerie a fortement accentué les effets de
l'écriture (12). En offrant la possibilité d'imprimer un nombre considérable de
textes parfaitement identiques elle a donné une autonomie encore plus
grande aux lecteurs, les a libérés des ateliers de copistes. Abaissant les coûts
de fabrication, raccourcissant les délais de diffusion, elle a permis
l'apparition d'un véritable marché de la production littéraire. Elle a également
ouvert l'idéal d'une éducation universelle, par l'accès de tous à un même corpus
d'œuvres.
94
Comme
l'autorité politique soumet l'imprimé à une réglementation stricte, l'œuvre est
référée à un éditeur qui a un nom et une adresse, à un écrivain qui doit se
porter garant de son contenu mais qui en retour se considère propriétaire d'un
texte en droit invariable. A la variété des manuscrits s'oppose la fixité d'un
texte entièrement calibré, uniforme, dans lequel c'est au lecteur qu'il revient
de tracer ses chemins particuliers. Il n'existe même plus comme dans le
manuscrit la trace de la main, l'écriture du copiste qui individualise le texte
(ses fautes, ses moments d'inattention, de fatigue, l'affleurement de ses
origines géographiques...). Au lieu d'une variation continuelle, on a affaire à
un objet inaltérable et fermé sur soi, comme l'auteur qu'il présuppose.
Cactéristiques bien mises en évidence dans ces lignes où
Proust découvre dans Le Figaro un article qu'il a écrit
:
Alors
je prends cette feuille qui est à la fois une et dix mille par une
multiplication mystérieuse, tout en la laissant identique et sans l'enlever à
personne, qu'on donne à autant de camelots qui la demandent, et sous le ciel
rouge étendu sur Paris, humide et de brouillard et d'encre, l'apportent avec le
café au lait à tous ceux qui viennent de s'éveiller.
Mais
surgit aussi la conscience qu'il est impossible de contrôler la lecture :
En
relisant quelques phrases bien faites je me dis : Oui, dans ces mots il y a
cette pensée, cette image, je suis tranquille, mon rôle est fini, chacun n'a
qu'à ouvrir ces mots, ils l'y trouveraient, le journal leur apporte ce trésor
d'images et d'idées. Comme si les idées étaient sur le papier, que les yeux
n'eussent qu'à s'ouvrir pour les lire et les faire pénétrer en un esprit où
elles n'étaient pas déjà ! Tout ce que les miens peuvent faire, c'est d'en
éveiller de semblables dans les esprits qui en possèdent naturellement de
pareilles. Pour les autres, en qui mes mots n'en trouveront point à éveiller,
quelle idée absurde de moi éveillent-ils ? Qu'est-ce que cela pourra leur dire,
ces mots qui signifient des choses, non seulement qu'ils ne comprendront jamais,
mais qui ne peuvent se présenter à leur esprit ? (13)
95
Avec
un journal l'écart entre l'univers mental de l'auteur et celui du lecteur reste
encore modéré ; qu'on imagine ce qu'il en sera pour une oeuvre littéraire qui
traverse les siècles.
Mais
c'est aussi sur le plan des thèmes que l'imprimerie accentue les effets de
l'écriture. Le personnage individualisé, l'analyse psychologique poussée vont de
pair avec un auteur qui écrit dans le retirement, séparé d'un lecteur tout aussi
isolé. Le lecteur qui lit à son rythme, qui circule dans le texte pour comparer
des épisodes, est à même d'interpréter les comportements des personnages au-delà
du présent immédiat. On comprend que le roman se soit épanoui à travers
l'imprimerie ; grâce à elle il a la possibilité de jouer sur de multiples
registres, de répartir des voix et des points de vue sur l'espace textuel.
En
poésie il se produit une autonomisation progressive des sonorités, une moindre
soumission à la narrativité. Quand l'énonciation de référence du poème reste la
lecture à haute voix dans un groupe d'élus (salon, cercle d'intimes...),
l'attention se porte sur les équivoques, les jeux de mots ingénieux, les
"concetti". A partir du moment où le poème est d'abord destiné à l'œil, qu'il
tend à être ce "calme bloc ici bas chu d'un désastre obscur" dont parle
Mallarmé, les éléments typographiques peuvent jouer librement les uns par
rapport aux autres. Avec l'imprimerie on est ainsi très loin des vers de l'aède
grec ou du barde celtique : le fantasme de la mort de l'auteur, de sa
disparition derrière l'achèvement de son texte peut se donner libre cours. Le
triomphe de la figure de l'auteur est en effet corrélative de la disparition de
sa voix :
L'œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède
l'initiative aux mots, par le heurt de leurs inégalités mobilisées ; ils
s'allument de reflets réciproques, comme une virtuelle traînée de feux sur des
pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l'ancien souffle lyrique ou
la direction personnelle enthousiaste de la phrase (14).
96
Ce
détachement du texte à l'égard de l'oralité a également une incidence sur les
théories littéraires. On n'imagine pas le structuralisme dans une société où la
littérature orale serait dominante. L'évènement sonore que constitue une
performance orale rend improbable l'idée d'une dissociation entre texte et
contexte, une appréhension "géométrique" de l'œuvre. L'idée même d'une visée
purement esthétique de la littérature s'accommode mal de l'oralité, qui crée un
contact, éduque et conforte l'identité du groupe en réactualisant un patrimoine
de légendes et de savoirs. L'imprimerie, en disposant des signes invariants sur
l'espace blanc d'une page identique aux autres, semble abstraire le texte de
tout processus de communication immédiate et permet la revendication d'une
littérature "pure".
Effets de mise en texte
Au
début du XVI° siècle on imprimait en caractères italiens (romains ou italiques
surtout) les oeuvres latines classiques. Pour les autres types de textes on
usait des variétés du caractère gothique : lettre "de forme" pour les ouvrages
religieux, lettre "bâtarde" pour les ouvrages en français. On faisait donc
varier le caractère en fonction du type d'énoncé. Mais peu à peu va s'imposer un
même caractère (Gargantua en 1534 est publié en gothique bâtarde, puis
réimprimé en romain en 1542). Cette évolution rend tangible l'universalisation
du discours au regard de la pensée : désormais, quels que soient les contenus,
le caractère typographique reste invariant. En imprimant les textes en français
avec les caractères utilisés pour la littérature latine, on anticipe sur l'Edit
de Villers-Cotteret (1539) qui fait du français la langue des usages officiels.
La mutation typographique manifeste dans la matérialité du texte une
transformation politique et idéologique. L'ambition universaliste de la culture
française vient s'appuyer sur une typographie homogène qui envahit l'Europe. Ce
mouvement est inséparable de la normalisation de l'orthographe, condition de
l'universalisation de la diffusion et de la constitution d'un public homogène.
De fait, ce sont les typographes qui ont introduit la cédille, les accents,
l'apostrophe. Réciproquement, les écrivains interviennent dans l'orthographe :
Ronsard, au nom de la "défense et illustration de la langue française", entend
la réformer et applique son programme dans ses publications, suivi en cela par
d'autres écrivains.
97
On
aurait tort de ne voir là qu'une circonstance "extérieure" aux doctrines
littéraires proprement dites : ce sont les deux faces d'une même réalité. Les
techniques d'impression comme les modèles du style formulaire oral, la mise en
texte des manuscrits sont davantage qu'un "support", ils participent dans leur mise en oeuvre même
des significations que prétend imposer le texte. Ainsi, le livre imprimé incarne-t-il, si
l'on peut dire, les exigences qu'impose sa fabrication : c'est un objet
rationnel, aux normes rigides, produit en série par des machines performantes.
Il implique l'existence d'une corporation de techniciens qui a ses rites, son
éthique et impose souvent ses exigences. Il existe une "rationalité
typographique" qui donne corps à l'affirmation de la rationalité.
Cela
se manifeste dans la mise en page, elle-même partie prenante dans la
mise en texte. Le seul fait de placer les notes en bas de
page au lieu d'entourer le texte de gloses engage une certaine définition de
l'auteur : désormais, on hiérarchise clairement le texte de l'auteur proprement
dit et l'intervention du commentateur. A côté du caractère romain, forme en
quelque sorte non-marquée, à partir du milieu du XVI° on réserve l'italique à
des emplois marqués : les notes et les commentaires mais aussi la poésie. Est
ainsi matérialisé l'écart entre prose et poésie et, plus largement, entre une
parole "directe", celle de l'auteur, et une parole "indirecte".
Le
livre en tant qu'objet offre également un volume investissable par les
écrivains. Michel Butor a bien mis en évidence les possibilités ainsi offertes à
la littérature (16) : on peut exploiter les verticales pour tracer des colonnes,
comme le fait Rabelais dans les énumérations du Gargantua, ou
encore les obliques, les diptyques des deux pages ouvertes, les marges. On peut
même imprimer une page dans une autre page : c'est par exemple le cas dans
La Muse du
département de Balzac où
sont reproduites quelques pages d'un roman noir imaginaire, Olympia ou les vengeances
romaines.
98
Ponctuation et lecture
On
pourrait faire des remarques du même ordre à propos de la ponctuation,
inséparable de l'écriture. Le système actuel ne s'est établi qu'au XVI° siècle,
avec l'imprimerie. Il faut attendre l'époque carolingienne pour que l'on sépare
les mots dans les manuscrits. L'absence de séparation dans l'écriture est liée à
un type de lecture, lente et le plus souvent à haute voix, qui implique une très
bonne connaissance de la langue que l'on lit.
Cette
solidarité entre la pratique de lecture et l'état de la ponctuation est
essentiel. Quand on consulte des manuscrits de chansons de geste du XIII° siècle
on ne se trouve pas dans la même position qu'un lecteur moderne face à un roman.
Souvent il s'agit de textes à la ponctuation très indigente, qui servaient de
supports à la performance orale des professionnels. En revanche, on a besoin
d'une ponctuation univoque et fine quand le lecteur ne partage pas l'univers de
l'auteur : comme le texte ne passe pas par la médiation d'un récitant, il doit
contenir tout ce qui est nécessaire à son déchiffrement. La ponctuation permet
d'introduire dans un récit des dialogues rapides à plusieurs interlocuteurs, au
lieu de tirades massives rapportées à un énonciateur unique. Elle permet aussi
de noter toute une gamme d'émotions et de modalisations (indignation, surprise,
ironie...).
Mais
on se méfiera des schémas trop simples : alors que l'imprimerie rend possible un
découpage du texte selon les exigences de la compréhension immédiate, la plupart
du temps c'est encore la typographie compacte qui prévaut. Les grands romans
précieux du XVII° siècle ou les Essais de Montaigne n'ont pas de paragraphes.
Apparemment, l'oralité continue à être la norme de la lecture et l'on considère
encore souvent l'écrit comme le support d'une restitution orale : la lecture à
haute voix devant un auditoire reste très vivante (16). La rhétorique, la mise
en scène de la parole, constitue le modèle de référence : "le parler que j'aime,
c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche" (I,XXVI),
déclare Montaigne.
99
Entre
le XVI° et le XVIII° siècles se produit une aération de la page, grâce à la
multiplication des paragraphes. Elle autorise "une lecture qui retrouve dans
l'articulation visuelle de la page celle, intellectuelle ou discursive, de
l'argument" (17). Contraste que résume ainsi Michel de Certeau : "Autrefois le
lecteur intériorisait le texte, il faisait de sa voix le corps de l'œuvre ; il
en était l'acteur. Aujourd'hui le texte...ne se manifeste plus par la voix du
lecteur. Ce retrait du corps, condition de son autonomie, est une mise à
distance du texte" (18).
La
lecture n'a donc rien d'une activité intemporelle. Elle est liée aux contraintes
médiologiques. Lire n'a pas la même valeur selon que l'on déroule un long
rouleau de parchemin (volumen) ou qu'à partir du IV° siècle on feuillette
un manuscrit en cahiers, un codex. Le passage du volumen au codex a eu des conséquences importantes
puisqu'il a permis de feuilleter le texte, d'établir des index ou des
concordances, mais aussi de faciliter une lecture silencieuse
:
Rendue
possible par l'instauration de séparations entre les mots, cette nouvelle
manière de lire gagne d'abord, entre le IX° et le XI° siècles, les scriptoria
monastiques, puis se répand au XIII° siècle dans le monde universitaire avant de
conquérir, un siècle et demi plus tard, les aristocraties laïques. De ce nouvel
usage les effets sont immenses. Il bouleverse le travail des scribes, désormais
silencieux, et les habitudes des auteurs, qui rédigent eux-mêmes leurs textes
sans plus les dicter. Il permet une lecture plus rapide, donc de plus de livres
-ce qui accroît la demande de manuscrits. Il rend déchiffrables et opératoires
les relations analytiques existant entre les discours et les gloses, les
citations et les commentaires, les index et les textes. Il fait de la lecture et
de l'écriture un acte du for privé, soustrait aux contrôles collectifs, partant
de possibles refuges pour l'intimité comme pour les pensées ou plaisirs
interdits (19)
100
On est
aujourd'hui de plus en plus conscient des effets de sens produits par les formes
matérielles à travers lesquelles se manifestent les oeuvres. Loin d'être un
médium neutre, "les livres sont des objets dont les formes commandent, sinon
l'imposition du sens du texte qu'ils portent, du moins les usages qui peuvent
les investir et les appropriations dont ils sont susceptibles" (20). Dans ces
quelques pages nous n'avons évoqué qu'une petite partie du contexte "matériel"
du livre. Le titre, l'épigraphe, la dédicace, la préface, la postface, les
illustrations, mais aussi le format, la couverture...sont indissociables des
genres littéraires et contribuent aussi à définir le cadre pragmatique de
l'œuvre, à l'inscrire dans des institutions de communication historiquement
déterminées (21).
Notes du chapitre
4
(1) R.
Debray, Vie et mort de l'image, Paris, Gallimard, 1992,
p.3.
(2)
Sociocritique,
C. Duchet éd., Nathan, 1979, p.212.
(3)
Cours de médiologie générale, Gallimard, 1991.
(4)
Op. cit. p.14.
(5)
Op. cit.
p.17.
(6)
Op. cit.
p.81.
(7)
Op. cit.
p.15.
(8)
Albert B. Lord, The Singer of
tales, Cambridge, Harvard
University Press, 1960, pp.20-29.
(9)
Voir en particulier Jack Goody, La Raison graphique, Minuit, 1979.
(10)
L'Odyssée, tome
I, Paris, Les Belles Lettres, p. XIII.
(11)
Poétique n° 40,
1979, pp.520-521.
(12)
Sur l'imprimerie on peut se référer à l'Histoire de l'édition française, H.-J.
Martin et R. Chartier éds., Paris, Promodis, 3 volumes, 1982.
(13)
Contre Sainte-Beuve, coll. folio, chap. V, p.85 et p.88.
(14)
S. Mallarmé, Oeuvres, Gallimard, La Pléiade, 1945,
p.366.
(15)
Michel Butor, Essais sur le roman, Gallimard, Idées, 1969,
p130-157.
(16)
Sur ce problème complexe voir R. Chartier, "Loisir et sociabilité : lire à haute
voix dans l'Europe moderne", in Littératures
classiques n°12, 1990,
pp.127-147.
(17)
R. Chartier, L'Ordre des livres, Paris, Alinéa, p.22.
(18)
L'Invention du quotidien, nlle. éd., Gallimard, 1990, p.254.
(19)
H.-J. Martin et R. Chartier, Histoire de
l'édition française, tome I,
p.23.
(20)
R. Chartier, L'Ordre des livres, p.8.
(21)
Sur ces questions voir G. Genette, Seuils, Seuil,
1987 et Ph. Lane, La
Périphérie du
texte, Nathan,
1992.
101
CHAPITRE 5 : CODE LANGAGIER ET INTERLANGUE
On a
pu mesurer l'importance du médium, qui, loin d'être un simple "cadre",
informe
profondément l'énonciation littéraire. Mais nous n'avons pas pris en compte le
médium le plus imperceptible, sans doute parce que le plus évident, en amont de
la distinction entre oral et écrit, la langue
elle-même. On peut néanmoins s'étonner que nous nous la fassions intervenir ici
: ne s'impose-t-elle pas à l'écrivain comme un a priori stable, disponible pour
ses investissements stylistiques ? En fait, la langue ne constitue pas une base,
elle est partie prenante dans le positionnement de l'oeuvre.
Langue et littérature
On
pense communément que la langue française précède les oeuvres écrites en
français comme le canal précède les messages qu'on y introduit, comme la route
les voyages qu'elle rend possibles. En réalité, l'écrivain n'est pas un orfèvre
solitaire qui se confronterait à une langue compacte. Les oeuvres ne se
développent pas sur la langue mais elles interviennent dans l'interaction de ses
multiples plans. La production littéraire n'est pas contrainte par une langue
complète et autarcique qui lui serait extérieure, elle entre dans le jeu de
tensions qui la constitue.
102
Il
suffit pour s'en convaincre de considérer l'histoire du français, dont
l'émergence est inséparable du fait littéraire :
Le
français national, notre français, ne provient pas d'un terroir, mais de la
littérature. De cette scripta
essentiellement poétique, quasi nationale dans les Serments de Strasbourg (qui doivent annoncer un Etat),
interrégionale d'oïl dans les textes littéraires qui suivent, et qu'élaborent
les clercs, d'expérience en expérience, jusqu'à ce qu'elle se fige en ancien
français commun (1).
Cette
"scripta" est inséparable d'une communauté de lettrés qui regroupe les
participants de la communication littéraire, laquelle échappe à l'espace clos de
la société de cour, comme elle transcende l'émiettement infini de la société
féodale. La langue y joue à plein son rôle de forme symbolique, outil de
communication littéraire, peu dialectalisé (ou à dessein), valorisé
esthétiquement avant de l'être socialement (2).
Il y a
ainsi une relation essentielle entre la définition de l'identité d'une langue et
l'existence d'une littérature, au sens large, d'un corpus d'énoncés stabilisés,
valorisés esthétiquement et reconnus comme fondateurs par une société. Ce qui
découle de l'impossibilité de définir sur des bases purement linguistiques
l'identité d'une langue naturelle. Comme le rappelle J.-C. Milner :
Mis à
part des données massives et grossières, on ne sait pas déterminer de façon
certaine et fine quand l'on peut dire que deux langues sont la même ou sont
différentes (...) De façon générale on pourrait même soutenir que les
représentations généralisantes de la linguistique ont justement pour effet
d'effacer et même de vider de leur sens certaines différences, apparemment
évidentes, entre les langues (...) Cette question est purement sociologique et
n'a pas de statut précis en linguistique (3)
103
La
littérature joue un rôle capital dans cette délimitation "sociologique" des
langues. L'Un imaginaire de la langue se soutient de l'existence d'un corpus
d'oeuvres qui contribuent à lui donner sa cohésion. Les écrivains, loin de venir
après, participent à sa définition. Quand Ronsard et ses amis de La Pléiade
veulent "illustrer la langue française", accroître sa valeur et sa renommée, ils
tracent une boucle : ils accroissent par leur écriture la valeur d'une langue
qui, ainsi valorisée, doit accroître la valeur de leur écriture. En fondant
l'Académie française Richelieu donnait une consistance institutionnelle à cet
étayage mutuel entre l'unité imaginaire de la langue et celle du corps
politique. Etayage encore plus fort lorsque les textes fondateurs se concentrent
en un seul livre : on connaît le cas de l'arabe classique, qui coïncide avec
l'arabe du Coran, ou de l'allemand de prestige (Hochdeutsch), consacré par la traduction de la Bible par
Luther.
Une
langue délaissée par les écrivains serait menacée de perdre son statut. Les
oeuvres ne font pas que passer par le canal de la langue, mais chaque acte
d'énonciation littéraire, si dérisoire qu'il puisse sembler, vient conforter
cette langue dans son rôle de langue digne de littérature et, au-delà, de langue
tout court. Loin de prendre acte d'une hiérarchie intangible, la littérature
contribue à la constituer, à la renforcer ou à l'affaiblir. En écrivant en
catalan, et non en espagnol, des romans dont l'intrigue, au lieu de décrire un
monde rural disparu, se déroule dans la Barcelone ou la Valence d'aujourd'hui,
un écrivain récuse par son choix l'idée que le catalan ne serait qu'un dialecte
hispanique réservé aux échanges linguistiques de faible prestige. Lorsqu'au XIX°
siècle certains écrivains, groupés autour de Frédéric Mistral (1830-1914), ont
milité pour la renaissance du provençal, ils se sont empressés de fonder un
mouvement littéraire (le Félibrige), de produire des oeuvres (cf.
Mireille, 1867)
et de rédiger un dictionnaire : pas de véritable langue sans institution
littéraire.
104
Interlangue et code langagier
Si la
relation qu'entretient l'œuvre avec la diversité linguistique est partie
prenante de la création, nous nous trouvons dans la même situation qu'avec le
genre : l'auteur ne place pas plus son oeuvre dans un genre que dans une langue.
Il n'y a pas d'un côté des contenus, de l'autre une langue neutre qui
permettrait de les véhiculer, mais la manière dont l'œuvre gère la langue fait
partie du sens de cette oeuvre.
L'écrivain n'est pas confronté à la langue mais à une
interaction de langues et d'usages, à ce qu'on pourrait appeler une
interlangue (4).
Par là on entendra les relations, dans une conjoncture donnée, entre les
variétés de la même langue, mais aussi entre cette langue et les autres, passées
ou contemporaines. Cette notion d'interlangue vise l'hétéroglossie foncière, le
"dialogisme" (M. Bakhtine), à travers lesquels s'institue l'énonciation
singulière des oeuvres.
En
fonction de l'état du champ littéraire et de la position qu'il y occupe,
l'écrivain négocie à travers l'interlangue un code
langagier qui lui est
propre. C'est donc sur les frontières qu'il écrit : non pas tant en français, en
italien, etc. qu'à la jointure instable de divers espaces langagiers. Ici la
notion de "code" associe étroitement l'acception de code comme système de règles
et de signes permettant une communication avec celle de code comme ensemble de
prescriptions : par définition, l'usage de la langue qu'implique l'œuvre se
donne comme la manière dont il faut énoncer, car la seule conforme à l'univers
qu'elle instaure. Quand dans Voyage au bout de la nuit Céline fait
s'entrechoquer français "populaire" et narration littéraire, il montre par là
que seul est légitime ce code langagier, à la mesure du monde chaotique que
présente son récit.
