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(Version raccourcie et légèrement modifiée de
"Problèmes d'ethos", Pratiques n°
113-114, juin
2002)
L’ethos rhétorique
Quelques difficultés attachées à la notion
- L’ethos peut être conçu comme
plus ou moins fixé, conventionnel vs émergent, singulier. Il est en effet évident qu’il existe, pour
un groupe social donné, des ”ethé” figés, qui sont relativement stables,
conventionnels. Mais il est non moins évident qu’il existe aussi la possibilité
de jouer de ces ethé conventionnels.
De toute