Cette
traversée de l'interlangue, nous allons l'envisager sous sa face de
plurilinguisme externe, c'est-à-dire dans la relation des oeuvres aux "autres" langues,
puis sous sa face de plurilinguisme interne (ou pluriglossie), dans leur relation à la diversité d'une même
langue. Distinction qui, au demeurant, n'a qu'une validité limitée, dès lors
qu'en dernière instance ce sont les oeuvres qui décident où passe la frontière
entre l'"intérieur" et l'"extérieur" de "leur" langue.
105
Plurilinguisme externe
Qu'un
écrivain écrive dans sa langue, cela même ne va pas de soi, car sa condition paratopique ne
lui assigne pas d'autre place qu'une frontière, l'écriture creusant un écart
irréductible par rapport à la langue maternelle :
qu'on
écrive dans une seule langue ou dans une langue étrangère, le travail d'écriture
consiste toujours à transformer sa langue en langue étrangère, à convoquer une
autre langue dans sa langue, langue autre, langue de l'autre, autre langue. On
joue toujours de l'écart, de la non-coïncidence, du clivage
(6).
Si
l'écrivain dispose de plusieurs langues, il lui faut les répartir selon une
économie qui lui est propre. R. Robin évoque le cas d'I. D. Berdichevski
(1865-1921) qui écrit à la fois en hébreu, en yiddish et en allemand :
L'hébreu, pour lui, c'est la langue du père. Les historiettes du
shtetl, comme il le dit lui-même, les adages, proverbes, recueils d'histoires
khassidiques, il les fait en yiddish, la langue de la mère, et son journal
intime, c'est en allemand qu'il le tient (7)
Un
autre écrivain juif, E. Canetti, élevé en Bulgarie dans une famille
hispanophone, puis en Angleterre, en Autriche et en Suisse, a décidé d'écrire
son oeuvre en allemand.
106
Certains peuvent même écrire dans une autre langue que
leur langue maternelle. S. Beckett, Irlandais, a écrit en anglais et en
français. Par ce bilinguisme littéraire maintenu il signifie une prise de
distance ascétique à l'égard de "sa" langue, corrélative d'un éloignement
géographique : il vit en France. Mais, pour autant, nul pathos de l'exil puisque
l'auteur écrit aussi dans sa langue maternelle. Son éénonciation se tient ainsi
entre deux langues solitaires, à l'écart de tout lieu originel, dans le transit
d'une impossible traduction. Il donne ainsi accès à l'innommable du langage,
refusant la plénitude imaginaire de telle ou telle langue particulière.
La
même oeuvre peut faire coexister des fragments de langues diverses. Ainsi
Les Fleurs du mal contiennent-elles un poème en latin ("Franciscae meae laudes", I,
LXIII) qui vient trouer l'homogénéité du livre. Dans le second acte d'une oeuvre
écrite en allemand, La Boite
de Pandore (une des deux
pièces qui composent la tragédie Lulu de F.
Wedekind) on assiste à de longues conversations en français : en faisant d'Alwa
Schön un proscrit et un exilé, en l'entraînant dans un demi-monde parisien
cosmopolite, Lulu, la femme fatale sans lignage ni patrie, l'a arraché à
l'enracinement de la langue maternelle. De la même manière dans La Montagne magique Thomas
Mann fait longuement dialoguer dans un français truffé d'allemand Hans Castorp
et Madame Chauchat, l'énigmatique Russe (chap. 5, "Walpurgisnacht") : le
français apparaît comme la langue de l'éros pour une nuit entre parenthèses, une
nuit de carnaval. A la question "dans quelle langue est écrit La Montagne magique ?" on répondra donc "en allemand, mais dans
un allemand miné, troué par cette parenthèse d'altérité linguistique qui
l'empêche de se clore. Trouée comme la vie du sanatorium par la femme
énigmatique et la mort".
Dans
un tout autre univers, quand, à côté de poèmes néoclassiques en français,
Charles Maurras, le fondateur de l'Action française, écrit des poèmes en
provençal il entend signifier que français et provençal participent d'un espace
culturel commun, la romanité. Ecrire en provençal, dans la langue d'oc de ses
ancêtres, c'est se rapprocher de cette Origine pour lui légitimante, la
latinité, qu'il oppose continuellement à la "barbarie" germanique. Langue des
anciens Romains et de l'Eglise catholique, le latin se laisse mieux toucher à
travers le provençal qu'à travers le français. Mais ce choix littéraire
représente aussi un acte politique de réaction contre le centralisme de l'Etat
républicain : français et provençal doivent coexister comme Paris et les
provinces.
107
Cette
relation privilégiée avec le latin n'est pas un phénomène isolé. Jusqu'à la
deuxième guerre mondiale il existait chez la plupart des écrivains et dans le
public cultivé, un plurilinguisme foncier. L'essentiel de la littérature
française était produit par des gens qui écrivaient dans un rapport constant au
latin, et dans une moindre mesure au grec, langues qui ont la particularité de
coïncider avec des corpus littéraires. La syntaxe d'un Bossuet, par exemple, est
aimantée par le modèle de la phrase cicéronienne.
Le
romancier et essaysite Léon Daudet, qui milite aux côtés de Maurras, allait
jusqu'à faire de ce plurilinguisme une des conditions de la survie de la
littérature française :
La
décadence des études latines et grecques, si elle se prolongeait en
s'accentuant, mettrait la littérature française en péril (...) La puissance et
la portée d'une littérature et d'une philosophie...se mesurent à la
fréquentation, ou mieux, à la consubstantiation des humanités latines et
grecques (8).
Pour
la littérature française, le latin et le grec seraient "des richesses
indispensables, que l'on peut comparer, dans une certaine mesure, à la réserve
or, à l'encaisse métallique de la Banque de France" (9). Par exemple,
"l'attaque, le rythme, l'inspiration baudelairiens dérivent directement de la
poétique latine, surtout de Juvénal, pour le mouvement, et de Perse pour la
recherche de l'intensité" (10).
La
revendication de ce lien avec le latin ou le grec possède une tout autre
signification chez les humanistes de la Renaissance, mais il s'inscrit dans le
même espace culturel, celui d'un code littéraire qui prétend tirer sa valeur de
son ancrage dans les littératures antiques. Dans la Défense et
illustration de la langue française est ainsi affirmée la nécessité de calquer le français littéraire
sur le latin et le grec :
108
Et
tout ainsi qu'entre les auteurs latins les meilleurs sont estimés ceux qui de
plus près ont imité les Grecs, je veux aussi que tu t'efforces de rendre, au
plus près du naturel que tu pourras, la phrase et manière de parler latine, en
tant que la propriété de l'une et l'autre langue le voudra permettre. Autant te
dis-je de la grecque, dont les façons de parler sont fort approchantes de notre
vulgaire (11).
Dès
lors, chaque chef-d'œuvre écrit en français viendra attester par son existence
même qu'il était justifié d'"illustrer" de cette façon la langue maternelle. Ce
qu'il y a d'exemplaire dans une telle démarche, c'est la relation qu'elle
établit entre la création littéraire et l'élaboration d'un code langagier qui
tire sa légitimité de se déployer sur une frontière entre le français et les
langues anciennes.
Les
humanistes de la Pléiade ont toutefois une attitude ambivalente, désirant tout à
la fois renforcer leurs liens avec le latin et le grec et les supplanter. Cette
ambivalence irréductible nourrit une énonciation qui se négocie entre ces deux
exigences contradictoires de dépendance et d'autonomie, de respect et de
violence usurpatrice :
Donnez
en cette Grèce menteresse, et y semez encore un coup la fameuse nation des
Gallogrecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple
delphique, ainsi que vous avez fait autrefois : et ne craignez plus ce muet
Apollon, ses faux oracles, ni ses flèches rebouchées (12).
Plurilinguisme interne
L'écrivain n'est pas confronté à la seule diversité des
langues mais aussi à la pluriglossie "interne" d'une même langue. Cette variété
peut être d'ordre géographique (patois, régionalismes...), liée à une
stratification sociale (populaire, aristocratique...), à des situations de
communication (médical, juridique...), à des niveaux de langue (familier,
soutenu...).
109
De ce
point de vue l'œuvre de Rabelais apparaît exemplaire, comme l'a bien montré M.
Bakhtine (13) ; c'est un lieu de confrontation privilégié des "parlures" d'une
langue. Ainsi le célèbre "écolier limousin" du Pantagruel
s'exprime-t-il dans un hybride de français et de latin caractéristique du milieu
estudiantin parisien ("Nous transfretons la Sequane au dilucule" = nous
traversons la Seine le matin), mais retrouve immédiatement le patois limousin
quand Pantagruel le menace.
Dans
une autre oeuvre "carnavalesque", Voyage au
bout de la nuit, on a vu que
le mélange conflictuel du registre censé plus élevé (le littéraire) et de celui
réputé le plus bas (le populaire urbain) réalise verbalement la dislocation du
monde parcouru par le héros-narrateur. A l'inverse, quand dans L'Assommoir Zola intègre le parler des ouvriers
parisiens dans la narration littéraire, il entend attester l'authenticité
documentaire de son roman. Il s'efforce de légitimer son dire à la fois comme
romancier et comme naturaliste : l'observateur de la société qui, le carnet à la
main, parcourt les taudis et les ateliers, qui sonde les profondeurs cachées du
corps social, montre qu'il est aussi un véritable écrivain. Par le recours au
discours indirect libre, la parole populaire se laisse entendre, mais dominée
par un discours narratif qui se pose comme neutre, capable d'absorber la
diversité sociale.
En
revanche, dans les romans "paysans" de Giono (Colline,
Regain, Un de
Baumugnes...) le mélange de narration littéraire et
d'oralité paysanne n'est pas dominé par un discours de narrateur : il ne s'agit
pas de discours indirect libre. L'énonciation y est de part en part traversée
par une ruralité qui est censée renouer avec une nature perdue. Conformément au
mot d'ordre impliqué par ce titre de "Regain", la narration prétend se régénérer
au contact d'une parole au plus près de la nature :
110
Les
labours d'automne ont commencé ce matin. Dès le premier tranchant de l'araire,
la terre s'est mise à fumer. C'était comme un feu qu'on découvrait là-dessous.
Maintenant que voilà déjà six longs sillons alignés côte à côte, il y a
au-dessus du champ une vapeur comme d'un brasier d'herbe. C'est monté dans le
jour clair et ça s'est mis à luire dans le soleil comme une colonne de neige. Et
ça a dit aux grands corbeaux qui dormaient en volant sur le vent du plateau :
"C'est là qu'on laboure, il y a de la vermine"... (14)
On ne
peut pas parler ici de régionalisme ; en faisant affleurer une parlure autre,
cette écriture entre en débat subtil avec les formes écrites de la
narration littéraire traditionnelle pour produire un effet de ruralité. Les
déictiques anaphoriques ou situationnels (ce matin, là-dessous, ça...) marquent une prise sur l'environnement immédiat. Le rythme
lent, serein du labour retrouvé, va au même pas qu'une énonciation qui, au
contact du labeur de la terre, doit renouveler l'inscription
littéraire.
On
confrontera ce code langagier imprégné de ruralité aux usages argotiques
essentiellement urbains que le linguiste britannique M.A.K. Halliday a proposé
de nommer anti-langue (15). Ils permettent à un groupe de marquer son conflit
avec la société officielle (truands, loubards...) ou simplement sa marginalité
(soldats, étudiants...). Pratique de solidarité fondée à la fois sur le plaisir
du jeu verbal et la volonté de secret, l'anti-langue négocie avec la langue en
recourant en particulier à des déformations lexicales.
Par
leur paratopie, les écrivains entretiennent un rapport avec la langue à certains
égards comparable. On comprend que certains exploitent la dimension paratopique
de ces anti-langues. Ainsi Orange mécanique d'A. Burgess est-il narré au je par le chef d'une bande de jeunes délinquants qui se sont inventé
un vocabulaire propre. Adjoint au récit, un glossaire d'environ 250 termes est
destiné à en faciliter la lecture. Mais de toute façon la littérature ne vise
pas à replier pas un groupe sur lui-même. Le code langagier d'une oeuvre n'est
pas l'anti-langue d'une communauté existante, mais celle d'une communauté à
venir, les lecteurs, qui sont appelés à partager son univers.
111
L'illusion du neutre
On
pourrait objecter que cette négociation avec l'interlangue ne vaut que pour un
ensemble restreint d'œuvres, qu'un grand nombre d'écrivains se contentent
d'utiliser "la" langue, sans souci de ses frontières. C'est oublier que la
littérature n'a pas de relation naturelle avec quelque usage linguistique que ce
soit ; même lorsque l'œuvre semble user de la langue la plus "ordinaire", il y a
confrontation à l'altérité langagière, liée à un positionnement déterminé dans
le champ littéraire.
Les
écrivains classiques, qui semblent pourtant écrire "le" français ordinaire de
l'élite cultivée, s'inscrivent en réalité dans un code particulier, celui où,
sous l'égide de la mondanité et du centralisme monarchique, s'associent depuis
le XVII° siècle clarté et élégance :
Il n'y
a jamais eu de langue où l'on ait écrit plus purement et plus nettement qu'en la
nôtre, qui soit plus ennemie des équivoques et de toute sorte d'obscurité, plus
grave et plus douce tout ensemble, plus propre pour toutes sortes de style, plus
chaste en ses locutions, plus judicieuse en ses figures, qui aime plus
l'élégance et l'ornement et qui ne craigne plus l'affectation
(16).
Loin
d'être neutre, ce code est porteur d'une dynamique et de valeurs historiquement
situables, il est associé à la promotion de la Raison, qui se représenterait
idéalement dans une langue française qu'il faut rendre homogène, purifier de
toutes formes d'altérité (régionalismes, archaïsmes, termes vulgaires...). Thème
constamment repris aux XVII° et XVIII° siècles, jusqu'au célèbre
Discours
sur l'universalité de la
langue française de
Rivarol.
C'est
dans cette dynamique que s'inscrit en particulier le projet de la littérature
des Lumières : faire reculer "l'obscurité" dans la langue, mettre au jour les
articulations de la pensée, c'est aussi faire reculer "l'obscurantisme" dans la
société.
112
Ces
"philosophes" se placent paradoxalement dans la continuité des
Provinciales de
Pascal, qui n'innovent pas par les sujets qu'elles traitent mais par le fait de
recourir à un code langagier inaccoutumé en matière de débat théologique, le
français des "honnête gens". L'extrême plaisir ressenti par le public de Pascal
résulte pour une bonne part de cette supériorité conférée à ses propres usages
linguistiques sur le "jargon" des théologiens. Le texte cite d'ailleurs deux
lettres très significatives, l'une d'une femme du monde qui loue le style de
l'auteur, l'autre d'un membre de l'Académie française qui regrette de n'avoir
pas autorité sur le discours des théologiens.
De
même, le succès des Précieuses ridicules de Molière marque-t-il la condamnation sur
scène d'un usage de la langue opposé à celui que défend l'auteur à travers sa
propre énonciation théâtrale. En classique, il récuse tout "jargon", tout usage
linguistique privé. La dénonciation de la corporation médicale passe aussi par
cette voie : le médecin est un jargonneur qui se refuse à user d'une langue
transparente à la pensée de ceux qui sont doués de "bon sens". Comme dans
Les
Provinciales est dénoncé le
jargon d'une communauté fermée : médecins ou théologiens tirent leur illusoire
pouvoir des obstacles qu'ils dressent devant un "bon usage" qui se pose en code
universel.
La
Bruyère ne dit pas autre chose :
La
ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites
républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs mots pour
rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que l'entêtement subsiste
l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui vient des siens, et
l'on est incapable de goûter ce qui vient d'ailleurs : cela va jusqu'au mépris
pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un
meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger : il
se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni
la langue, ni les mœurs, ni la coutume (..) Deux années cependant ne passent
point sur une même coterie (...) (17).
113
A la
fragmentation du langage de "la ville" en "coteries" fugaces, l'auteur des
Caractères oppose son propre code, celui de "l'homme du monde d'un meilleur
esprit" qui parle la langue de tous, celle qui n'est pas soumise aux caprices de
la mode, celle de "la plus saine partie de la cour", pour reprendre la formule
de Vaugelas. Mais ce code des honnêtes gens, l'écrivain le façonne de manière
singulière, il le convertit par son style en un jargon qui, au lieu de fermer
une coterie sur elle-même, aurait le privilège d'ouvrir sur
l'universel.
Hyperlangue et hypolangue
Le
code langagier d'une oeuvre ne s'élabore pas seulement dans un rapport à des
langues ou des usages de la langue. Il est souvent traversé par un corps à corps
avec ce qu'on pourrait appeler des périlangues, sur
la limite inférieure de la langue naturelle (hypolangue) ou sur sa limite supérieure
(hyperlangue). L'écrivain ne peut se fixer ni sur l'une
ni sur l'autre, mais il peut en laisser entrevoir l'indicible présence, nourrir
son texte de leur fascination. L'hypolangue est
tournée vers une Origine qui serait une ambivalente proximité au corps, pure
émotion : tantôt innocence perdue ou paradis des enfances, tantôt confusion
primitive, chaos dont il faut s'arracher. Sur le bord opposé l'hyperlangue fait miroiter la perfection lumineuse d'une
représentation idéalement transparente à la pensée. L'une et l'autre par des
voies opposées rêvent d'un sens qui serait immédiat, qui se donnerait sans
aucune réserve. On se gardera cependant de réifier l'hypolangue et l'hyperlangue
: il s'agit de fonctions. On ne peut exclure que dans telle ou telle oeuvre ces
deux fonctions ne soient remplies par la même entité, que la langue du corps
soit aussi celle des anges.
La
dramaturgie de Diderot nous offre un bon exemple d'hypolangue. Chez lui le
langage dramatique est hanté par le désir de montrer le spectacle de l'émotion
sans artifice, l'expression immédiatement déchiffrable du corps :
114
Qu'est-ce qui nous affecte dans le spectacle de l'homme animé de
quelque grande passion ? Sont-ce des discours ? Quelquefois. Mais ce qui émeut
toujours, ce sont des cris, des mots inarticulés, des voix rompues, quelques
monosyllabes qui s'échappent par intervalles, je ne sais quel murmure dans la
gorge, entre les dents. La violence du sentiment coupant la respiration et
portant le trouble dans l'esprit, les syllabes des mots se séparent, l'homme
passe d'une idée à une autre ; il commence une multitude de discours et n'en
finit aucun (18).
Dès
lors que la pièce de théâtre doit imiter la "nature", c'est dans cette zone
incertaine entre parole et bruit de chair que glisse la langue. Interjections et
gesticulations ("pantomimes") affleurent par moments pour rompre le discours des
personnages, faire entrevoir sur scène le vivant tableau d'une émotion dénuée de
tout artifice.
Diderot se risque même à "traduire" quelques vers de
l'Iphigénie (V, IV) de Racine, dans l'espoir de les rapprocher de cette
hypolangue. Voici le texte originel :
...Barbares ! arrêtez :
C'est le pur
sang du dieu qui lance le tonnerre...
J'entends
gronder la foudre, et sens trembler la terre :
Un dieu
vengeur, un dieu fait retentir ces coups...
et sa
transposition :
Barbares : barbares, arrêtez, arrêtez, arrêtez...c'est le pur sang
du dieu qui lance le tonnerre... Ce dieu vous voit... vous entend...vous menace,
barbares...arrêtez !... j'entends gronder le foudre... je sens trembler la
terre...arrêtez...Un dieu, un dieu vengeur fait retentir ces coups...arrêtez,
barbares...Mais rien ne les arrête...Ah ! ma fille !...ah, mère infortunée !...
Je la vois...je vois couler son sang...elle meurt... ah, barbares ! ô ciel !...
(19)
La
musique permet souvent de donner un visage à la périlangue. Ainsi Diderot
rêve-t-il que sa transposition soit exploitée par un compositeur d'opéra
(italien). Ainsi l'énonciation célinienne, hantée par le désir de projeter une
émotion brute, semble-t-elle souvent aimantée par le jazz.
115
Il se
produit facilement une contamination entre l'hypolangue et certaines formes de
plurilinguisme interne. Lorsque les romantiques allemands, non contents de
recueillir dans les campagnes les chansons, les contes populaires, glissent dans
leurs textes des archaïsmes ou réinvestissent des genres traditionnels, ils
jouent à la fois sur le plurilinguisme interne et l'hypolangue : pour eux la
littérature traditionnelle est aussi bien dialecte en voie de disparition que
parole proche des forces de la Nature, de la vitalité et du génie du Peuple. De
même, chez Giono le parler paysan s'oriente-t-il vers l'hypolangue en laissant
entrevoir un discours au plus près d'un corps enraciné dans le monde.
A
l'inverse, l'hyperlangue attire le code langagier dans le rêve d'une écriture
"mathématique", aux éléments et aux relations nécessaires. La notion de "code"
retrouve ici une de ses acceptions, celle d'un code secret dont la mise à jour
permettrait de résorber la contingence de l'œuvre. Au-delà des mots, la
graphie tend
vers le graphique du
schéma ou des opérations du calcul. Un Poe, un Mallarmé, un Valery se sont plu à
faire miroiter cette utopie qui ne concerne d'ailleurs pas que les adeptes de la
poésie régulière. On connaît les subtiles machineries narratives dont parle
Raymond Roussel dans Comment
j'ai écrit certains de mes Livres. On pourrait aussi évoquer certains romans de G. Perec ou de M.
Butor, construits sur des patterns invisibles, de véritables cryptogrammes.
Compagnon de route du structuralisme, Butor concevait ainsi le roman sur le
modèle de la poésie régulière :
en se
servant de structures suffisamment fortes, comparables à celles du vers,
comparables à des structures géométriques ou musicales, en faisant jouer
systématiquement les éléments les uns par rapport aux autres jusqu'à ce qu'ils
aboutissent à cette révélation que le poète attend de sa prosodie, on peut
intégrer en totalité, à l'intérieur d'une description partant de la banalité la
plus plate, les pouvoirs de la poésie (20).
A la
différence d'un Diderot, qui perçoit la musique comme flux d'émotion,
la rêverie musicale de Butor, plus sensible aux géométries éblouissantes de la
partition, s'oriente vers Bach.
116
De là
une démarche créatrice particulière :
Je ne
puis commencer à rédiger un roman qu'après en avoir étudié pendant des mois
l'agencement, qu'à partir du moment où je me trouve en possession de schémas
dont l'efficacité expressive par rapport à cette région qui m'appelait à
l'origine me paraît suffisante (21).
Certes, on ne peut pas réduire des romans comme
La Modification
ou L'Emploi
du temps aux schémas qui permettent de les bâtir, mais ces schémas
participent à la fois de l'histoire et de la trame du texte qui porte celle-ci.
L'hyperlangue de Butor doit néanmoins composer avec une
hypolangue, celle des archétypes, des légendes immémoriales enfouies dans la
culture. Ses romans se présentent alors comme la transition entre l'hyperlangue
des schémas et l'hypolangue des murmures et des images fondateurs.
Situations extrêmes
La
confrontation créative de l'écrivain avec l'interlangue peut s'opérer sans
différence visible, comme si dans son énonciation même l'œuvre s'arrachait à la
langue même qu'elle déploie. Ainsi le cas d'un poète juif comme Paul Celan, qui
s'exprime en allemand après l'holocauste, dans la langue des bourreaux.
L'écrivain doit alors convertir en or "sa" langue irrémédiablement souillée,
récuser une présence qu'il impose pourtant à travers son énonciation. Ecartement
invisible lui-même aggravé par la condition paratopique du Juif de la diaspora,
pour qui "sa" langue n'est en fait jamais tout à fait "sa" langue, sans pour
autant être une langue d'emprunt.
117
Tout
aussi extrême, le cas d'un code langagier qui ne s'élabore pas dans un rapport à
d'autres langues ou à des "dialectes" sociaux ou géographiques mais dans la
restriction de la langue à ce qui serait le Code par excellence, le corpus
littéraire. Un auteur comme Julien Gracq vise ainsi la pureté d'un usage non
profane de la langue, la quintessence du bien écrire. De là sans doute
l'impression étrange ressentie à la lecture de cette oeuvre où la langue semble
vouée au seul exercice de la littérature. Alors qu'un Céline ou un Giono
exhibent l'hétérogénéité des registres langagiers, Gracq offre des textes qui
affichent la plénitude de la Littérature, des textes qui posent d'emblée leur
appartenance au corpus des oeuvres consacrées. Une telle "neutralité"
linguistique n'a donc rien à voir avec celle d'un Pascal ou d'un Voltaire, dont
le code langagier définit à la fois à une exigence d'expression de la pensée et
la soumission aux normes d'une élite. Chez Gracq la pureté se veut solitaire,
sans extérieur, à l'exception de tout. L'énonciation se double de son reflet
dans le miroir de la Littérature.
Notes du chapitre 5
(1) B.
Cerquiglini, La Naissance du français, PUF, 1992, p.119.
(2) B.
Cerquiglini, op.cit. p.120.
(3)
J.-C. Milner, Introduction à une science du
langage, Seuil, 1989,
p.45-46.
(4) Le
concept d'"interlangue" est également utilisé en didactique des langues, mais
avec un sens très différent.
(5)
Concept introduit au chapitre 8 de notre Pragmatique
pour le discours littéraire.
(6) R.
Robin, "La brume-langue", in Le Gré des
langues, n° 4, L'Harmattan,
1992.
(7)
"Le yiddish, langue fantasmatique ?", in La
Linguistique fantastique,
S.Auroux et alii éds., J.Clims et Denoël, 1985, p.234. Voir aussi de R. Robin,
L'Amour du yiddish : écriture
juive et sentiment de la langue, Paris, Le Sorbier, 1984.
(8)
Etudes et milieux littéraires, Grasset, 1927, p.11 et p.32.
(9)
Op. cit. p.34.
(10)
Op. cit.
p.37.
(11)
La Défense et illustration de
la langue française, in
Joachim du Bellay, Poésies, Livre
de Poche, 1967, p.251.
(12)
Op. cit. p.264.
(13)
L'œuvre de François Rabelais
et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance,
Paris, Gallimard, 1970.
(14)
Regain, Livre de
Poche, p.170.
(15)
"Anti-languages", in Languages as social semiotic, London, E. Arnold, 1978, p.164-182.
(16)
Vaugelas, Remarques sur la
langue française (1647),
Paris, Nyon fils, 1738, p.91-92.
(17)
Les Caractères,
Classiques Garnier, 1962, p.207.
(18)
Entretiens sur le fils naturel (1757), in Oeuvres complètes, Paris, Garnier, 1875, tome VII,
p.105.
(19)
Op. cit. p.163.
(20)
"Intervention à Royaumont", in Essais sur le roman, coll. "Idées", Gallimard, 1969, p.16.
(21)
Op. cit. p.19.
T ROISIEME PARTIE : LA SCENE
D'ENONCIATION
121
CHAPITRE 1 : LA SCENOGRAPHIE
Nous
avons d'abord appréhendé le contexte de l'oeuvre comme champ où se positionne
l'écrivain, puis comme médium. Mais l'énoncé aussi implique un contexte : un
récit, par exemple, ne s'offre que pris en charge par un narrateur inscrit dans
un temps et un espace qu'il partage avec son narrataire. Il faut prendre en
compte la situation d'énonciation, la scénographie, que l'oeuvre présuppose et
qu'en retour elle valide. A la fois condition et produit, à la fois "dans"
l'oeuvre et "hors" d'elle, cette scénographie constitue un articulateur
privilégié de l'oeuvre et du monde.
La situation d'énonciation
Quand
en linguistique on parle de situation d'énonciation, c'est pour désigner non les
circonstances empiriques de la production de l'énoncé mais le foyer de
coordonnées qui sert de repère, directement ou non, à l'énonciation : les
protagonistes de l'interaction langagière, énonciateur et coénonciateur, ainsi
que leur ancrage spatial et temporel (JE - TU, ICI, MAINTENANT).
122
Comme
tout énoncé, l'oeuvre littéraire implique une situation d'énonciation. Mais
qu'est-ce que la situation d'énonciation d'une oeuvre ? On pourrait répondre que
ce sont les circonstances de sa production : elle a été rédigée pendant telle(s)
période(s), à tel(s) endroit(s), par tel(s) individu(s). Réponse insuffisante
car il convient ici d'appréhender les oeuvres non dans leur genèse mais comme
dispositifs de communication. On peut alors être tenté de réduire la situation
d'énonciation à la date et au lieu de publication. Mais cela ne nous avance
guère car on demeure encore à l'extérieur de l'acte de communication littéraire.
Support d'un acte de discours socialement reconnu,
l'oeuvre est énoncée à travers une institution, en l'occurrence un genre de
discours déterminé, qui lui-même, à un niveau supérieur, mobilise cette vaste
institution qu'est la Littérature. Les conditions d'énonciation attachées à
chaque genre correspondent à autant d'attentes du public et d'anticipations
possibles de ces attentes par l'auteur. Elles se formulent aisément en termes de
circonstances d'énonciation légitimes : quels sont les participants, le lieu et
le moment requis pour l'effectuer ? par quels circuits passe-t-il ? quelles
normes président ˆ sa consommation ? etc.
Mais à
décrire ainsi de l'extérieur le mode de consommation de l'œuvre on capte un
comportement social, on n'accède pas à la situation à travers laquelle une
oeuvre singulière pose son énonciation, celle qui la rend légitime et qu'elle
légitime en retour. Car toute oeuvre, par son déploiement même, prétend
instituer la situation qui la rend pertinente. Le roman "réaliste" n'est pas
seulement "réaliste" par son contenu mais aussi par la manière dont il institue
la situation d'énonciation narrative qui le rend "réaliste". Eénonciation par
essence menacée, l'oeuvre littéraire lie en effet ce qu'elle dit à la mise en
place de conditions de légitimation de son propre dire. La situation à
l'intérieur de laquelle s'énonce l'oeuvre n'est pas un cadre préétabli et fixe :
elle se trouve aussi bien en aval de l'oeuvre qu'en amont puisqu'elle doit être
validée par l'énoncé même qu'elle permet de déployer. Ce que dit le texte
présuppose une scène de parole déterminée qu'il lui faut valider à travers son
énonciation.
123
La scénographie
Cette
situation d'énonciation de l'oeuvre, on l'appellera scénographie (1) en prenant
garde de rapporter l'élément -graphie non à une opposition empirique
entre support oral et support graphique mais à un processus fondateur, à
l'inscription légitimante d'un texte stabilisé. Elle définit les statuts
d'énonciateur et de coénonciateur, mais aussi l'espace (topographie) et le temps
(chronographie) à partir desquels se développe l'énonciation.
La
scénographie d'une oeuvre est elle-même dominée par la Scène littéraire. C'est
cette dernière qui confère à l'oeuvre son cadre pragmatique, associant une
position d'"auteur" et une position de "public" dont les modalités varient selon
les époques et les sociétés. En fait, on l'a vu, ce n'est pas directement à la
Scène littéraire en tant que telle qu'est confronté le coénonciateur, mais au
rituel discursif imposé par tel ou tel genre : il lit une tragédie ou un poème
lyrique, et non de la pure littérature. Il s'en faut de beaucoup néanmoins que
l'oeuvre soit entièrement contrainte par le genre de discours. Dès que l'auteur
fait véritablement oeuvre, il ne peut se contenter de mobiliser un genre,
surtout lorsque le champ littéraire est le théâtre d'un conflit permanent entre
positions : le rituel de la poésie n'a sans doute pas beaucoup changé des
romantiques, aux parnassiens, mais la scénographie impliquée par Les
Méditations de Lamartine est fort différente de celle des Poèmes
barbares d'un Leconte de Lisle.
Les
"méditations" lamartiniennes se développent à travers la chronographie d'une
limite instable, d'un suspens entre vie et mort, jour et nuit, automne et
hiver,...:
...Le triste chant
des morts tout prêt à retentir,
Les
soupirs étouffés d'une amante ou d'un frère
Suspendus sur les bords de son lit funéraire...
("L'immortalité")
Ainsi,
prêt à quitter l'horizon de la vie...
("L'automne")
124
Chronographie à laquelle correspond une topographie
définie comme "dernier asile", "bords où l'on oublie" ("Le vallon"). Placé sur
cette limite, le je laisse libre cours à une parole murmurée, celle de
"méditations" qui ne s'adresssent qu'à soi.
En
revanche, dans les Poèmes barbares on ne sait ni par qui ni pour qui, ni
où, ni quand sont proférés les textes. Ces derniers semblent mimer l'autarcie de
la sculpture ou du tableau :
Une nuit
claire, un vent glacé. La nuit est rouge.
Mille braves
sont là qui dorment sans tombeaux,
L'épée au
poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus
tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
("Le coeur de
Hialmar")
C'est
cette rupture entre énoncé et situation d'énonciation qui, paradoxalement,
caractérise une telle scénographie. La prétention parnassienne est que l'oeuvre
surgisse d'un pur ailleurs spatial et temporel, qu'elle existe par elle-même,
soustraite à tout processus de communication entre un énonciateur et un
coénonciateur spécifiés. Comme si la page était sa seule scénographie. Le poète,
en abolissant ainsi toute trace de situation d'énonciation, peut espérer faire
concurrence à la Nature :
La Nature se
rit des souffrances humaines ;
Ne contemplant
jamais que sa propre grandeur,
Elle dispense à
tous ses forces souveraines
Et garde pour
sa part le calme et la splendeur
(Poèmes
barbares, "La fontaine aux lianes")
Le
poème se donne comme une sorte de mandala qui communique sa force à celui qui le
contemple, l'aide à se détacher de sa contingence historique pour accéder à la
scénographie "blanche" dans laquelle prétend se tenir l'oeuvre.
Cette
scénographie autarcique s'oppose par exemple au dialogisme généralisé des
Fables de La Fontaine, où l'évocation multiforme de la cruauté des hommes
passe par la scénographie d'un conteur qui sait intervenir dans son récit pour
établir une connivence avec un lecteur proche de lui. Ce conteur se présente
comme un honnête homme cultivé qui s'adresse à d'honnêtes gens eux-mêmes
125
cultivés en se soumettant aux règles de la conversation
mondaine : nécessité d'être spirituel, de varier son discours, de ne pas être
trop prolixe, d'adopter une distance ironique, de manier l'allusion et le double
sens, etc.
C'est
donc à travers une scénographie liée à la sociabilité d'une élite raffinée que
les Fables montrent la cruauté d'un monde de prédateurs. Il y a tension
entre l'humanisme (aux deux sens du mot) de la scénographie et l'inhumanité des
histoires que celle-ci permet de raconter.
Mais
la scénographie de La Fontaine entretient aussi un débat intertextuel avec la
scénographie traditionnellement attachée au genre de discours "fable". En
intitulant fables son oeuvre, l'auteur ne cherche pas tant à disqualifier cette
scénographie traditionnelle qu'à ruser avec elle dans une polyphonie énonciative
d'une rare subtilité. Le lecteur ne se trouve donc pas pris dans une
scénographie compacte mais dans une négociation entre la scénographie du conteur
mondain et celle du fabuliste traditionnel.
Scènes validées
Pour
caractériser une scénographie on dispose d'indices de divers ordres :
- Le
texte montre la scénographie qui le rend possible : les Fables ne
"disent" pas explicitement qu'elles sont portées par une scénographie mondaine,
mais elles le montrent par des indices textuels variés ;
- Il
peut exister des indications paratextuelles : un titre, la mention d'un genre
("chronique", "souvenirs"...), une préface de l'auteur...;
- On
trouve enfin des indications explicites dans les textes mêmes, qui revendiquent
souvent la caution de scénes énonciatives preexistantes.
Les
oeuvres peuvent en effet fonder leur scénographie sur des scènes d'énonciation
déjà validées, qu'il s'agisse d'autres genres littéraires, d'autres oeuvres, de
situations de communication d'ordre non littéraire (cf. la conversation
mondaine, le parler paysan, le discours juridique...). "Validé" ne veut pas dire
valorisé mais déjà installé dans l'univers de savoir et de valeurs du public.
126
Ainsi
dans ce fragment l'invocation de l'Ion de Platon permet-elle à Montaigne
de justifier la scénographie de l'"essai", son énonciation "à sauts et à
gambades" :
Le
poète, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie tout ce qui
lui vient en la bouche, comme la gargouille d'une fontaine, sans le ruminer et
poiser, et lui échappe des choses de diverse couleur, de contraire substance et
d'un cours rompu. Lui-même est tout poétique, et la vieille théologie poésie,
disent les savants, et la première philosophie. C'est l'originel langage des
Dieux (2).
Ici,
au Livre III des Essais, le lecteur est convié à interpréter
l'énonciation de l'auteur à travers la scène validée d'une parole issue de
l'Origine, dans l'espace et le temps béni des dieux, la Grèce des humanistes. Le
terme de "Renaissance" prend ici toute sa force : il s'agit pour Montaigne de
faire coïncider son retour àla "Nature" avec une régression temporelle en-deçà
de la distinction entre philosophie, théologie et poésie. Cette scénographie
permet de doubler la situation d'énonciation "historique", "réelle" (en
l'occurrence la France de 1588) d'une autre situation, construite dans le texte,
celle d'une Origine qui permet de légitimer l'énonciation de l'oeuvre.
Cette
scène sur laquelle s'appuie Montaigne a beau être rapportée à Platon, elle
n'intervient néanmoins ici que réélaborée à travers les catégories des
Essais. En ce sens, une scène validée qui est mobilisée au service de la
scénographie d'une oeuvre est aussi le produit de l'oeuvre qui prétend énoncer à
partir d'elle. Montaigne prétend imiter une scénographie platonicienne, mais
celle-ci est aussi un produit des Essais.
Il
n'est pas nécessaire que la situation d'énonciation "montrée" par l'oeuvre soit
en parfaite conformité avec les scènes validées qu'elle revendique dans son
texte, ni que ces dernières forment un ensemble homogène. La scénographie
globale de l'oeuvre résulte en fait de la mise en relation de tous ces
éléments, du parcours de leur réseau. En outre, la situation d'énonciation
montrée et les
127
indications textuelles explicites interagissent : ce qui
est "montré" est spécifié par ces indications explicites, qui prennent en
quelque sorte corps à travers l'énonciation même qui les porte.
L'oeuvre légitime parfois sa scénographie en invoquant
des scènes qui lui servent de repoussoir, ce que dans Pragmatique pour le
discours littéraire nous avons appelé des « anti-miroirs ». C'est le cas
avec les propos du doucereux Jésuite des Provinciales (lettres 4 à 10) :
le narrateur, l'ami du Provincial, se légitime obliquement en mettant en scène
une énonciation au contenu scandaleux qui vient contraster avec la sienne. Dans
cet exemple l'"anti-miroir" est inclus dans la scénographie qu'il conforte. Mais
il peut se faire que ce soit la situation d'énonciation montrée elle-même qui
serve d'anti-miroir. On a alors affaire à une stratégie subversive, à une
parodie, au sens large : la scène subvertie est disqualifiée à travers son
énonciation même. Lorsque dans leurs 152 proverbes mis au goût du jour
B.Péret et P. Eluard écrivent "Un clou chasse Hercule" ou "Qui sème des ongles
récolte une torche" (3), ils légitiment indirectement leur propre scénographie
surréaliste. Ils ne disent pas directement qui parle, à qui, où et quand, mais
le détournement de proverbes permet de l'indiquer : l'énonciateur n'est pas la
"Sagesse des nations" mais un poète singulier ; la chronographie n'est pas
l'intemporalité proverbiale du "rien de nouveau sous le soleil" mais la
rencontre de mots, la trouvaille improbable et créatrice ; le coénonciaeur n'est
pas l'homme de tous les temps et tous les pays soumis à l'ordre invariant des
choses, mais un sujet qui ˆ travers cette lecture même doit se libérer de tout
figement.
128
La topographie du désert
Les
Tragiques d'Agrippa d'Aubigné appuient avec d'autant plus de vigueur leur
scénographie sur des scènes validées qui font autorité qu'en 1616, date de leur
publication, cette entreprise poétique de militant huguenot est nettement
décalée par rapport aux normes alors dominantes dans le champ littéraire (4).
Mais ce décalage est lui-même intégré par la scénographie des Tragiques,
qui contre la littérature de l'époque de Louis XIII se légitiment en
revendiquant haut et fort leur anachronisme.
Alors
qu'un Montaigne place son dire dans la bouche même de la Muse antique et des
Dieux, d'Aubigné, imposant une scénographie biblique, se place dans la position
du prophète, de "celui qui parle à la place d'un autre", Dieu en l'occurrence.
Le prophète biblique trouve dans le désert un de ses lieux d'énonciation
privilégiés : lieu à l'écart de la société, c'est aussi l'espace de la
purification, condition d'une parole vraie. D'Aubigné signe précisément son
texte des initiales "L.B.D.D.", "Le Bouc Du Désert". A cette époque le désert
désigne aussi les zones reculées où ont dû se réfugier ces nouveaux Hébreux, les
huguenots persécutés :
Quelquesfois en
me pourmenant
La vérité
m'allait menant
Aux lieux où
celle qui enfante
De peur de se
perdre, se perd,
Et où l'Eglise
qu'on tourmente
S'enferma d'eau
dans le désert.
O Désert,
promesse des cieux,
Infertile mais
bien heureux !
("Préface", vers 163-169)
L'allusion à la femme qui enfante au désert renvoie à
L'Apocalypse, dont les sept livres répondent aux sept livres des
Tragiques. L'identification à cette scène fondatrice est d'autant plus
forte que l'auteur pose sa création littéraire comme enfantement dans son désert
d'un fils légitime ("Préface" 409-411) et que, tel l'auteur de
L'Apocalypse, il donne son texte pour la transcription de visions
célestes. Le récit raconte comment le poète, blessé au combat,
129
Par l'Ange
consolant mes amères blessures,
Bien qu'impur,
fut mené dans les régions pures.
Sept heures me
parut le céleste pourpris
Pour voir les
beaux secrets et tableaux que j'écris,
Soit qu'un
songe au matin m'ait donné ces images
Soit qu'en la
pamoison l'esprit fit ces voyages.
Ne t'enquiers
pas, mon lecteur, comment il vit et fit,
Mais donne
gloire à Dieu en faisant ton profit.
Et cependant
qu'en lui, exstatic, je me pasme,
Tourne à bien
les chaleurs de mon enthousiasme
(Livre
V, vers 1195-1206)
Ici
l'écart qu'implique le désert est déporté vers la limite de tout lieu,
l'ex-stase, qui place l'auteur hors du monde, en Dieu même (mon en-thousiasme).
D'ailleurs le livre III ("La chambre dorée") nous transporte à la Cour de Dieu,
et c'est de là que sont montrées les souffrances infligées aux protestants. A
cette énonciation du Désert le texte oppose un anti-miroir, la poésie de cour :
Des
ordures des grands le poète se rend sale,
Quand il
peint en César un ord Sardanapale
(Livre
II, vers 89-90)
Pour
la scénographie des Tragiques le poète de cour est l'énonciateur
illégitime par excellence, celui qui a proféré le péché au Désert, le présent
immédiat à la temporalité divine.
Mais
l'énonciateur a beau se poser en prophète, il associe, en humaniste, les scènes
fondatrices chrétiennes à des scènes fondatrices inspirées de l'Antiquité
païenne. Ainsi le "bouc du désert" se voit-il relayé par le topos rhétorique du
Paysan du Danube, figure emblématique du parler rude et vrai :
Porte, comme au
senat romain,
L'advis et
l'habit du vilain
Qui vint du
Danube sauvage,
Et monstra
hideux, effronté,
De la façon non
du langage,
La
mal-plaisante vérité.
("Préface", vers 19-24)
130
Comme
la scénographie dont elle est une facette, la topographie des Tragiques
parcourt ainsi un réseau de lieux hautement validés. Des lieux qui sont
aussi des temps : la convocation de scènes énonciatives puisées dans l'Antiquité
gréco-romaine, la Bible, l'histoire contemporaine suppose la présence
enveloppante d'un cosmos baroque où la diversité des époques et des espaces
s'offre au regard du lecteur dans la simultanéité d'un tableau.
Une fonction intégratrice
Nous
avons considéré jusqu'à présent le cas le plus simple, celui d'une oeuvre
soutenue par une scénographie unique. Mais on peut envisager d'autres cas de
figure. Ainsi le phénomène de "narration intradiégétique", où le narrateur
délègue sa fonction à un personnage du récit.
Bien
des nouvelles de Maupassant sont bâties sur ce principe de scénographie
déléguée. On a affaire à une première scénographie, assez vague : un homme du
monde riche d'expérience, l'écrivain lui-même, évoque pour un public indéterminé
sa rencontre avec quelqu'un qui lui raconte un événement remarquable de sa vie.
La topographie et la chronographie seront par exemple celles d'un repas de
célibataires dans quelque château de province au retour de la chasse. Le lecteur
se voit alors assigner la place d'un des convives. Dans une structure de ce
type, la scénographie de l'oeuvre n'est ni celle du narrateur extradiégétique ni
celle du narrateur intradiégétique mais leur interaction, dont les modalités
varient selon les oeuvres concernées
Car,
rappelons-le, la scénographie a fonction intégratrice. "Intégrer" ne signifie
pas définir une configuration stable. C'est particulièrement évident lorsqu'il
n'y a pas hiérarchie claire entre les scénographies montrées d'une oeuvre mais
tension entre deux scénographies placées sur le même plan. Différence comparable
à celle qui distingue discours indirect, où discours citant et discours cité
sont clairement hierarchisés, et discours indirect libre, où les deux sources
énonciatives se mêlent. On a déjà vu comment le Voyage au bout de la nuit
de
131
Céline
associe conflictuellement une scénographie de roman classique au passé simple 1°
personne et une scénographie de locuteur populaire pour, à travers leur
disqualification réciproque, les excéder toutes deux. La scénographie de
l'oeuvre qui résulte de cette combinaison instable n'est pas représentable :
elle ne s'offre qu'à travers le mouvement de la lecture.
De
toute façon, la scénographie d'une oeuvre véritable ne se contente pas de
reproduire un cadre énonciatif préétabli, elle se pose en excès de ce sur quoi
elle s'appuie. Les Fables impliquent de prime abord une scénographie de
conteur mondain ; mais ce n'est qu'un cadre élémentaire, un support que l'oeuvre
réélabore. La "mondanité" de la scénographie de La Fontaine ne se contente pas
de respecter les normes du discours d'une élite, elle les transcende par sa
manière d'intégrer une diversité de registres de parole qui embrasse les fables
philosophiques, mythologiques, animalières..., mêle genres et traditions
littéraires (orientale, latine, grecque, médiévale...). La relation entre la
scénographie mondaine et celle que les Fables élaborent à partir d'elle
est donc ambiguë. D'un côté, les Fables confortent en le sublimant leur
support scénographique mondain ; de l'autre, elles se valorisent à ses dépens.
Pour peu qu'elle soit réussie, l'oeuvre destabilise en effet les scènes de
discours établies sur lesquelles elle se développe.
La boucle énonciative
L'oeuvre se légitime en traçant une boucle : à travers
ce qu'elle dit, le monde qu'elle représente, il lui faut justifier tacitement la
scénographie qu'elle impose d'entrée. La sainte fureur que le poète huguenot
exhibe dès le début accompagne la révélation progressive de la scandaleuse
persécution dont sont victimes les protestants ; scandale tel qu'il exige
précisément qu'on se retire au désert et qu'on donne libre cours à une sainte
fureur...L'oeuvre trace ainsi des boucles, donnant à voir au lecteur un monde
tel qu'il appelle la scénographie même qui le pose, et nulle autre.
On
peut opposer les textes ascétiques, tel L'Etranger, qui semblent
"exténuer" leur scénographie, et ceux qui la construisent ostentatoirement, tels
Les Tragiques ou Les Châtiments de V.Hugo.
132
L'Etranger de Camus se présente comme la
légitimation progressive de la scénographie qui lui permet précisément d'énoncer
en "étranger". Quand on ouvre ce texte nous parvient une certaine parole,
etrangère aux scénographies romanesques usuelles : phrases brèves au passé
composé, rapportées à un je désinvesti. Ici la topographie et la chronographie
sont une limite ultime, seul "lieu" à la mesure de cette voix d'étrangeté :
juste après le décès de la mère, sur la plage du meurtre, dans l'attente de
l'exécution. Une telle énonciation implique une scénographie déroutante que
l'histoire a précisément pour fonction de valider, la lecture comblant
progressivement l'écart ainsi créé par le surgissement du récit.
Bien
éloignée de cette scénographie de confins et d'absence, celle des Châtiments
de V. Hugo, où l'engagement politique s'appuie sur une nécessité
métaphysique. Le texte convoque l'histoire de l'humanité pour asseoir sa
scénographie, instituant dans le texte l'énonciateur en prophète républicain de
la caravane humaine :
J'entendis une
voix qui venait de l'étoile
Et qui disait :
- Je suis l'astre qui vient d'abord.
Je suis celle
qu'on croit dans la tombe et qui sort.
J'ai lui sur le
Sina, j'ai lui sur le Taygète ;
Je suis le
caillou d'or et de feu que Dieu jette,
Comme avec une
fronde au front noir de la nuit.
Je suis ce qui
renaît quand un monde est détruit.
O nations ! je
suis la poésie ardente
J'ai brillé sur
Moïse et j'ai brillé sur Dante (...)
(Stella, VI,15)
Le
poète mandé par Dieu est un des maillons d'une chaîne providentielle dont la
chronographie cosmique embrasse aussi Moïse et Dante. Dans un tel univers,
l'énonciation des Châtiments est force, "fronde" divine qui frappe le
Mal. La scénographie est ici prise dans le jeu des forces matérielles et
spirituelles dont l'univers est traversé.
Le
lecteur qui au début du recueil croit lire un simple pamphlet contre le coup
d'Etat de Napoléon III voit progressivement se mettre en place une scénographie
qui implique le destin providentiel du monde. Cette mise en place
133
s'opère précisément en récapitulant l'histoire de
l'humanité, depuis la nuit (Nox) jusqu'au soleil de la République
universelle (Lux). En d'autres termes, on doit lire le récit à la fois
comme un encha”nement d'épisodes et comme la légitimation de la scénographie qui
donne à lire cet enchaînement.
Chez
Proust aussi c'est la récapitulation d'une histoire qui permet de fonder la
scénographie, le récit coïncidant avec la quête de la scénographie qui l'a rendu
nécessaire. La réduction de l'écart entre la scénographie montrée, celle qui
donne le récit au lecteur, et la scénographie à découvrir y constitue la matière
même du roman. Mais alors que Hugo absorbe la singularité de son dire dans un
destin collectif inscrit dans le cosmos, Proust déstabilise sa propre
scénographie par un paradoxe : ce livre qu'à la fin du Temps retrouvé le
héros est décidé à écrire est justement celui que nous lisons. Ce décalage
irréductible de la chronographie nous renvoie à un autre, constitutif de
l'énonciation de l'oeuvre : celui par lequel le temps "retrouvé" est faillé par
sa propre répétition.
Une articulation
La
scénographie n'est donc pas le cadre contingent d'un "message" que l'on pourrait
"faire passer" de diverses manières, elle ne fait qu'un avec l'oeuvre qu'elle
soutient et qui la soutient. Refusant toute réduction de la scénographie à un
"procédé", on y verra plutôt un dispositif qui permet d'articuler l'oeuvre sur
ce dont elle surgit : la vie de l'écrivain, la société.
La
scénographie constitue en effet une irremplaçable articulation entre l'oeuvre
considérée comme un objet esthétique autonome, d'une part, le statut de
l'écrivain, les lieux, les moments d'écriture, de l'autre. D'Aubigné n'habite à
proprement parler aucun "désert", mais il faut bien que les lieux qu'il a
occupés, loin des fastes et des intrigues de la cour, aient été vécus comme des
déserts bibliques pour qu'il puisse écrire Les Tragiques, la complexité
bio/graphique faisant se croiser désert vécu et désert de l'oeuvre. Proust a
bien dû vivre dans une temporalité paradoxale, où le temps de la vie "réelle" et
celui de la "fiction" s'enveloppaient réciproquement pour que son oeuvre
s'énonce à travers une scénographie paradoxale.
134
Mais
sur son autre face la scénographie fait partie intégrante de l'oeuvre. Au-delà
de leurs "thèmes", les oeuvres, d'une position littéraire à une autre,
s'opposent par leur manière de définir leurs scénographies. Inversement, la même
scénographie peut traverser divers ensembles textuels : Balzac, comme
Maupassant, se plaît à déléguer certains de ses récits à quelque cercle de
convives nocturnes. Continuité d'un écrivain à l'autre qui atteste le partage
d'un même espace narratif mais qui permet aussi de mieux faire ressortir leurs
divergences.
On
peut confronter les scénographies des oeuvres avec leurs conditions de
transmission. Dans le cas des nouvelles de Maupassant, par exemple, on
considérera l'écart entre le type de communication qu'implique leur diffusion
dans des journaux parisiens à grand tirage et les scénographies de leurs récits.
Le public ne consomme pas seulement une histoire, il s'inscrit dans la scène qui
en donnant cette histoire lui attribue une place imaginaire. Dans une oeuvre
comme L'Heptaméron de Marguerite de Navarre la scénographie institue une
communauté de narrateurs et de narrataires, une chronographie et une topographie
qui ne différent guère du mode de consommation associé à l'époque à ce type
d'oeuvre :
Je
suis bien d'opinion que nous ayons quelque plaisant exercice pour passer le
temps (...) et s'il vous plaît que tous les jours, depuis midi jusques à quatre
heures, nous allions dedans ce beau pré le long de la rivière du Gave, où les
arbres sont si feuillus que le soleil ne saurait percer l'ombre ni échauffer la
fraîcheur ; là, assis à nos aises, dira chacun quelque histoire qu'il aura vue
ou bien ouï dire à quelque homme digne de foi (5).
Les
types de scénographie mis en place indiquent obliquement comment les oeuvres
définissent leur relation à la société et comment dans cette société on peut
légitimer l'exercice de la parole littéraire. L'Heptaméron, on vient de
le voir, présente sa narration comme "plaisant exercice pour passer le temps".
135
D'Aubigné, en construisant sa scénographie à partir de
la Bible implique un tout autre statut de l'énonciation littéraire, qui s'appuie
sur les représentations dominantes de la parole légitime dans les milieux
protestants. En revanche, les Poèmes barbares, en introduisant une
coupure entre la scénographie de l'oeuvre et les scènes d'énonciation usuelles
dans la société, en excluant tout usage non esthétique de la langue, marquent la
prétention des tenants de "l'Art pour l"Art" à l'autonomie.
Au
lieu d'être considérée comme un simple échafaudage de l'oeuvre, la scénographie
doit ainsi se voir reconnaître sa nécessité : la littérature est de ces discours
dont l'identité se constitue à travers la négociation de leur propre droit à
venir au monde, à énoncer comme ils le font.
Mais
pour ne pas se dégrader en simple procédé la scénographie de l'oeuvre doit se
soumettre à une double contrainte. D'un côté, elle doit être à la mesure du
"contenu" de l'énoncé qu'elle rend possible : pas de scénographie prophétique si
le texte n'offre pas un tableau saisissant du juste persécuté. De l'autre, elle
doit être en prise sur la configuration historique où elle apparaît. Dans le cas
des Tragiques ou des Châtiments la scénographie prophétique n'est
pas une imagerie superficielle ; chez d'Aubigné par exemple elle s'appuie sur
l'identification aux personnages de la Bible qui est constitutive de la Réforme.
NOTES
(1)
Concept introduit dans nos Nouvelles tendances en analyse du discours,
Paris, Hachette, 1987, p.29.
(2)
Essais, III, IX, Classiques Garnier, tome II, 1962, p.438.
(3)
152 proverbes mis au goût du jour, in Oeuvres complètes de Paul
Eluard, Gallimard, La Pléiade, 1968, p.153 sq.
(4)
Henri IV abjura le protestantisme en 1593, soit 23 ans avant la publication des
Tragiques.
(5)
L'Heptaméron, Classiques Garnier, Bordas, p.7 et p.10.
137
CHAPITRE 7 :
L'ETHOS
Au-delà de l'ethos
rhétorique
Nous avons traité du "code
langagier" de l’œuvre ou de sa "scénographie", mais en faisant abstraction de
l'imaginaire du corps qu'implique l'activité de parole. Or le texte n'est pas
destiné à être contemplé, il est énonciation tendue vers un coénonciateur qu'il
faut mobiliser pour le faire adhérer "physiquement" ˆ un certain univers de
sens. Comment évoquer par exemple une scénographie prophétique ou un code
langagier populaire, en négligeant le "ton" prophétique ou la gouaille, les
façons de proférer et de gesticuler qui sont inséparables de telles énonciations
? On ne conçoit pas davantage le didactisme de Jules Verne sans le ton
professoral, ou un genre mondain sans l'expression policée des habitués des
salons. Ici l'on rejoint, mais dans un cadre très différent, la problématique
de l'ethos rhétorique.
La rhétorique antique entendait par
ethè les propriétés que se confèrent implicitement les orateurs à travers leur
manière de dire : non pas ce qu'ils disent explicitement sur eux-mêmes mais la
personnalité qu'ils montrent à travers leur façon de s'exprimer. Aristote avait
esquissé une typologie, distinguant la "phronesis" (avoir l'air pondéré),
l'"eunoia" (donner une image agréable de soi), l'"arétè" (se présenter comme un
homme simple et sincère) (1).
138
L'efficacité de ces ethè est
précisément liée au fait qu'ils enveloppent en quelque sorte l'énonciation sans
être explicités dans l'énoncé. Ce que l'orateur prétend être, il le donne à
entendre et à voir : il ne dit pas qu'il est simple et honnête, il le montre à
travers sa manière de s'exprimer. L'ethos est ainsi attaché à l'exercice de la
parole, au rôle qui correspond à son discours, et non à l'individu "réel",
appréhendé indépendamment de sa prestation oratoire : c'est donc le sujet
d'énonciation en tant qu'il est en train d'énoncer qui est ici en
jeu.
La notion d'"ethos" est loin d'être
stabilisée dans le vocabulaire critique. C'est ainsi que pour les théoriciens du
groupe µ (2) « l'ethos est assimilable à ce qu'Aristote nomme le pathos dans sa
Poétique » et défini comme « un état affectif suscité chez le récepteur par un
message particulier ». Nous préférons désigner par là cette dimension de la
scénographie où la voix de l'énonciateur s'associe à une certaine détermination
du corps.
Ce rôle crucial joué par la voix est
lié au pouvoir qu'elle a d'exprimer l'intériorité de l'énonciateur et
d'envelopper physiquement le coénonciateur :
L'audition peut exprimer l'intériorité sans la violer.
Je peux frapper une boîte pour savoir si elle est vide ou pleine, ou un mur pour
savoir s'il est creux ou plein (...) Le sons expriment les structures internes
de ce qui les produit. Un violon rempli de béton ne sonnera pas comme un violon
normal (...) Et surtout, la voix humaine vient de l'intérieur de l'organisme
humain qui provoque les résonances de la voix. La vue isole, le son incorpore.
Alors que la vue situe l'observateur à l'extérieur de ce qu'il voit, à distance,
le son coule à l'intérieur de l'auditeur (...) On peut s'immerger dans ce qu'on
entend, dans le son. Il n'y a pas moyen de s'immerger dans la vue
(3).
Mais ici on se heurte à une
difficulté. L'ethos ayant été conceptualisé pour analyser les discours des
orateurs, on est en droit de se demander s'il est valide pour des textes
écrits.
139
En fait, la problématique de l'ethos
ne se laisse pas enfermer dans cette alternative. Loin de réserver l'ethos aux
poèmes récités ou à l'éloquence judiciaire, on doit admettre que tout genre de
discours écrit doit gérer son rapport à une vocalité fondamentale. Le
texte est toujours rapporté à quelqu'un, une origine énonciative, une voix qui
atteste ce qui est dit. Prendre en compte l'ethos d'une oeuvre n'implique pas
que l'on en revienne aux présupposés de la rhétorique antique, que l'on
considère l'écrit comme la trace, le pâle reflet d'une oralité première. Il
s'agit plutôt de prendre acte de la manière dont la scénographie gère sa
vocalité, son inéluctable rapport à la voix.
L'incorporation
La vocalité radicale des oeuvres se
manifeste à travers une diversité de tons, à la mesure de leurs scénographies
respectives. Ce terme de "ton" présente l'avantage de pouvoir être employé pour
les énoncés écrits comme pour les énoncés oraux (on peut parler du "ton d'un
livre"). L'instance qui assume le ton d'une énonciation ne coïncide évidemment
pas avec l'auteur effectif de l’œuvre. Il s'agit en fait de cette représentation
de l'énonciateur que doit construire le coénonciateur à partir d'indices de
divers ordres fournis par le texte. Cette représentation joue le rôle d'un
garant, qui prend en charge la responsabilité de l'énoncé.
Le "garant" possède un caractère et
une corporalité. Le caractère correspond à un faisceau de traits psychologiques.
Bien entendu, ce ne sont que des stéréotypes spécifiques d'une époque, d'un lieu
et que la littérature tout à la fois contribue à valider et sur lesquels elle
s'appuie. Quant à la corporalité, elle est associée à une complexion du corps du
garant, inséparable d'une manière de s'habiller et de se mouvoir dans l'espace
social. L'ethos implique donc une police tacite du corps, une manière d'habiter
l'espace social. Loin de surgir tout armé de l'imaginaire personnel d'un auteur,
il se constitue à travers un ensemble de représentations sociales du corps à
l’œuvre dans de multiples domaines. A
140
travers l'iconographie, les traités
de morale ou de dévotion, à travers la musique, la statuaire, le cinéma, la
photographie... circulent des schématisations du corps valorisantes ou
dévalorisantes qui incarnent divers modes de présence au monde.
Pour le coénonciateur l'ethos permet
à l’œuvre de prendre corps. Nous parlerons d'incorporation (4) pour désigner ce
phénomène. En sollicitant l'étymologie on peut faire jouer cette "incorporation"
sur trois registres indissociables :
- l'énonciation de l’œuvre
confère une corporalité au garant, elle lui donne corps ;
- le coénonciateur
incorpore, assimile ainsi un ensemble de schèmes qui correspondent à une manière
spécifique de se rapporter au monde en habitant son propre corps ;
- ces deux premières
incorporations permettent la constitution d'un corps, de la communauté
imaginaire de ceux qui communient dans l'amour d'une même oeuvre.
Aigreur et
douceur
Considérons à nouveau le personnage
du Paysan du Danube qu'évoquait d'Aubigné (supra p. 129). Cet archétype a été
élaboré au XVI° siècle pour illustrer l'"arétè" aristotélicienne, c'est-à-dire
l'ethos du franc parler, l'expression d'une vérité sans artifices. Dans Les
Tragiques cette figure va de pair avec un ton "roide" : la "roide" vérité se
dit sur un ton "roide", qui s'oppose au "los emmiellé" (Princes, 132) de ce
repoussoir qu'est le "flatteur", le poète courtisan. Le parler "roide" implique
un caractère et une corporalité (une "façon" selon les termes de d'Aubigné)
stéréotypée : le "Bouc du Désert" qui signe Les Tragiques est le digne
prédécesseur de ce demi-bouc, le Satyre hugolien de La Légende des
siècles (5) qui jette la brutale vérité à la face de l'assemblée des dieux
de l'Olympe.
141
Chez Hugo comme chez d'Aubigné la
parole d'un tel garant exerce une action physique, elle est force parmi les
forces du cosmos :
Preste-moi, vérité, ta pastorale
fonde,
Que
j'enfonce dedans la pierre la plus ronde
Que je
pourrai choisir, et que ce caillou rond
Du
vice-Goliath s'enchasse dans le front.
L'ennemi mourra donc, puisque la peur est
morte.
Le temps
a creu le mal ;je viens en cette sorte,
Croissant avec le temps de style et de
fureur,
D'aage,
de volonté, d'entreprise et de cœur ;
Car
d'autant que le monde est roide en sa malice,
Je
deviens roide aussi pour guerroyer le vice
(Princes,
45-54)
Cet ethos brutal, à la mesure du
"Bouc du Désert", n'est pas un procédé, il participe du monde que donne à voir
l’œuvre et que garantit son énonciateur par son caractère et sa corporalité.
Dans Les Tragiques cette corporalité est constamment associée à
une certaine représentation de la différence sexuelle : la rude parole de vérité
est virile et guerrière ; l'ethos repoussoir est la parole contre-nature d'un
homme déguisé en femme. La charge contre la cour des Valois est ainsi prise dans
la dénonciation de l'inversion sexuelle, Henri III étant présenté comme une
femme :
...son
menton pinceté,
Son
visage de blanc et de rouge empasté,
Son
chef tout empoudré nous monstrèrent ridée,
En la
place d'un Roy, une putain fardée.
(Princes, 781-784)
En revanche, sa mère, Catherine de
Médicis, est un homme :
Mais
malheureux celui qui vit esclave infame
Sous
une femme hommace et sous un homme femme !
(Princes,
759-760)
L'ethos viril et violent du poète
qui ne farde pas la vérité intervient pour redresser l'ordre naturel qui a été
corrompu par les persécuteurs des protestants. Seule une parole virile peut
rétablir le partage sexuel légitime.
Cette caution demandée à ce
réfèrent ultime, la Nature, est le fait d'une parole qui participe physiquement
du cosmos, qui est elle-même flux, "humeur".
142
L'ethos mielleux du flatteur n'est
que poison, pus pernicieux, tandis que la parole vraie est acide qui dissout,
"fureur" du feu purificateur. C'est d'ailleurs par là que s'ouvre l’œuvre
:
Puis
qu'il faut s'attaquer aux légions de Rome,
Aux
monstres d'Italie, il faudra faire comme
Hannibal, qui par feux d'aigre humeur
arrosez
Se
fendit un passage aux Alpes embrasez.
Mon
courage de feu, mon humeur aigre et forte
Au
travers de sept monts faict brèche au lieu de porte.
On mettra cet ethos "roide" en
contraste avec celui d'un contemporain et voisin de d'Aubigné, saint François de
Sales (6), qui opte résolument pour un ethos de miel. Dès le début de
l'Introduction à la vie dévote est établie une opposition entre
deux corporalités, associées à deux garants, celle de la "vraie" dévotion, et
celle de la mauvaise : « le monde, ma chère Philothée, diffame tant qu'il peut
la sainte dévotion, dépeignant les personnes dévotes avec un visage fâcheux,
triste et chagrin » (7). A cela s'oppose une dévotion "douce, heureuse, amiable"
:
Croyez-moi, chère Philothée, la dévotion est la douceur
des douceurs et la reine des vertus, car c'est la perfection de la charité. Si
la charité est un lait, la dévotion en est la crème ; si elle est une plante,
la dévotion en est la fleur (8).
Douceur qui récuse ces réprimandes
violentes, dont Les Tragiques semblent l'illustration extrême
:
Il
faut voirement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en
charge, constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement. Rien ne mate
tant l'éléphant courroucé que la vue d'un agnelet, et rien ne rompt si aisément
la force des canonnades que la laine (...) L'Epouse, au Cantique des Cantiques,
n'a pas seulement le miel en ses lèvres et au bout de sa langue, mais elle l'a
encore dessous la langue, c'est-à-dire dans la poitrine ; et n' y a pas
seulement du miel, mais encore du lait ; car aussi ne faut-il pas seulement
avoir la parole douce à l'endroit du prochain, mais encore toute la poitrine...
(9)
143
Cette divergence d'ethos
s'accompagne d'une option distincte de celle des Tragiques en matière de
différence sexuelle : dans la scénographie de la Vie dévote le
coénonciateur est une jeune femme du monde.
Mais Les Tragiques comme la
Vie dévote s'inscrivent dans le même cosmos humaniste, où la parole,
qu'elle soit crème ou acide, est une "humeur" agissante. Si l'énonciation des
Tragiques par son ethos aigre prétend dissoudre les roches du mal, saint
François prétend y parvenir par une tout autre chimie verbale :
Le
sucre adoucit les fruits mal mûrs et corrige la crudité et nuisance de ceux qui
sont bien mûrs ; or, la dévotion est le vrai sucre spirituel, qui ôte l'amertume
aux mortifications et la nuisance aux consolations (10).
Ethos, culture,
positions littéraires
L'ethos constitue un articulateur
d'une grande polyvalence. Il récuse toute coupure entre le texte et le corps,
mais aussi entre le monde représenté et l'énonciation qui le porte : la qualité
de l'ethos renvoie à un garant qui à travers cet ethos se donne une identité à
la mesure du monde qu'il est censé faire surgir. On retrouve ici le paradoxe de
toute scénographie : le garant qui soutient l'énonciation doit faire légitimer
sa manière de dire par son propre énoncé. Il se produit ce que certains
pragmaticiens aiment à dénommer une confusion entre la carte et le territoire.
L’œuvre (la carte) est censée représenter un monde (le territoire) dont son
énonciation, en fait, participe : les propriétés "charnelles" de l'énonciation
sont prises dans la même matière que le monde qu'elle représente.
144
On ne saurait donc dresser de
cloison entre l'ethos et le code langagier propre à une position dans le champ
littéraire. Le code langagier n'est efficient qu'associé à l'ethos qui lui
correspond. Rien d'étonnant s'il peut se voir attribuer lui aussi une
corporalité et un caractère. Ainsi lorsque le Père Bouhours dans ses
Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671) décrit la langue française des
honnêtes gens et du bon usage :
C'est
une prude, mais une prude agréable qui toute sage et toute modeste qu'elle est
n'a rien de rude ni de farouche (11).
Le code langagier est ici représenté
à travers la corporalité et le caractère d'une femme du monde, c'est-à-dire
d'une personne qui "incorpore" les qualités attachées à ceux qui sont censés
parler ce bon français que l’œuvre de Bouhours tout à la fois défend et mobilise
dans son énonciation. Persuader du bien-fondé de cette langue "honnête", c'est
d'un même mouvement légitimer le garant, assigner aux lecteurs une certaine
police de la voix, du corps, et les rassembler imaginairement dans le partage de
l'ethos lié à ce code langagier.
A cette corporalité bienséante,
appuyée sur les normes d'une élite, on opposera par exemple l'ethos littéraire
"décadent" du narrateur de A rebours, de Huysmans, qui associe au code
langagier une corporalité très différente. Légitimant obliquement sa propre
écriture, il évoque la décomposition du latin au V° siècle :
L'intérêt que portait des Esseintes à la langue latine
ne faiblissait pas, maintenant que complètement pourrie, elle pendait, perdant
ses membres, coulant son pus, gardant à peine, dans toute la corruption de son
corps, quelques parties fermes que les chrétiens détachaient afin de les mariner
dans la saumure de leur nouvelle langue (12).
Positions esthétiques et genres
littéraires contraignent l'ethos au même titre que les "idées" transmises : on
ne saurait poser aucune hiérarchie entre ce qui est dit et la manière de le
dire. L'ethos n'est donc pas un procédé intemporel ; comme
145
les autres dimensions de
l'énonciation, il inscrit les oeuvres dans une conjoncture historique
déterminée. En dépit de similitudes apparentes, l'ethos "doux" de François de
Sales, par exemple, participe d'un autre monde que le refus du "rude" et du
"farouche" que prône le Père Bouhours. Le premier s'enracine dans le cosmos de
la Renaissance ; le second ne s'appuie pas sur le monde naturel mais sur les
codes de bienséance d'une élite.
Dans les conflits entre positions
esthétiques on percevra donc souvent des divergences entre des constructions
distinctes de la corporalité et du caractère. Un certain romantisme apparaît
ainsi inséparable d'une corporalité pâle, maigre, où l'être oscille entre la
passion et l'atonie mélancolique. Les Méditations poétiques (1820)
lamartiniennes, par exemple, impliquent une parole murmurée de soi à soi, qui
s'éloigne de l'idéal de l'"entretien", de la conversation :
Moi, je
meurs : et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale
comme un son triste et mélodieux.
("L'Automne", Méditation
XXIII)
Le "son triste et mélodieux" d'une
exhalaison ultime, caractérise bien le ton d'une parole suspendue entre vie et
mort, la corporalité d'un être las, ˆ la peau aussi blanche que la voix, qui
suit "d'un pas rêveur le sentier solitaire", s'arrêtant pour contempler le
paysage dans le lointain. L'énorme succès qu'ont rencontré les poésies de
Lamartine ne peut s'expliquer sans cette convenance étroite entre une manière de
dire et une manière de s'inscrire charnellement dans le monde. Ici la maladivité
du poète n'est pas seulement la représentation d'une maladie indépendante de la
littérature, elle l'installe dans l'imaginaire et les comportements collectifs
en donnant un corps à la paratopie de l'artiste.
On a une illustration de ce pouvoir
de la littérature lorsque le clerc Léon Dupuis raconte à Emma Bovary comment il
occupe ses loisirs :
- Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs
? continuait Mme Bovary parlant au jeune homme.
- Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit
que l'on nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt.
Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j'y reste avec un livre, à
regarder le soleil couchant (II,2).
146
Certes, on peut se moquer du
stéréotype romantique, mais il montre comment l'ethos littéraire contribue à
façonner et à cautionner des modèles de comportement.
Ethos et
habitus
Dans cette perspective on comprend
mieux l'efficacité du discours de l’œuvre, son aptitude à susciter l'adhésion.
Les "idées" ne s'y présentent qu'ˆ travers une manière de dire qui renvoie à
une manière d'être, à l'imaginaire d'un vécu. Pour la littérature comme pour la
publicité contemporaine il s'agit d'attester ce qui est dit en appelant le
coénonciateur à s'identifier à une certaine détermination d'un corps en
mouvement, appréhendé dans son environnement social.
Dans l'ethos littéraire cette
intrication serrée d'une détermination sociale du corps et d'une manière de
dire, on l'a vue illustrée par le Père Bouhours, quand ce dernier décrivait
l'ethos du code langagier mondain. On la retrouve lorsque, comme son confrère le
Père Rapin, il recourt à la notion d'air pour désigner le style d'un écrivain.
Or air n'est pas un terme réservé au vocabulaire critique ; il permet de
caractériser une manière de se mouvoir et de s'habiller, plus largement un mode
de vie, "le reflet extérieur d'une réalité intérieure, l'image que l'on donne à
autrui" (13). L'écrivain et l'homme du monde sont ainsi référés au même modèle,
celui du bon danseur, celui qui "a l'air de la cour" :
147
Air
est tout à fait du bel usage. Il a l'air d'un homme de qualité, il a
l'air noble (...) il s'habille, il danse de bon air, il a dans ses
ouvrages un air de politesse qui le distingue fort des autres ; de
l'air dont il s'y prend il réussira.
Les fraises, les collets montés et les
vertugadins ne sont point revenus (...) parce qu'ils sont contraires à cet
air libre, propre et galant dont on s'habille depuis plusieurs années.
Disons aussi, pour ce qui regarde la langue, que le nerveze, le galimatias et le
phoebus ne reviendront point, par la raison qu'il n'y a rien de plus opposé à
cet air facile, naturel et raisonnable, qui est le caractère de notre
nation et comme l'âme de notre langue (14).
A la différence de l'esthétique
romantique, qui a tendance à saisir le style comme écriture autarcique, le
critique classique en parlant d'air se refuse à séparer l’œuvre littéraire des
normes qui régissent les comportements en société. On retrouve aujourd'hui cette
polyvalence avec un terme comme "style", qui vaut aussi bien du "style de
Proust" que d'un "style de vie" ou d'un "style de vêtement".
L'ethos apparaît indissociable d'un
"art de vivre", d'une "manière globale d'agir", de ce qu'un sociologue comme P.
Bourdieu nomme un habitus :
Les
conditionnements associés à une classe particulière de conditions d'existence
produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables
(...), principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations
qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée
consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les
atteindre (15).
Bourdieu souligne que l'usage le
plus ordinaire de la parole est également "une technique du corps et la
compétence proprement linguistique, et tout spécialement phonologique, est une
dimension de l'hexis corporelle où s'exprime tout le rapport au monde social".
Ainsi "le style articulatoire des classes populaires" serait-il "inséparable de
tout un rapport au corps dominé par
148
le refus des "manières" ou des
"chichis" et la valorisation de la virilité" (16). Dans les textes littéraires
aussi il s'agit de comprendre comment peut s'opérer une participation aux sens
sociaux à travers le langage, comment peuvent se fixer "des montages durables et
soustraits aux prises de la conscience" (17) :
Le
corps croit en ce qu'il joue...il ne représente pas ce qu'il joue, il ne
mémorise pas le passé, il agit le passé, ainsi annulé en tant que tel, il le
revit. Ce qui est appris par corps n'est pas quelque chose que l'on a, comme un
savoir que l'on peut tenir devant soi, mais quelque chose que l'on est
(18).
Dans la société coexistent de
manière plus ou moins conflictuelle un certain nombre d'habitus liés à
l'exercice du discours en certains lieux. C'est à travers eux que bien souvent
les oeuvres instaurent leur scénographie. Ainsi celle des Fables de La
Fontaine ou des Contes de Voltaire, dont on connaît le lien avec la
mondanité. Sur un pôle opposé l'ethos "furieux" d'un d'Aubigné se nourrit du
refus de l'habitus des courtisans et des genres littéraires qui se développent
dans leur orbite. E. Walter propose de même de lier l'ethos du Neveu de Rameau
à un conflit avec les habitus de "l'air de cour" :
Transgression calculée ou excès spontané, les
gesticulations indécentes de Rameau contreviennent aux consignes de civilité qui
règlent "l'habitus" de cour (comment boire, mastiquer, tousser ou se moucher)
(19).
Dans un tout autre registre,
l'énonciation romanesque de Zola est soutenue par l'habitus du savant tel qu'il
s'épanouit à la fin du XIX° siècle : grave, impartial, passionnément dévoué à la
raison, il sait observer méthodiquement les maladies de la société. Le cycle des
Rougon-Macquart se clôt significativement sur la figure du Docteur
Pascal, posé en double du romancier, qui se penche avec une héroïque neutralité
sur les tares de sa propre famille. Il se produit une confusion
149
entre les dossiers scientifiques du
personnage du médecin qui étudie les Rougon-Macquart et les dossiers du
romancier naturaliste qui écrit Les Rougon-Macquart :
Sur
cette planche élevée, toute une série d'énormes dossiers s'alignaient en bon
ordre, classés méthodiquement. C'étaient des documents divers, feuilles
manuscrites, pièces sur papier timbré, articles de journaux découpés, réunis
dans de chemises de fort papier bleu, qui chacune portait un nom écrit en gros
caractères (20).
Une confusion aussi entre les
convictions du savant et celles de l'écrivain :
Je
crois que l'avenir de l'humanité est dans le progrès de la raison par la
science. Je crois que la poursuite de la vérité par la science est l'idéal
divin que l'homme doit se proposer (21).
L'énonciation zolienne se laisse
envahir par la prose de la science comme l'habitus du romancier naturaliste
(avec ses enquêtes, ses dossiers...) par celui des savants.
L'ethos de l’œuvre littéraire ne
saurait cependant se réduire à la projection de catégories sociolinguistiques.
La littérature joue de ces catégories, en fonction de son économie propre, elle
s'appuie sur elles pour les excéder : Zola et Céline gèrent à leur manière le
français populaire, Molière et Giono le parler paysan, La Fontaine la
conversation mondaine...On ne fera pas non plus du corps le sens ultime de
l’œuvre ; les déterminations du corps ne sont qu'une des conditions du mode
d'existence et du pouvoir de l’œuvre, un articulateur et non un
fondement.
Effacement ou déstabilisation
de l'ethos
Les exemples que nous avons évoqués
jusqu'ici renvoient à des scénographies "massives", dont l'ethos implique des
garants nettement assignables. Mais il est
150
bien des textes, en particulier à
partir de la seconde moitié du XIX° siècle, qui prétendent se poser hors de
toute vocalité, voire hors de toute référence à une source énonciative. Une
telle prétention est inséparable du retrait de la rhétorique comme modèle du
discours, corrélatif de la constitution d'un champ littéraire qui se veut "pur",
libéré de toute autre préoccupation qu'esthétique.
En fait, l'énonciation de telles
oeuvres est cet effort même d'arrachement à toute vocalité. La "disparition
élocutoire du poète" dont rêve un Mallarmé n'est pas donnée, elle est conquise à
chaque pas de son texte, elle se confond avec son entreprise littéraire. On peut
ruser avec l'ethos, on ne peut l'abolir. Qu'il le veuille ou non, le poème
mallarméen implique un ton, une caractère, une corporalité, fussent-ils
évanescents. Le cygne a beau rêver d'être signe, le flux a beau devenir glace et
miroir, l'incorporation du garant est irrépressible :
Fantôme
qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
Il
s'immobilise au songe froid de mépris
Que vêt
parmi l'exil inutile le Cygne (22).
J.-P. Richard qui commente ce poème
évoque ce "lieu commun" du Symbolisme, le cygne, "chargé d'incarner chasteté,
poésie, exil, mélancolie précieuse". "Incarnation" qui est celle même de
l'énonciateur, ce poète exilé, mélancolique et précieux, fantomatique. Le cygne
mallarméen permet même de spécifier le processus d'incorporation du poème par le
lecteur : comme dans le mythe de Léda la pénétration s'opère par enroulement
tendre, "l'union reste aussi blanche, aussi immaculée que le plumage de l'oiseau
lui-même" (23).
Plus fréquent est le cas des oeuvres
qui jouent de la mise en relation de divers ethos. Dès lors que l'ethos n'est
qu'une dimension de la scénographie, il est soumis sur ce point aux mêmes
contraintes qu'elle. On se souvient du code langagier de Céline qui dans
Voyage au bout de la nuit fait s'entrechoquer narration romanesque
classique et ethos populaire, libérant ainsi une corporalité
151
et un caractère qu'on ne peut
enfermer dans la plénitude d'une nature. Cette énonciation en déséquilibre
permanent où se mêlent sans transition un dire "populaire" et des signes
d'appartenance à la narration littéraire se reporte dans l'histoire à travers le
couple inséparable Bardamu-Robinson, le médecin et l'homme du peuple. Comme eux
le garant de cette scénographie apparaît toujours divisé, séparé de lui-même.
Devant l'impossibilité de se trouver un lieu il n'a pas d'autre issue que la
fuite indéfinie.
L'incorporation
textuelle
L'"incorporation" qu'appelle l'ethos
se développe elle-même sur une corporalité tellement évidente qu'on risque de
l'oublier, celle du texte. L’œuvre n'est pas seulement un certain mode
d'énonciation, elle constitue aussi une totalité matérielle qui en tant que
telle fait l'objet d'un investissement par l'imaginaire. En particulier, toute
oeuvre a une longueur déterminée et implique un découpage spécifique (en
parties, chapitres, strophes...) qui n'est pas indépendant de la scénographie et
du contenu des oeuvres.
C'est d'ailleurs un des plus vieux
clichés de la rhétorique que celui qui consiste à assimiler le texte à un corps,
à conférer à un logos particulier une tête ou des pieds. Lieu commun que
rappelle Platon :
Eh
bien, tu avoueras du moins, je pense, qu'un discours doit être constitué comme
un être vivant, avec un corps qui lui soit propre, une tête et des pieds, un
milieu et des extrémités, toutes parties bien proportionnées entre elles et avec
l'ensemble (24)
"Métaphore" qui, en faisant du texte
un être de la nature bien ou mal né, renvoie l'auteur à une paternité.
Ici les contraintes d'ordre
médiologique jouent un rôle essentiel. On a vu qu'à la différence de l’œuvre
récitée, l’œuvre lue individuellement sous forme de codex
152
ou de livre, permet d'offrir une
perception panoptique. Elle suscite en effet une tension entre la linéarité de
la lecture et la possibilité de superposer, pour les confronter, paragraphes,
pages, chapitres, parties. Le genre impose également ses contraintes. Le
découpage des Caractères en fragments de longueurs variables regroupés lâchement
autour de quelques rubriques implique un corps textuel soumis aux scansions de
la littérature mondaine, comme dans la conversation polie où il faut éviter de
parler trop longtemps, où l'on doit varier sans cesse son sujet et son angle
d'attaque. En revanche, bien des oeuvres du XIX° renouent avec le modèle de
l'organisme, figure alors dominante de la totalisation.
Cette "incorporation textuelle" par
laquelle le texte intègre ses unités correspond donc à une diversité de découpes
discursives, en fonction des genres et des positions esthétiques. La brièveté
des genres mondains du XVII° siècle (celle des lettres, des impromptus, des
maximes, etc.), n'a pas du tout la même valeur que la concision des oeuvres qui
à la même époque sont produites dans l'orbite du jansénisme. Dans ce dernier cas
les oeuvres tendent vers la fragmentation (Maximes de La Rochefoucauld,
Pensées de Pascal, Essais de morale de Nicole, multiples recueils
de citations ou de réflexions pieuses...). Découpe discursive qui privilégie la
discontinuité, le repli sur l'intériorité, l'autarcie d'unités textuelles qui ne
trouvent pas à s'intégrer dans une totalité naturelle, un ordre visible du
monde. Ce "désordre" correspond à une représentation de l'univers contemporaine
de la révolution scientifique qui, ruinant le cosmos traditionnel, a rendu le
monde infini. Ce qu'atteste la figure emblématique d'un Pascal, janséniste et
savant confronté aux "espaces infinis" (25).
En revanche, l'absence de centre,
l'organisation rhapsodique des Essais de Montaigne n'impliquent pas un
éclatement du cosmos et une discontinuité généralisée, mais le parcours d'une
nature continue dont le désordre apparent cache un ordre bienfaisant, dont la
multiplicité est à la mesure de la multiplicité intérieure du sujet. Sur ce
point on constate d'ailleurs une évolution significative, puisque le passage du
stoïcisme du livre I à la sagesse plus
153
détendue du livre III va de pair
avec une transformation de la découpe discursive :
Par ce
que la coupure si fréquente des chapitres, de quoi j'usais au commencement, m'a
semblé rompre l'attention avant qu'elle soit née, et la dissoudre, dédaignant
s'y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs,
qui requièrent de la proposition et du loisir assigné (26).
La réversibilité entre l'univers
décrit et l'incorporation textuelle trouve effectivement son couronnement dans
ce livre III, où Montaigne thématise sans cesse la conformité intime de son
énonciation, de son propre corps et de la doctrine qu'il délivre. On comprend
que cette doctrine ne puisse être mieux montrée qu'à travers le spectacle de
l'économie du corps de son auteur (voyages, maladies...), incorporés dans la
parole même qui les porte. Le discours des Essais, réalise ainsi ce dont
il parle, il devient cosmos à l'image du cosmos dans lequel il émerge et où il
prétend retourner.
La communication comme
contagion
Le phénomène de l'ethos met
particulièrement bien en évidence la dimension analogique de la communication
littéraire. Les théoriciens de la communication opposent cette communication
"analogique" à la communication "digitale" (27) : la première fait signe en
maintenant un contact (métonymie, ressemblance...) entre l'énoncé et son
référent, alors que la seconde se développe sur une logique binaire qui accentue
l'arbitraire du signe à l'égard du référent. L'analogique correspond à peu près
aux "indices" de la célèbre tripartition des signes de C. S. Peirce (indices,
icônes et symboles).
Les tours que les grammairiens
nomment hypocoristiques offrent un bon exemple d'énoncés où la dimension
analogique joue un rôle important. Quand
154
on s'adresse à un bébé ou à un
animal familier (« J'avais de beaux yeux, moi », « Il est gentil, le chienchien
à sa mémère ») on use d'une énonciation caressante (c'est d'ailleurs le sens
d'"hypocoristique"), on produit une espèce de caresse verbale. On ne se contente
pas de dire quelque chose de gentil, on énonce gentiment, avec sans doute l'idée
que ce coénonciateur qui ne peut pas parler pourra ressentir physiquement le
contenu affectueux de l'énoncé. A un niveau de complexité très supérieur, la
communication littéraire présente une structure comparable : l'énoncé se donne ˆ
travers le ton d'un garant qui établit le contact en s'impliquant dans une
dynamique corporelle. Le coénonciateur d'une oeuvre littéraire ne fait pas qu'y
déchiffrer des significations, il entre dans une scénographie, il participe
d'une sphère où il peut rencontrer un énonciateur garant du monde représenté.
Comme dans les pratiques magiques où la représentation que l'on manipule
(figurine de cire, dessin...) est censée en contact avec la personne
représentée, l'énonciation de l’œuvre, loin de flotter au dessus du monde
qu'elle déploie, est censée en participer. A la différence de ce qui se passe
dans la narration orale ou le théâtre, pour lesquels la communication est
directe, physique, la littérature destinée à la consommation écrite doit en
passer par les ressources d'une lecture. Mais dans tous les cas l’œuvre impose
la présence de son ethos, enveloppante et invisible.
NOTES
(1) Aristote, Rhétorique,
1378.
(2) Rhétorique générale,
Larousse, 1970.
(3) Walter J. Ong, Orality and
literacy, The technologizing of the world, London-New York, Methuen, 1983,
p. 71-72.
(4) Nous avons introduit ce concept
dans notre Genèses du discours (Liège, Mardaga, 1984, p.101) et l'avons
développé dans L'Analyse du discours, introduction aux lectures de
l'archive, Hachette, 1990, p.183-187.
(5) "Le satyre", La Légende des
siècles, Première série.
(6) Les Tragiques ont paru en
1616, mais ont été commencées en 1577. La Vie dévote est de 1609. En 1620
d'Aubigné s'installe à Genève, non loin d'Annecy dont François de Sales est
l'évêque.
(7) Oeuvres, Gallimard, La
Pléiade, 1969, p.34. C'est nous qui soulignons.
(8) Op. cit. p.36.
(9) Op. cit. p.153 et
p.155.
(10) Op. cit. p.35
(11) II° entretien, Paris, S.
Mabre-Cramoisy, 1771, p.42.
(12) A rebours, Gallimard,
folio, 1977, p.120
(13) F. Berlan, "Etude contextuelle
du mot style et de ses substituts dans les Réflexions sur la poétique du Père
Rapin", in Rhétorique et discours critiques, Presses de l'Ecole Normale
Supérieure, 1989, p.98. Nos remarques sur air s'inspirent de ce
travail.
(14) Les Entretiens d'Ariste et
d'Eugène, II° entretien. Cité par F. Berlan, art. cit. p.101
(15) P. Bourdieu, Le Sens
pratique, Paris, Minuit, 1980, p.88.
(16) "L'économie des échanges
linguistiques", in Langue française n° 34, 1977, p.31 .
(17) Le Sens pratique. p.33
et p.34.
(18) Op. cit.
p.123.
(19) « Les "intellectuels du
ruisseau" et Le Neveu de Rameau », Cahiers TEXTUEL, n° 11, 1992,
Université de Paris VII, p.55.
(20) Le Docteur Pascal, chap.
1, Livre de Poche, p.12
(21) Op. cit.
p.66.
(22) "Le vierge, le vivace et le bel
aujourd'hui...", in Oeuvres de Mallarmé, Classiques Garnier, 1992,
p.69.
(23) L'Univers imaginaire de
Mallarmé, Seuil, 1961, p.255, passim.
(24) Phèdre, 264-c,
trad.E.Chambry, Garnier-Flammarion, 1964.
(25) Sur ce sujet voir M. Serres,
Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques, PUF, tome II, 1968,
p.647-712.
(26) Essais, Livre III,
chap.IX, Classiques Garnier, tome II, 1962, p.403.
(27) Pour une présentation
didactique voir P. Watzlavick, J. Helmick-Bevin, Don D. Jackson, Une Logique
de la communication, tr. fr. Seuil, 1972, chap.2.
QUATRIEME PARTIE :
L'ÉNONCIATION DANS L'ENONCE
157
CHAPITRE 1
: LA DUPLICITE ENONCIATIVE
Toujours doublé par le dire qui le
porte, ce que dit l’œuvre ne peut se clore sur soi. Le texte ne laisse pas voir
le monde à la façon d'une vitre idéalement transparente dont on pourrait oublier
l'existence ; il ne le fait qu'en interposant tacitement son cadre énonciatif
qui, lui, n'est pas représenté. L'énonciation doit ainsi gérer une irréductible
duplicité, articuler ce que l’œuvre représente sur l'évènement énonciatif que
constitue cet acte de représentation.
Les paradoxes
pragmatiques
Quand quelqu'un parle
on ne prête pas attention à ce que montre implicitement son énonciation : qu'il
s'agit d'un acte de communication, que ce dernier constitue une affirmation, une
promesse, un ordre..., mais aussi que le locuteur respecte les règles du
discours (qu'il est sincère, que son énoncé est doué de sens, etc.). Le plus
souvent cette duplicité passe inaperçue ; elle ne s'impose que si une tension se
fait jour, si d'une manière ou d'une autre le cadre fait irruption dans le
tableau.
158
Lorsqu'on déclare par
exemple "Je suis modeste" il se creuse une discordance entre l'énoncé et l'acte
d'énonciation : le fait de dire qu'on est modeste ne constitue pas un acte de
modestie, il y a contradiction entre ce que dit l'énoncé et ce que montre son
énonciation. On a ici affaire à ce qu'on appelle un paradoxe pragmatique,
c'est-à-dire à une proposition qui est contredite par ce que montre son
énonciation. Ce type de paradoxe peut résulter d'incompatibilités très diverses
entre l'énoncé et les conditions (matérielles, psychologiques, sociologiques)
attachées à son énonciation. Tel serait le cas par exemple d'une oeuvre dont
l'énoncé récuserait la validité de la littérature ou de
l'Art.
Pour les oeuvres
littéraires comme pour les énoncés "ordinaires" on a tendance à oublier le cadre
pragmatique, à ne voir que le dit. Pourtant, la confrontation entre ce dit et
l'acte d'énonciation est une dimension essentielle de l’œuvre littéraire : non
seulement elle construit un monde, mais encore elle doit gérer la relation entre
ce monde et l'évènement que constitue son propre acte d'énonciation,
lequel
ne peut être rejeté simplement à l'extérieur du
monde représenté.
Même pour les cas de
contradiction manifeste entre l'énoncé et son cadre énonciatif il est très
difficile d'établir une typologie de ces phénomènes, car les facteurs à prendre
en compte sont multiples. N'importe quel élément du cadre énonciatif montré par
l'énonciation de l’œuvre est susceptible d'entrer en conflit avec l'énoncé : le
fait qu'il s'agisse d'une énonciation verbale, d'une oeuvre d'art, d'un énoncé
littéraire, d'une énonciation relevant d'un certain genre ou d'une certaine
position esthétique, d'une énonciation qui se tienne en un certain moment et un
certain lieu...
Ces tensions entre
cadre et tableau ne sont évidemment pas gratuites ; elles nous portent au cœur
des oeuvres, à la légitimation de leur existence. Dans les 152 proverbes mis au goût du jour de P.
Eluard et B. Péret (1925) le conflit entre ce que montre la scénographie du
genre proverbial (les affirmations de la "Sagesse des nations" sont censées
raisonnables) et le contenu absurde des énoncés vise à disqualifier le monde du
sens commun et à légitimer un univers "surréel" dans lequel il serait normal
d'énoncer ce type d'énoncés.
159
Dire sur le
dire
Le cas le plus simple,
ce sont les textes tels "Le pouvoir des fables" de La Fontaine (Fables, VIII,4), qui traitent
explicitement des effets pragmatiques (du "pouvoir") attachés à leur propre
genre. On ne peut pas les lire sans les retourner vers leur cadre, puisque ce
qui y est dit concerne précisément l'énonciation de ce dit. De manière
performative l’œuvre atteste ce qu'elle dit. Ce faisant, l'auteur prend des
risques : si la fable est sans "pouvoir", si elle n'est pas réussie, la thèse
qu'il défend et qui le légitime se trouve
invalidée.
Souvent le brouillage des niveaux
déstabilise le texte. Ainsi dans ce fragment des Essais :
Il y a
plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses, et
plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que nous
entregloser. Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grande
cherté. Le principal et plus fameux savoir de nos siècles, est-ce pas savoir
entendre les savants ? Est-ce
pas la fin commune et dernière de tous études ? Nos opinions s'entent les unes
les autres. La première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce. Nous
eschellons ainsi de degré en degré. Et advient de là que le plus haut monté a
souvent plus d'honneur que de mérite ; car il n'est monté que d'un grain sur les
épaules du pénultime (1).
De prime abord, ce texte ne semble
pas poser de problèmes. Mais si on le renvoie à l'énonciation qui le porte on
entre dans de grandes difficultés : comment le situer (et au-delà comment situer
l'ensemble des Essais ?) par rapport à ces livres et ces auteurs qui "s'entreglosent" ?
Est-ce que le fait de dire qu'il est grande cherté d'auteurs range ipso facto
Montaigne parmi ces véritables auteurs, alors même que les Essais se présentent
comme une immense glose, un parcours de citations ?
160
Montaigne est-il
seulement "monté d'un grain sur les épaules" des autres ou s'est-il excepté de
la loi commune par la dénonciation des gloses ? Cette mise en suspens est bien
dans la veine d'un ouvrage dont l'auteur fait de Que sais-je ? sa thèse centrale
: une thèse qui ne se "pose" qu'entre guillemets, dans le suspens entre
assertion et interrogation.
Les Fables de La Fontaine jouent également
beaucoup de ces mises en suspens.
Ainsi dans "Les obsèques de la
lionne" (VIII,14) que nous avons considérées dans Pragmatique pour le discours
littéraire (chap.8), est-ce seulement lorsqu'on prend en compte la moralité que
se produit le télescopage des niveaux. Cette moralité porte en effet un jugement
sur l'histoire du cerf et du lion qui amène le lecteur à comprendre que c'est
l'énonciation même de la fable "Les obsèques de la lionne" qui se trouve
représentée dans cette histoire :
Amusez les rois par
des songes,
Flattez-les, payez-les
d'agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur
cœur soit rempli,
Ils goberont l'appât, vous serez
leur ami.
Ce jeu de miroirs est
déstabilisateur. Si on interprète le cerf comme le porte-parole du fabuliste, si
on fait entrer l'acte d'énonciation dans l'énoncé, alors la fable devient une
violente attaque contre le roi. Mais pour cela il faut que la fable que nous
lisons soit un "agréable mensonge" adressé au roi...Comment en décider
?
On pourrait faire des remarques du même ordre pour nombre de fables
dont la moralité invite à retourner l'énoncé vers son cadre énonciatif. Ainsi
"La cour du lion" (VII,8) ou "L'homme et la couleuvre" (X, 1). La première se
conclut par ces vers :
Ne soyez à la cour, si vous
voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur
trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre
en Normand.
La seconde par ceux-ci
:
On en use ainsi chez les grands
:
La raison les offense, ils se
mettent en tête
Que tout est né pour eux,
quadrupèdes et gens,
Et
serpents.
Si quelqu'un desserre les
dents,
C'est un sot. - J'en conviens :
mais que faut-il donc faire ?
Parler de loin, ou bien se taire.
(C'est nous qui
soulignons)
161
En considérant ces deux
moralités, le lecteur est obligé de se demander si c'est "en Normand"
ou "de loin" que parle l'auteur des fables qu'il est en train de lire.
Interrogation qui ne peut trouver aucune réponse satisfaisante. Supposons en
effet que les Fables,
par les détours qu'elles prennent pour critiquer le roi, relèvent de la parole
de Normand ; le seul fait de le dire explicitement ne leur ôte-t-il pas leur
caractère de parole de Normand ? Quant à la moralité de "L'homme et la
couleuvre", parle-t-elle "de loin" ou non ? En disant qu'elle parle de loin,
elle parle en fait "de près", accomplissant très exactement le contraire de ce
qu'elle prescrit. A moins que la littérature en tant que telle ne puisse en
aucun cas être une parole directe. Mais qui peut en décider
?
A l'évidence, l'auteur
des Fables joue serré. Il énonce sur une limite, à travers des "fictions" qui
menacent sans cesse de s'abolir comme telles. Tel Esope, l'esclave qui dit aux
grands la vérité, il joue de l'inquiétante ambivalence de la parole, à la fois
la pire et la meilleure chose du monde. Ses fables sont offertes aux puissants,
mais le cadeau peut aussi bien apparaître comme un poison. L'auteur est ce
parasite qui, telle la couleuvre de sa fable, mord les grands qui
l'entretiennent, les dénonçant comme les vrais parasites. Le fabuliste a les
ruses, les replis, les contorsions du serpent, qui énonce dans l'intervalle ténu
entre sa condamnation à mort et l'exécution de la sentence
:
Mais trouve bon
qu'avec franchise
En
mourant au moins je te
dise
Que le symbole des
ingrats
Ce n'est point le
serpent, c'est l'homme.
(C'est nous qui
soulignons)
162
Celui qui parle en
dernier
Par définition, le
fabuliste se place au niveau énonciatif le plus élevé, au-dessus de tous ses
personnages : c'est lui qui est responsable de la moralité, qui impose un sens
au récit. Il a le dernier mot. La fable du pouvoir implique la mise en oeuvre
des pouvoirs de la fable. On le voit bien avec "Le loup et l'agneau" (I, X), qui
s'ouvre par la cruelle moralité :
La raison du plus fort est
toujours la meilleure
Soit. Mais quel est le
statut de la "raison" supplémentaire que constitue l'énonciation même de cette
fable (y compris sa moralité), cette "raison" qui a justement le pouvoir de
dénoncer chez les puissants la mauvaise "raison" des puissants ? L'axe de la
fable n'est pas tant la raison du plus fort que la relation entre deux forces :
celle de la parole du puissant mise en scène dans l'histoire et celle de la
parole de l'écrivain. Le fort a beau être fort, la force de son verbe doit se
mesurer avec celle du fabuliste qui lui donne la parole. De façons différentes,
le loup comme l'écrivain tiennent des discours sans réplique.
Dans "Les animaux
malades de la peste" (VII, I) l'ensemble de la hiérarchie sociale nous est
présentée, avec son élément maximal (le lion) et son élément minimal (l'âne). Le
roi parle en premier ; le baudet s'exprime en dernier. Ou plutôt presque le
dernier. Car la moralité se trouve placée tout à la fin, après le discours de
l'âne :
Selon
que vous serez puissant ou misérable
Les
jugements de cour vous rendront blanc ou noir
Apparemment l'injustice
triomphe encore. Mais comme dans "Le loup et l'agneau" c'est le fabuliste qui a
le dernier mot. La moralité vient énoncer un jugement sur les jugements iniques
des cours, faire de la fable une sorte de jugement en appel qui tire toute sa
force de son constat d'impuissance. Le cadre vient contester le
tableau.
163
Le poète et le
roi
On ne peut cependant
pas se contenter de hiérarchiser les niveaux de discours. L'écrivain a beau se
représenter dans un angle obscur ou sous quelque visage d'emprunt, il est pris
dans le champ de forces qu'il donne à voir. A la cour il possède lui aussi une
place, fût-elle paratopique. Mais c'est précisément cette paratopie qui le place
dans une troublante similitude avec le roi, et avec l'âne. Celui qui parle en
dernier, après l'âne ou l'agneau, au plus bas, se trouve également placé au plus
haut, au-dessus du lion même. Ecrire à la cour et sur la cour, qu'on le veuille
ou non, c'est rivaliser avec le roi en rivalisant avec l'âne. Il y a là un fait
de structure. Le roi, en tant qu'il est roi, occupe une position comparable.
Placé à la fois dans et hors de l'espace social, il n'a de comptes à rendre qu'à
Dieu. Comme l'écrivain il excède la cour, il en est sans en être. Tous les deux,
mais de façons distinctes, représentent le corps social qu'ils
bornent. Le roi attend de l'artiste qu'il mue son règne en monument, tandis que
l'artiste rêve d'accéder à une royauté par son monument littéraire. Pour être un
grand roi il faut susciter de grandes oeuvres ; pour faire oeuvre il faut savoir
dénoncer le roi. La partie ne peut qu'être serrée.
Subtile symétrie entre
les extrêmes, entre le bouffon et le roi, entre le conteur aux vaines paroles et
celui qui est à la source de la loi. L'un et l'autre vivent des signes, par la
grâce de Dieu médiateurs entre la société et les forces transcendantes. Tous
deux ont une parole créatrice de réalité : le monarque profère la loi,
l'écrivain crée des fictions qui font concurrence au monde où règne le roi. Mais
là où le jugement royal tranche, l'énonciation de l'écrivain trame, tisse, elle
assujettit la violence dans les rets de son texte : le "jugement" en appel, la
"raison" la meilleure, c'est l'énonciation séductrice de la fable. Aux énoncés
tranchants du lion qui ordonne la mort ("...venez, loups/Vengez la reine,
immolez tous/Ce traître à ses augustes mânes") s'opposent victorieusement les
"agréables mensonges" du cerf fabulateur.
164
Cette similitude entre
celui qui détient les mots du pouvoir et celui qui sait jouer du pouvoir des
mots est bien marquée dans l'ambivalence de la figure du bouc émissaire, du
paria qui peut devenir roi. Pour retrouver son trône Ulysse se fait mendiant
dans son propre palais ou aède dans celui du roi des Phéaciens. Ambivalence bien
connue du sacer latin,
à la fois "sacré" et "maudit" :
Tout
mot qui désigne la limite séparatrice entre deux domaines sera un mot
"dédoublé". Une limite peut être abordée d'un côté ou de l'autre et, pour peu
que les deux côtés soient conçus comme opposés, la double possibilité
s'accomplira en Gegensinn ("sens contraire"). On en trouve de remarquables exemples dans les
langues. Ainsi le nom indo-européen de la femme s'est spécialisé dans le domaine
anglais de manière à signifier la femme, celle qui fait limite à l'ensemble des femmes dans la
société : queen signifie aussi bien la reine que la prostituée en moyen anglais
(2).
L'âne est un roi en puissance ; hôte qui peut se muer en son Hôte,
parasite qui peut occuper le trône du maître.
Le tableau de
l'échec
Le recueil des
Fables s'ouvre sur "La cigale et la fourmi", où nous est contée la triste
condition du poète parasite qui chante au lieu d'exercer un métier respectable,
d'épargner, de prolonger sa lignée. Mais cette condition est précisément celle
de l'auteur : pour pouvoir écrire ces Fables, il faut mener une vie de
cigale. Avec l'espoir toutefois, si l’œuvre est réussie, d'échapper à la cruelle
destinée de l'insecte. Au lieu de chanter en pure perte, l'auteur entend écrire,
faire oeuvre durable. Même s'il meurt de misère, en fourmi plus subtile que les
fourmis ordinaires, il aura fait fructifier un capital soustrait aux
vicissitudes des temps. Pour donner le jour à ses Fables l'auteur est ainsi contraint
d'être à la fois fourmi et cigale, de jouer la fourmi contre la cigale et la
cigale contre la fourmi. Plus rusé que la fourmi qui entasse écu sur écu pour
acheter titres ou fiefs, il bâtit sa demeure sur la gloire littéraire. La raison
du plus faible sait parfois être la meilleure si, chose improbable, l’œuvre se
révèle chef-d’œuvre.
165
Mais c'est en se portant sur la
limite, en explorant les cercles dans lesquels est prise son énonciation que
l'auteur conjure le spectre de l'échec. En commençant son livre par "La cigale
et la fourmi" il montre les périls de son énonciation à travers une activité de
cigale, l'écriture fabulatrice. Il fait le pari de retourner en triomphe le
spectacle de la misère des poètes.
Cette tension entre échec dit et
réussite montrée dans l'énonciation peut se porter au cœur même du processus
créateur, pour peu que l’œuvre dresse le tableau de l'impuissance de
l'artiste.
C'est le cas de
L’œuvre de Zola, qui
met en scène l'échec d'un peintre, Claude Lantier, qui finit par se pendre
devant un tableau qu'il ne parvient pas à achever, celui de "la Femme au sexe
fleuri d'une rose mystique" (3). La course du personnage vers la
mort
est inséparable de la victoire de l'auteur du
livre qui montre paradoxalement sa puissance sur le cadavre de l'artiste raté.
Cette duplicité de l'énonciation est d'ailleurs thématisée dans l'intrigue même,
puisque l'histoire inclut un personnage double de Zola, le romancier naturaliste
Sandoz, qui accède à la gloire pendant que le peintre déchoit
:
Le
grand travail de sa vie avançait, cette série de romans, ces volumes qu'il
lançait coup sur coup d'une main obstinée et régulière, marchant au but qu'il
s'était donné, sans se laisser vaincre par rien, obstacles, injures, fatigues
(4).
En fait, l'axe du récit n'est pas la relation entre l'auteur et
Claude, mais entre cet auteur et le couple que forment Claude et Sandoz : la
création réussie est passage par la mort, débat avec l'impuissance, le
refoulement, le renoncement à la vie.
On peut mettre en
parallèle la relation entre Claude et l'auteur de L’œuvre avec celle entre Frédéric
Moreau et l'auteur de L'Education
sentimentale. Pour P.
Bourdieu,
166
Là où
on a coutume de voir une de ces projections complaisantes et naïves du genre
autobiographique, il faut voir en réalité une entreprise d'objectivation de soi,
d'autoanalyse, de socioanalyse. Flaubert se sépare de Frédéric, de
l'indétermination et de l'impuissance qui le définissent, dans l'acte même
d'écrire l'histoire de Frédéric, dont l'impuissance se manifeste, entre autres
choses, par son incapacité d'écrire, de devenir écrivain (...) L'auteur de
L'Education sentimentale est précisément celui qui a su convertir en projet artistique la
"passion inactive" de Frédéric (5).
Cette analyse psychologique et sociologique
qui nous semble très juste ne doit pas faire oublier le fonctionnement discursif
: Flaubert aurait fort bien pu "se séparer de Frédéric" dans "l'acte même
d'écrire" sans qu'il se produise dans son oeuvre une tension entre le dispositif
énonciatif et l'histoire racontée. Or l'Education sentimentale, indépendamment
de la bio/graphie de Flaubert, est traversée par la tension entre le tableau
d'une vie d'auteur raté et le cadre d'un récit qui doit consacrer la réussite de
son auteur à travers cette énonciation même.
L'impossible absence
des Muses
Zola ou Flaubert nous
offrent le spectacle de l'impuissance créatrice, mais la tension entre le dit et
le dire ne va pas jusqu'au paradoxe puisque les artistes ratés ne sont pas les
auteurs des oeuvres qui décrivent leur échec. En revanche, avec le célèbre
sonnet des Regrets de
Du Bellay « Las, où est maintenant ce mépris de fortune ? » on peut parler de
paradoxe. Le poète y déplore sa stérilité créatrice, concluant ainsi
:
Maintenant la fortune est maîtresse de
moi,
Et mon
cœur, qui soulait être maître de soi,
Est
serf de mille maux et regrets qui m'ennuient,
De la
postérité je n'ai plus de souci,
Cette
divine ardeur, je ne l'ai plus aussi,
Et les
Muses de moi, comme étranges, s'enfuient.
167
Puisque ce sont les
Muses qui inspirent les poèmes, le cadre énonciatif contredit manifestement
l'énoncé : les Muses ne "s'enfuient" pas, puisqu'il faut qu'elles soient
présentes pour inspirer ce poème qui dit qu'elles s'enfuient...Le poème dénonce
"les regrets qui l'ennuient", l'empêchent de faire oeuvre, dans un recueil qui
s'intitule précisément...Les Regrets.
Ce jeu sur la mention
et l'usage du terme regrets permet de signifier indirectement le projet de
l’œuvre. Les Regrets ne
sont pas seulement le regret de la France ou le tombeau des illusions perdues,
ils sont aussi le regret de ne pas appartenir aux "vrais poètes sacrés de
Phébus" (sonnet 4), Horace, Pétrarque ou Ronsard. Du Bellay retourne le poison
en remède, il fait de cet écart même la condition d'un nouveau positionnement et
d'un nouveau contrat énonciatif. Les Muses qui "s'enfuient" sont celles d'antan,
celles de ses ambitions poétiques antérieures. Les Regrets, en revanche, impliquent des
Muses d'un autre air, susceptibles de légitimer l'énonciation de l'auteur
:
Je me
contenterai de simplement écrire
Ce que
la passion seulement me fait dire,
Sans
rechercher ailleurs plus graves arguments.
(sonnet
4)
Les mauvais
romans
Dans L’œuvre
ou L'Education
sentimentale l'énonciation du romancier naturaliste
se confronte au processus créateur. En revanche, dans un roman comme
Madame Bovary
l'énonciation flaubertienne doit gérer son rapport au romanesque même.
On a tendance à
considérer ce récit comme un cadre neutre à l'intérieur duquel l'auteur se
moquerait des mauvais romans dont son héroïne, nouveau Don Quichotte, aurait la
tête pleine, pour son plus grand malheur. En fait, le "réalisme" de
Madame Bovary n'est pas
un cadre rassurant, la narration flaubertienne s'y nourrit de sa
confrontation
permanente avec un Autre dont il doit
s'arracher. Le lecteur ne lit pas seulement l'histoire d'Emma mais aussi
l'affirmation réitérée de la distance entre cette histoire et l'énonciation qui la porte
:
168
Ce
n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des
pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on
crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots,
larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets,
messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne
l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes
(I,6)
Par son ironie, ses
coupes sèches, sa juxtaposition hétéroclite, le roman de Flaubert montre dans
son dire même son rejet de ce type de littérature de "méandres", de "harpes" et
de "chants". Madame Bovary est soutenue par l'utopie d'un roman sans romanesque. Alors qu'Emma vit comme échec mortel l'écart entre le romanesque et
la "réalité", le texte de Flaubert prétend triompher en exploitant cet écart
même. Zola voit en Flaubert "un narrateur qui se contente de dire ce qu'il
trouve dans le cadavre humain" (6) et dont l’œuvre se caractériserait par
"l'absence de tout élément romanesque". En fait, ce n'est vrai que si l'on
accepte le piège de l'illusion narrative : loin d'être "absent" le romanesque
est sans cesse convoqué par la voix d'un narrateur qui prétend le
conjurer.
Mais peut-on ainsi
maintenir une extériorité parfaite entre roman et romanesque ? A en croire son
auteur, Madame Bovary montre "la vie" ; entendons non "la vie" mais la vie quand celle-ci
ne ressemble pas à un roman. Or Madame
Bovary constitue à l'évidence un roman. Est-il
possible de tracer une frontière entre roman romanesque et roman sans romanesque
? Les déceptions successives d'Emma ne définissent-elles pas un romanesque à
rebours ? Dès lors que Madame Bovary est un roman la vie d'Emma ne devient-elle pas romanesque ? Emma se
laisse séduire par les "mauvais" romans, mais existe-t-il une "bonne" séduction
romanesque ?
169
Mutatis
mutandis on se trouve dans la situation du
philosophe qui déploie toutes les ressources de la philosophie pour montrer
l'absurdité de la philosophie ou développe une nouvelle philosophie pour
débarrasser le monde de la philosophie. Madame Bovary, au lieu de faire sortir Emma de
tout cadre romanesque, ne déplace-t-elle pas ce romanesque
?
Le fard des
passions
Si Madame Bovary montre la nocivité du
romanesque à travers un roman, que dire d'une oeuvre comme le Dom Juan de Molière, qui entend montrer
les méfaits de la séduction et des masques trompeurs à travers toutes les
séductions de l'illusion théâtrale ? La théâtralité littéraire, par le cadre
qu'elle implique, vient miner les vertus qu'elle est censée défendre.
Puisque la théâtralité
participe inévitablement de ce qu'elle dénonce, que le mal se trouve dans le
remède, on comprend que les jansénistes les plus conséquents ou Bossuet aient
condamné toute forme de théâtre, fût-ce celui qui prétend condamner la passion.
Pour eux, le mouvement de la représentation esthétique sape la dénonciation des
simulacres à laquelle est censée se livrer l’œuvre
:
Mais
pourquoi en est-on si touché si ce n'est, dit saint Augustin, qu'on y voit,
qu'on y sent l'image, l'attrait, la pâture de ses passions ? et cela dit le même
saint, qu'est-ce autre chose qu'une déplorable maladie de notre cœur ? On se
voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables
objets ; on devient bientôt un acteur secret de la tragédie ; on y joue sa
propre passion ...(7).
Si
l'on considère presque toutes les comédies et tous les romans, on n'y trouvera
guère autre chose que des passions vicieuses, embellies et colorées d'un certain
fard qui les rend agréables aux gens du monde. Que s'il n'est pas permis d'aimer
les vices, peut-on prendre plaisir à ce qui a pour but de les rendre aimables ?
(8).
170
Pour les ennemis du
théâtre, l'ambiguïté de Dom Juan n'est pas seulement dans la pièce, par exemple lorsque les
convictions religieuses de Sganarelle sont ridiculisées par son maître, mais
dans le fait même que ce soit une représentation donjuanesque qui dénonce le
donjuanisme. De là l'effort désespéré de certains jansénistes pour arracher
l'Ecriture, expression de la loi de Dieu, à toute littérature : une expression
séduisante de la parole divine contredirait l'austérité de son contenu.
On peut relire dans la même
perspective "Le corbeau et le renard", emblématique des nombreuses fables de
séduction écrites par La Fontaine. Le discours séducteur de l'auteur vient se
confronter à celui du renard : existe-t-il une "bonne" séduction, celle de la
littérature qui, unissant morale et agrément, aurait pour rôle de dénoncer la
"mauvaise", celle du courtisan ? N'est-ce pas la même, dès lors que l’œuvre
aussi offre de vaines images en échange de richesses effectives ?
Une fois de plus, on
rencontre à l'impossibilité de séparer le tableau de son cadre. Ce qui est donné
à voir, ce n'est pas la vie d'Emma, les méfaits d'un séducteur sévillan ou d'un
goupil courtisan, mais des oeuvres relevant de genres de la littérature : un
roman, une comédie ou une fable. Les appartenances génériques des énoncés ne
sont pas une enveloppe contingente, elles font partie intégrante du "message".
Nous sommes bien obligés de croire que c'est parce que la destinée de Phèdre
était digne de figurer dans une tragédie qu'elle est ainsi représentée dans une
"tragédie" de Racine, mais il est non moins vrai que cette destinée est tragique
dans la mesure où elle figure dans une tragédie. Dans la pièce nous n'avons
accès à la vie de Phèdre qu'en tant qu'elle est traversée par son appartenance
au rituel littéraire de la tragédie classique. L’œuvre ne montre la "nature"
qu'en montrant aussi la fenêtre à travers laquelle on la voit.
171
Le monde de
l’œuvre
Nous avons vu en III,1
que le monde représenté par l’œuvre devait légitimer sa scénographie. Mais,
fondamentalement, toute oeuvre gère à sa manière la relation entre ce qu'elle
dit et le fait même qu'elle puisse le dire. Il lui faut, d'un seul mouvement,
donner à voir un monde
et justifier le fait que ce monde-là soit
compatible avec l'énonciation littéraire qui le donne à
voir.
Lorsque Lamartine évoque un univers
rongé par la mélancolie, ou Baudelaire le conflit du spleen et de l'idéal, il
faut que d'une manière ou d'une autre ils fassent coexister cet univers avec le
fait que constitue leur propre discours sur lui : le monde désenchanté ou en
proie au spleen est aussi un monde dans lequel il y a quand même place pour la
poésie de Lamartine ou celle de Baudelaire, un monde ainsi troué par la
nécessité de définir une place pour le discours qui le représente. Une oeuvre
comme Voyage au bout de la nuit
montre un univers de mensonge et d'incommunicabilité sans recours dans lequel il
ne saurait y avoir de place pour la littérature ; force est alors de gérer
l'excès que constitue l'existence même de cette narration romanesque. Le
Voyage le fait en
s'achevant sur un "qu'on n'en parle plus" : il prétend se poser comme le dernier
voyage, qui conduit au silence, le dernier récit, qui construit pas à pas la
nécessité de ce silence.
Les oeuvres ont beau
vider le monde de tout sens et de toute parole, elles ne peuvent empêcher la
littérature de s'immiscer dans ce tableau de désolation. Loin d'être la dernière
oeuvre de Céline, le Voyage est la première...Le monde n'est jamais assez dépourvu de sens pour
exclure l’œuvre qui le dit dépourvu de sens. Il y a contradiction insurmontable
entre la présence de l’œuvre et les propriétés qu'elle affecte au monde
représenté. L'univers de L'Etranger a beau être décrit comme absurde, il est lourd de tout l'appareil
discursif qu'il a fallu mobiliser pour construire son absurdité. L'élaboration
esthétique vient ajouter au monde une oeuvre dont la compacité, la nécessité
intérieure suppléent et contestent la vacuité et la contingence supposées. C'est
ce que nous avons appelé dans Pragmatique pour le
discours littéraire (14) le "paradoxe du phénix",
par lequel l’œuvre s'engendre de la destruction qu'elle semble
promouvoir.
NOTES
(1) Livre III,
chap.XIII, Classiques Garnier, 1962, p.520-521.
(2) J.-C. Milner,
« Sens opposés et noms indiscernables : K. Abel comme refoulé d'E. Benveniste »,
in La Linguistique fantastique, S.Auroux et al. éd., Paris, Clims-Denoël, 1985,
p.318.
(3) Livre de Poche,
1985, p.422.
(4) Op. cit., p.388.
(5) Les Règles de l'art,
p.50.
(6) Zola,
Les Romanciers naturalistes, 1881, cité par R. Debray-Genette, in Flaubert, Paris, Firmin-Didot et
M.Didier, 1970, p.44.
(7) Bossuet,
Maximes et réflexions sur la comédie, 1694.
(8) P. Nicole,
Essais de morale,
Paris, Desprez, 1714-1715, tome III, p.261.
173
CHAPITRE 9 : L'EMBRAYAGE
PARATOPIQUE
De la hiérarchie des
sens à l'embrayage
Si, comme on l'a vu,
l'oeuvre est toujours en débat avec avec l'appareil énonciatif qui la porte et
que son texte ne peut ni inclure ni exclure, pour véritablement articuler ses
"contenus" sur l'univers dont elle émerge il ne suffira pas de dégager quelques
correspondances entre l'un et l'autre domaines (entre la domination de
l'aristocratie guerrière et les récits de batailles, entre le roman naturaliste
et l'essor de la petite bourgeoisie, etc.) il faut prendre en compte les
conditions de l'activité énonciative. Cela ne concerne pas seulement les oeuvres
qui par quelque "mise en abyme" réfléchissent leur éénonciation. Même les
fictions qui semblent se développer en ignorant leur éénonciation s'organisent à
partir du type de paratopie associé au positionnement de l'écrivain dans le
champ littéraire.
Dans les chapitres
antérieurs nous avons déjà repéré des similitudes entre la paratopie des auteurs
et la situation de leurs personnages : ainsi l'identification du poète
baudelairien aux bohémiens, les relations entre l'auteur du Neveu de
Rameau et "Lui" ou "Moi", ou encore la similitude entre les statuts de roi
ou de paria et celle de l'écrivain...C'est d'ailleurs là une démarche familière
à ceux qui pratiquent l'explication de texte ou le commentaire composé. On aime
finir ce type d'exercice en mettant à jour une isotopie d'ordre littéraire : tel
personnage serait une "figure" de l'écrivain, telle
174
description
illustrerait implicitement une doctrine littéraire, tel épisode serait une sorte
d'allégorie de la lecture, etc. Mais on ne peut pas se contenter de disposer
l'une par dessus l'autre des couches d'interprétations, de distinguer un sens
"littéral" (rapporté à l'intrigue ou au contexte historique de l'oeuvre) et un
sens "littéraire" ou "esthétique" plus noble ; il faut renvoyer cette démarche à
une donnée constitutive de l'éénonciation littéraire, à la nécessité pour
l'oeuvre d'inscrire dans ses fictions son propre dispositif
énonciatif.
On peut y voir une
sorte d'embrayage du texte sur la situation paratopique de l'auteur. L'embrayage
linguistique permet d'ancrer l'énoncé dans une situation d'éénonciation, de le
constituer en énoncé. Pour cela il met en jeu des éléments (les embrayeurs) qui
participent à la fois de la langue et du monde, qui tout en restant des signes
linguistiques prennent leur valeur à travers l'évènement énonciatif qui les
porte. Dans ce qu'on pourrait appeler l'embrayage paratopique on a affaire à des
éléments d'ordres variés qui participent à la fois du monde représenté par
l'oeuvre et de la situation paratopique à travers laquelle se définit l'auteur
qui construit ce monde.
Embrayage et
paratopie
Cet "embrayage" peut prendre des
formes très variées. On peut néanmoins distinguer quelques axes sémantiques
majeurs :
- On opposera espaces
paratopiques et personnages paratopiques. Dans le premier cas il s'agit de lieux
soustraits dans une certaine mesure aux contraintes de la société
"ordinaire" ; dans le second cas, de personnages dont l'appartenance
à la société est problématique. Ces personnages peuvent être des individus
paratopiques ou des groupes paratopiques. Les espaces paratopiques (par exemple
un couvent ou un phare) sont associés à des personnages paratopiques ; en
revanche, bien des personnages paratopiques ne sont pas affectés à un territoire
particulier (ainsi les nomades). Il existe donc des éléments statiques et
d'autres mobiles.
175
- On ne confondra pas
paratopies sociales et paratopies géographiques. Les premières concernent des
éléments qui se trouvent sur le même espace que la société officielle (cf.une
société secrète). Les secondes des éléments qui sont placés en des lieux
périphériques ou éloignés (cf.le désert, l'océan)..
- Par définition, un
élément paratopique se trouve placé sur une limite, une frontière. Ce statut
limite peut correspondre à un statut maximal ou un statut minimal, celui du roi
ou celui du paria, les deux rôles se reversant souvent l'un dans l'autre en
vertu de l'ambivalence que nous avons déjà
soulignée.
- La relation entre les
éléments paratopiques et la société établie peuvent être de marginalité :
tolérés, ils sont à la fois acceptés et rejetés selon des modalités variables
(ainsi les comédiens au XVII° siècle, les prostituées, les travailleurs
clandestins...). Mais il peut aussi s'agir d'antagonisme (ainsi les truands) ou
d'altérité ; par altérité on entendra la relation au tout autre, catégorisé le
plus souvent comme "exotique" (les fous, les primitifs, pour la société
industrielle...).
Le Nautilus de Vingt mille
lieues sous les mers, par exemple, constitue un espace paratopique mobile,
occupé par un groupe paratopique dont le chef, le capitaine Nemo, se trouve dans
le statut maximal-minimal du prince-hors-la -loi en lutte sans merci contre
l'ordre social incarné par le colonisateur anglais. Dans Le Rouge et le
noir Julien Sorel est un personnage paratopique mobile ; il circule à
travers les milieux sociaux (artisans ruraux, hobereaux, église, aristocratie
parisienne), et sur le point d'occuper une position maximale bascule sans
transition dans la position minimale du meurtrier condamné à mort. "L'idiot" du
roman de Dostoievski traverse lui aussi l'espace social, en prince-fou pris dans
l'ambivalence du maximal et du minimal. Quant au héros du Journal d'un curé
de campagne de Bernanos, placé par sa fonction aux marges de la
société, il bénéficie d'une situation paratopique privilégiée : il est présenté
à la fois comme l'élément maximal (le représentant de Dieu dans sa paroisse) et
l'élément minimal (le cancéreux, le pauvre rejeté de presque tous, y compris de
l'institution ecclésiastique).
176
Comme cet embrayage
varie en fonction des configurations historiques et des positions littéraires
des écrivains, nous allons évoquer quelques exemples
significatifs.
Notre-Dame de
Paris
Dans le roman de V.Hugo
Notre-Dame de Paris (1831) qui a pour toile de fond le Paris de la fin du
XV° siècle, le personnage d'Esmeralda constitue l'embrayeur paratopique central.
En tant qu'artiste,
danseuse bohémienne, mais aussi en tant qu'enfant volée à sa mère, elle associe
étroitement paratopies sociale et familiale. Bohémienne, elle appartient à un
groupe qui pour les écrivains romantiques est paratopique par excellence : cette
"bande d'excommuniés", ces parias viennent de l'Orient fabuleux,. En tant que
femme aussi, Esmeralda constitue un point d'identification privilégié pour les
écrivains de la première moitié du XIX° : comme eux la femme n'est-elle pas
cette victime de l'ordre social qui n'a pas véritablement de place dans la
société mais a le pouvoir d'éveiller à l'Idéal ? Or la jeune bohémienne éveille
à la Lumière Quasimodo, le Peuple encore dans la nuit. Martyrisée par un ordre
social inique, la réprouvée se convertira en étoile, passant du statut minimal
au statut maximal.
Cet embrayage
paratopique s'appuie lui-même sur une scénographie qui joue de la mise en
rapport de deux frontières historiques. L'oeuvre, écrite à partir de septembre
1830, a été publiée en 1831, par conséquent à la jointure de la Restauration et
de la Monarchie de Juillet, au moment où le romantisme dont se réclame Hugo fait
cause commune avec le libéralisme. Or le récit se déroule à la jointure du Moyen
Age et de la Renaissance, à l'époque où émerge la dynamique idéologique
humaniste et libérale dont Notre-Dame de Paris se donne pour le
prolongement. L'époque choisie (1482) est présentée comme le passage du livre de
pierre de la cathédrales médiévale au livre imprimé : "Au quinzième siècle tout
change". Dans une méditation célèbre (Livre V, chap.II) le narrateur dit à
propos de la cathédrale et du livre : "Ceci tuera cela. Le livre tuera
l'édifice".
177
Le livre est la
nouvelle cathédrale ; avec lui commence l'émancipation de la pensée,
l'effacement du clerc devant l'écrivain. Les livres, signe et moyen du Progrès,
ont supplanté la cathédrale d'antan, ils sont le refuge d'Esmeralda, de la
Liberté et de l'Art confondus, éveillant à l'Idéal le Quasimodo qui domine
encore dans l'esprit de la plupart des hommes. Evoquer la transition entre le
moyen âge et la Renaissance, c'est fonder la scénographie d'une oeuvre qui
inscrit son éénonciation dans la courbe du Progrès.
L'auteur de
Notre-Dame de Paris valide ainsi sa propre paratopie en se confrontant à
celle de la bohémienne : alors qu'Esmeralda ne peut que
danser, aimer et être aimée, Hugo bâtit une cathédrale littéraire, Notre-Dame
de Paris, homonyme de la cathédrale médiévale qu'il supplante.
Les
parasites
Cet embrayage et tout à
fait caractéristique de la paratopie de l'artiste romantique. En revanche, dans
les Fables de La Fontaine la paratopie de l'auteur est avant tout la
situation paradoxale du parasite, qui vit de et dans son hôte.
De nombreuses fables
mettent en scène des parasites. Ainsi "Le rat de ville et le rat des champs"
(I,9) où le parasite invite un autre parasite, "Le rat qui s'est retiré du
monde" (VII,3), "L'huître et les plaideurs", où le juge dévore l'huître en
litige (IX,9)...Mais le lien entre le parasitisme et le statut d'écrivain est
établi dès les deux premières fables du recueil. Dans "La cigale et la fourmi"
la chanteuse doit mendier sa subsistance auprès de ceux qui thésaurisent. Dans
"Le corbeau et le renard", la parole séductrice a le pouvoir de détourner les
richesses accumulées. En vertu d'un stéréotype immémorial, l'écrivain
s'identifie au renard, au beau parleur rusé qui use de détours pour berner les
gens en place. Le corbeau fixé en haut de l'arbre avec son fromage contraste
avec la condition paratopique du renard errant, dans la position la plus basse,
mais qui va réussir à inverser la hiérarchie.
178
Les parasites des
Fables se distribuent sur deux registres : d'un côté les parasites de la
société (clercs, juges, fermiers généraux, princes...), de l'autre leurs
parasites, beaux parleurs patentés. L'auteur des Fables est parmi ces
derniers ;
parasite de ceux dont il dénonce le parasitisme
dans son oeuvre, il donne lui aussi de belles paroles contre des fromages. Le
parasitisme est donc doublement ce qui permet d'écrire : il donne les moyens de
subsister et la matière de l'oeuvre. C'est par cette brèche que l'écrivain
nourrit sa production littéraire de ceux qui le nourrissent. Mieux, l'auteur en
tant que tel est parasite des parasites qu'il met en scène : si Perrin Dandin
profite des différends entre les plaideurs, l'auteur, en "métaparasite", profite
du parasitisme de son personnage pour édifier son oeuvre.
Pas plus que l'histoire
d'Esmeralda, ces histoires de rats et de renards ne sont une "allégorie" de la
condition du fabuliste. Les drames de l'énonciation et les drames représentés
dans le récit s'étayent et se déstabilisent réciproquement. En évoquant des
parasites, les Fables parlent bien des fermiers généraux ou
des grands seigneurs, mais leur éénonciation tire son acuité d'être elle-même
assujettie à un parasitisme constitutif.
Hamlet et
Lorenzo
Tournons-nous à présent
vers des fictions d'ordre théâtral. Si la figure de Hamlet exerce comme celle
d'Oedipe un tel pouvoir de fascination, ce n'est pas seulement par sa complexité
psychologique ou l'universalité de ses préoccupations métaphysiques, c'est aussi
parce qu'elle croise avec une rare densité les fils de l'embrayage paratopique.
En tant que prince héritier, Hamlet se trouve en position maximale ; mais
déchargé de tout pouvoir par l'usurpation de son oncle, il peut errer dans la
cour en oisif marginal. Ce statut maximal-minimal lui permet de s'identifier à
ces marginaux institutionnels, les comédiens, qui en retour ont le pouvoir
d'occuper sur le théâtre la place du roi. Sa folie ne fait que renforcer le
caractère "littéraire" de sa paratopie : elle libère une parole de paria
désancrée, ludique, énigmatique, une parole par définition irresponsable, sans
père. A l'instar des écrivains, au lieu d'agir directement sur la réalité Hamlet
ne fait que produire des paroles et des spectacles.
179
Son attitude
ambivalente à l'égard de son oncle et de son père, bien soulignée par Freud (1),
rappelle irrésistiblement la démarche parricide de l'écrivain, qui se définit à
travers l'écart qu'il introduit dans l'arbre généalogique. Car le jeune prince ruse avec la loi que lui a dictée son père et
préfère se vouer aux simulacres (la folie, le théâtre...). Il tisse de belles
paroles ambiguës au lieu de suivre le destin que lui prescrit sa naissance. La
seule "famille" dans laquelle il semble vouloir s'inscrire est le groupe
paratopique des comédiens errants.
On peut faire des
remarques voisines à propos du personnage de Lorenzaccio qui, comme Hamlet, est
pris dans l'impossibilité d'agir. A l'instar de l'artiste, il se refuse à jouer
dans la cité le rôle que lui prescrit son nom. Il se contente d'être le parasite
de son cousin, monarque illégitime avec lequel il entretient les mêmes relations
ambivalentes que Hamlet à l'égard de son oncle Claudius, cet autre usurpateur.
Comme Hamlet il porte un masque, dit des paroles oiseuses et équivoques, accepte
d'être l'élément minimal, la femmelette que raillent et méprisent les honnêtes
citoyens. Il prétend se racheter de son refus de la loi paternelle et de sa
complicité avec le souverain illégitime par un acte héroïque et théâtral,
l'assassinat d'Alexandre, qu'il doit "jeter à la face du
monde".
En apparence, l'auteur de
Lorenzaccio et celui de Hamlet suivent le même parcours que leurs
héros puisque seule la réussite de leur théâtre permettra de justifier la
déviance qui le rend possible. En réalité, ils mettent la mort stérile des personnages au service de la création
esthétique. L'embrayage suppose à la fois identification et mise à distance :
Hamlet ou Lorenzaccio ne sont pas le portrait de leur auteur, mais c'est à
travers eux que celui-ci peut mettre en jeu la paratopie qu'implique son
entreprise créatrice.
180
La femme et le
parasite
Cette relation ambivalente entre
auteur et personnage paratopique apparaît avec grande netteté chez Flaubert, qui
noue la paratopie romantique de la femme avec le parasitisme inhérent à
l'entreprise créatrice.
Dans le sillage du fameux "Madame
Bovary, c'est moi" on n'a pas manqué de souligner les similitudes entre
l'héroïne et la figure romantique de l'artiste. Les aspirations d'Emma à une vie
moins étriquée, sa lutte désespérée contre l'ennui, son imaginaire don
quichottesque se heurtent au prosaïsme d'un Homais, incarnation du "bourgeois"
vilipendé par les "artistes". Mauvaise gestionnaire, comme le bohème, Emma ne
s'inscrit pas dans la "maison", préfère la rêverie au travail, gaspille les
richesses de son père et de son mari. On retrouve là le rapport difficile
qu'entretient l'artiste avec le patrimoine et qu'illustre bien la Carmen de
Meilhac et Halevy, à la fois bohème et femme, comme Esmeralda. Dans la taverne
de Lillas Pastia elle gaspille en un instant l'or qu'a économisé Don José
:
Holà !...Lillas Pastia, holà !...nous
mangerons tout...tu me régales...holà ! holà !...(...) apporte-nous des fruits
confits ; apporte-nous des oranges, apporte-nous du Manzanilla...apporte-nous de
tout ce que tu as, de tout, de tout. (2)
Au lieu de mesurer sa
dépense, elle veut tout, immédiatement, sans réserve. En fait, elle ne veut que
d'inutiles sucreries, qu'elle laissera d'ailleurs tomber par terre. Cassant ensuite une assiette pour en faire des
castagnettes, elle détruit un objet utile pour accompagner sa danse d'éphémère
cigale.
Au-delà, cette
similitude entre Madame Bovary et le romancier touche à la faculté même d'inventer des histoires.
Emma ne se contente pas de lire des romans, elle en crée aussi :
181
Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans
l'armoire, entre les plis du linge où elle l'avait laissé, le porte-cigares en
soie verte. Elle
le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur de sa doublure, mêlée de
verveine et de tabac. A qui appartenait-il ?...Au vicomte. C'était peut-être un
cadeau de sa maîtresse. On avait brodé cela sur quelque métier de palissandre,
meuble mignon que l'on cachait à tous les yeux, qui avait occupé bien des heures
et où s'étaient penchées les boucles molles de la travailleuse pensive. Un
souffle d'amour avait passé parmi les mailles du canevas ; chaque coup
d'aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir, et tous ces fils de soie
entrelacés n'étaient que la continuité de la même passion silencieuse. Et puis
le Vicomte, un matin, l'avait emporté avec lui (...) (I, 9).
Grâce au discours
indirect libre la voix du narrateur et celle du personnage se mêlent dans une
même activité fabulatrice, la même broderie. Mais pour être pleinement auteur,
l'écrivain ne fait pas que s'identifier à la femme dépensière et fabulatrice, il
lui faut aussi par son oeuvre se constituer un patrimoine d'un type différent,
un patrimoine de signes séduisants. L'embrayage doit également intégrer un
personnage plus discret, Lheureux, le marchand d'étoffes, intermédiaire
complaisant et patient artisan de la ruine d'Emma. Homme des médiations, des
babioles, des tissus chatoyants, il a comme l'auteur du texte l'art d'exploiter
la ruine d'Emma. Il sait provoquer et retourner à son profit ses dépenses
mortelles. Mais pour autant Lheureux n'est pas l'auteur : au lieu d'assumer une
condition paratopique, d'écrire des histoires, il fonde une entreprise, réussit.
On le voit, l'embrayage
paratopique ne s'opère pas nécessairement à travers un personnage unique, Emma
en l'occurrence. La Fantine des Misérables de Hugo, par exemple, la
prostituée sublimée par l'amour, n'absorbe pas à elle seule l'embrayage
fictionnel, qui passe surtout par la figure de Jean Valjean, le paria
rédempteur. Au-delà, l'embrayage de ce roman implique la communauté des
"misérables", dignes pendants des bohémiens. L'embrayage ne peut être rapporté à
un élément appréhendé isolément mais au réseau de relations dans lequel il
entre.
182
L'idiot de la
famille
On l'a vu, la paratopie
de l'écrivain implique une contestation de l'arbre familial. L'embrayage
paratopique peut faire passer celle-ci au premier plan.
Ainsi dans
Thérèse Desqueyroux de
F. Mauriac la situation problématique de la femme dans la famille bourgeoise
débouche sur l'empoisonnement du mari, propriétaire d'immenses forêts et solide
défenseur de l'ordre établi. L'auteur, en tant que tel, ne peut que se
reconnaître dans ce geste meurtrier dirigé contre l'homme de l'arbre familial.
Sans qu'il soit explicitement question de littérature, ce roman raconte l'écart,
la tare par lesquels peut s'instituer l'auteur. Cet écart se creuse
progressivement, jusqu'à l'acte criminel qui met le déviant au ban de la
famille, ou, plus exactement, à sa lisière, dans une existence de recluse morte
vivante. Le récit s'ouvre d'ailleurs par la métaphore paratopique du "non-lieu"
rendu par la justice et s'achève par l'arrivée de Thérèse à Paris, espace de
tous les désancrages. Mais alors que Thérèse ne fera rien de cette marge de
liberté que lui a ménagée son geste meurtrier, l'auteur y trouve l'occasion de
créer, de libérer une écriture ambiguë, à la fois transgression par rapport aux
normes bourgeoises
et rachat de cette
transgression.
Avec les
Buddenbrooks de Thomas
Mann on voit émerger une vocation d'écrivain à travers la décomposition d'une
dynastie de riches commerçants. Alors que dans Thérèse Desqueyroux la famille expulse
l'élément perturbateur, dans l’œuvre de Mann c'est la famille qui se dissout,
permettant l'avènement de l'auteur. Au terme du récit la mort du jeune Hanno,
artiste solitaire en puissance, unique héritier de la lignée, consacre la ruine
d'une dynastie bourgeoise mais rend aussi possible le retournement du patrimoine
marchand en oeuvre, en "patrimoine" esthétique : l'auteur est ce fils qui meurt
à la bourgeoisie pour renaître à la littérature. Encore faut-il pour cela
résister à la tentation d'une déviance stérile. Christian, le cadet de la
famille, est sorti de l'ordre mais sans en tirer profit ; il a paressé,
fréquenté les actrices, détruit sa fortune et sa santé, pour finalement tomber
sous la coupe d'une demi-mondaine.
183
A travers son récit le
romancier construit méthodiquement la possibilité de l'évènement énonciatif que
constitue sa narration même. S'il décrit les mœurs d'une famille bourgeoise d'un
port hanséatique, ce n'est pas seulement pour décrire un milieu mais pour
instaurer l'espace de sa propre énonciation. Le tableau de mœurs n'est pas pour
autant un simple prétexte : la saga familiale est d'autant plus forte qu'elle
est aimantée par la nécessité de légitimer le dire qui la soutient, de
construire la genèse de l'artiste qui l'a rendue possible.
Espaces
paratopiques
Nous avons évoqué
la paratopie de personnages. Mais l'embrayage s'opère également à travers des
lieux paratopiques.
Dans L'Heptaméron de Marguerite de Navarre,
le récit commence par mettre en place le lieu paratopique d'où vont être
racontées les histoires par un groupe lui-même paratopique. Ces "devisants" ont
dévié de leur route et se retrouvent par hasard dans une abbaye retirée pour
attendre que l'on construise le pont qui leur permettra de regagner leur maison.
La narration surgit donc dans un espace à l'écart du monde ordinaire, où
s'abrite une communauté de rencontre vouée à l'exercice éphémère de la
littérature.
Ni hors de la capitale
ni à l'intérieur, la banlieue parisienne favorise des investissements
paratopiques comparables. Quand Des Esseintes, le héros de A rebours, décide de mener une
existence régie par le seul souci esthétique, c'est ce type de lieu qu'il
choisit, en marge
:
Il se
voyait retiré assez loin déjà, sur la berge, pour que le flot de Paris ne
l'atteignît plus et assez près cependant pour que cette proximité de la capitale
le confirmât dans sa solitude (3).
Avec le sanatorium de
La Montagne magique de
Thomas Mann, la marginalité du lieu est associé à une communauté qui, à l'image
des tribus d'écrivains, déjoue les frontières sociales et géographiques. Situé
en Suisse, c'est-à-dire en territoire neutre, dans la montagne, entre terre et
ciel, il abrite une population cosmopolite, qui vit dégagée de tout autre souci
que la lutte contre la mort.
184
Là comme dans le champ
littéraire les individus construisent un lien social à travers des rituels qui
sont dénués de sens pour tout étranger.
Ce lieu s'organise
autour de l'énigmatique Madame Chauchat. Ni Russe ni Française, apparaissante et
disparaissante, ni malade ni saine, elle concentre en elle tous les pouvoirs
déstabilisateurs de la paratopie littéraire. Digne pendant de l'adolescent
Tadzio de La Mort à Venise, elle est, comme tout écrivain, un point de passage
entre ce monde et ce qui l'excède, une vivante et subtile mise en cause de la
disjonction des contraires. L'embrayage ne se fait pas pour autant entre la
seule Madame Chauchat et l'auteur : il implique aussi le jeune ingénieur qu'elle
fascine, l'orphelin de la grande bourgeoisie hanséatique, Hans Castorp. De son
"exil" dans la montagne magique le jeune bourgeois ne saura rien tirer : comme
le jeune Hanno des Buddenbrooks il est voué à la mort. L'auteur a besoin des manques de ces deux
figures, la femme mystérieuse et le bourgeois orphelin, pour construire son
identité énonciative.
Mais l'espace
paratopique le plus évident, c'est l'île, dont la littérature n'a cessé
d'exploiter les ressources. Elle matérialise en effet l'écart constitutif de
l'auteur par rapport à la société. Comme le sanatorium, la prison ou la
forteresse du Désert des Tartares de Buzzati, l'île appartient au monde sans y appartenir. La prise
de possession de l'espace géographique par le naufragé est indiscernable de
celle de l’œuvre par son auteur et de celle de la page par le lecteur. La
fiction peut nous montrer un naufragé qui reproduit le monde perdu
(Robinson Crusoë ou
L'Ile mystérieuse de
Jules Verne) aussi bien qu'un découvreur qui en invente un autre
(Vendredi ou les limbes du Pacifique de M. Tournier). Le type d'embrayage varie alors en conséquence.
Dans Robinson Crusoë le
héros rejoint la société qu'il s'est efforcé de reproduire ; dans Vendredi il
préfère demeurer sur son île, dans la paratopie des
"limbes".
185
A côté de lieux dont la
paratopie est marquée par un écart géographique, il en est qui s'installent au
cœur de la société. C'est en particulier le cas des salons, dont on a déjà vu
l'importance. Eux aussi imposent leurs rythmes à des communautés soustraites à
la pression des nécessités vitales immédiates et à la tyrannie du masculin.
Cette similitude donne toute son acuité à la dénonciation des mondains par les
écrivains : ces derniers ne critiquent pas un monde qui leur serait étranger,
puisque c'est à travers lui que s'opère l'embrayage de leur oeuvre. Les
relations de l'auteur avec le mondain ou le courtisan sont aussi ambivalentes
que celles qu'il entretient avec la femme.
Si l'on "dématérialise"
encore un peu plus la paratopie on retrouve le modèle de la société secrète (la
franc-maçonnerie, le réseau d'espionnage, la mafia, etc.) qui nourrissent
constamment l'inspiration littéraire. Autant de groupes parasitaires qui
glissent entre les mailles du filet social.
Les
errants
L'auteur, quelle que
soit la modalité de sa paratopie, est quelqu'un qui a perdu son lieu et doit par
le déploiement de son oeuvre en définir un nouveau, construire un territoire
paradoxal à travers son errance même.
En excès des partages sociaux, les
chevaliers errants qui traversent des contrées aux lois opaques, les détectives
qui circulent entre les milieux sociaux les plus divers, les picaros en tous
genres sont autant d'opérateurs qui articulent le dire de l'auteur et la
fiction, qui matérialisent le nomadisme fondamental d'une énonciation qui déçoit
tout lieu pour convertir en lieu son errance.
Ainsi le chevalier
errant médiéval, qui du XII° au XVI° siècle exerce une sorte de monopole sur le
roman européen, n'est-il pas seulement un "personnage" doué d'un caractère et
d'un état-civil
mais aussi un embrayeur paratopique privilégié :
à la fois protagoniste de l'histoire et ce qui rend possible sa narration. Ayant
quitté la clôture rassurante de sa maison pour "quérir aventure", il n'a d'autre
alter ego qu'un Inconnu toujours ouvert. Ne pouvant compter que sur ses propres
forces, il traverse les frontières sans dire d'où il vient ni où il va. Il
rencontre des hommes et des communautés attachés à un chez nous, mais lui ne saurait s'arrêter que dans deux Lieux en excès de
l'espace profane et qui seuls peuvent se fermer sur soi : la Table Ronde et le
sanctuaire du Graal.
186
On peut charger la figure du chevalier errant d'interprétations
sociologiques (rêve compensatoire d'une aristocratie guerrière en déclin) ou
spirituelle (le chevalier comme métaphore du voyage terrestre de l'âme humaine
en route vers le Ciel) mais c'est à partir de l'embrayage paratopique que ces
interprétations peuvent s'ouvrir. Le chevalier ne sert pas seulement à unifier
des suites d'épisodes ou de récits, à stabiliser par son nom une matière
narrative foisonnante. Comme l'écrivain, il n'est pas celui qui possède un
statut par le nom qu'il a reçu mais l'anonyme dont personne ne répond et qui se
fait un nom par ses actes, le fabricant de légendes dont on connaît le nom et
pas le visage. Ne se laissant enfermer dans aucun groupe de production ou de
gestion des richesses, il peut dire les valeurs qui doivent fonder tout groupe.
Dans ces récits tant de paroles s'échangent et tant de duels se déroulent sur
des ponts parce que la "position" de l'écrivain et du chevalier est une limite
et un surplus de tout monde clos. Comme le chevalier errant, l'auteur traverse
la variété des "coutumes" locales pour les soumettre à l'aune de la sienne,
celle de son oeuvre. Le "code" de la chevalerie comme celui de la littérature
plie à sa règle intangible la variété des usages singuliers. Ethique qui
confronte directement l'individu à une exigence morale et esthétique qui excède
toute législation locale. A l'arrogance et à la cupidité du chevalier ordinaire
s'opposent le travail, la souffrance patiente, le mérite et le désintérêt pour
les richesses matérielles coextensifs à la représentation des statuts d'écrivain
et de chevalier errant.
L'homme aux mille
tours
Le texte fondateur de la culture
occidentale, L'Odyssée,
s'organise autour d'un errant d'un autre type, Ulysse. Dès le premier vers le
poète prétend chanter cet "homme aux mille tours" (andra polytropon), voyageur et rusé.
187
Mais le tropos, c'est
aussi les manières de dire, les détours de la parole, les tropes de la
rhétorique. L'homme aux mille tours sert d'embrayeur à l'énonciation de
l'auteur. L'identification est d'ailleurs thématisée dans l'histoire : c'est
Ulysse lui-même qui, prenant la suite d'un aède, prend en charge le récit de ses
aventures devant les Phéaciens (livres IX à XII).
Ulysse illustre les
pouvoirs de la "métis" grecque, de l'intelligence rusée, cet autre du "logos"
(4) qui déjoue les oppositions simples. L'épisode fondateur du cheval de Troie
le montre bien : Ulysse recourt à une ruse paratopique, convertissant l'ennemi
extérieur en un parasite mortel que Troie fait pénétrer volontairement dans son
enceinte. La culture grecque n'a pas sans raison associé la métis au sophiste et
au rhéteur qui, au lieu d'user du glaive héroïque qui tranche, du jugement qui
prononcent ses arrêts, déploient un tissu verbal séducteur. G. Dumézil (5) a
souligné l'opposition chez les Indo-européens entre le dieux guerriers qui
tranchent ou foudroient (tels Indra dans la mythologie védique) et ceux qui,
comme Varuna, triomphent par la "mâyâ", la magie du voile l'illusions, avec tous
les risques qu'implique le maniement de forces ambivalentes. Le poète est par
définition du côté des rets et des tissus. Il sait recourir à la métis, aux
paroles mouvantes et bariolées qui emprisonnent l'auditeur dans le filet de son
texte
Vient le moment où le
récit s'achève, et avec lui l'errance du héros. Mais pour retrouver son trône,
le roi d'Ithaque doit se faire reconnaître. Les travaux de W. Propp sur le conte
traditionnel russe ont montré le caractère presque obligé de cet épisode
de légitimation : après l'exploit qui le qualifie le héros masqué
révèle qu'il n'était pas un paria, mais le légitime possesseur du trône. Les
contes s'inscrivent dans l'écart entre l'entrée en errance du prince légitime et
la réappropriation de son trône.
Déguisé en mendiant, dans la position paratopique minimale, Ulysse
est devenu parasite de sa propre maison, pour châtier les mauvais parasites qui
convoitent son trône et son épouse. Le poète aussi vit des subsides des
puissants ;
188
il a l'art de transformer en gîte et en couvert les chants qui
content la mort des parasites illégitimes. Mais pour
accéder à travers son
oeuvre à une royauté sans lieu, à une Ithaque textuelle, il doit avoir accepté
de perdre toute place. Motif bien connu qui, à un niveau supérieur, nous conduit
à la légitimation de l’œuvre elle-même. Marginal de la société canonique,
l'auteur l'est aussi de l'arbre familial. Que l'auteur soit effectivement ou non
un enfant légitime, il prétend tirer son statut non de la filiation ou de
l'échiquier social, mais de son oeuvre. A la différence d'Ulysse, roi et époux
légitime qui reprend sa place, l'auteur ne peut se qualifier que par son
énonciation paratopique.
La fin de
L'Odyssée se joue ainsi
sur deux faces. Sur l'une, celle de l'histoire, le mendiant du palais se retourne en roi légitime, l'élément minimal en
élément maximal. Sur l'autre, celle de l'énonciation, les statuts de mendiant et
de roi se mêlent dans la paratopie du poète. Quand on lit dans les
Hymnes d'Homère
:
Chantons d'abord les Muses, Apollon et Zeus : c'est par les Muses et
l'Archer Apollon qu'il
existe
sur terre des hommes qui chantent et jouent de la cithare - aussi bien que par
Zeus il existe des rois (6).
l'affirmation
orgueilleuse d'une égalité entre rois et poètes s'appuie sur la réversibilité
conflictuelle de leurs paratopies.
NOTES DU CHAPITRE
9
(1) Dans
L'Interprétation des rêves, tr.fr. PUF, Nlle.ed.1967, p.230.
(2) Carmen (acte II,V), Paris, M.Levy,
1875.
(3) J.-K. Huysmans, A
rebours, Folio, Gallimard,
p.86.
(4) A ce sujet voir le
livre de M. Detienne et J-P Vernant, Les Ruses
de l'intelligence, La Métis des Grecs,
Paris, Flammarion, 1974.
(5) Mythes et dieux des Germains, Paris,
PUF, 1953, p.21-27.
(6) trad. J. Humbert,
Paris, Les Belles Lettres, 1941, "Aux Muses", p 225. |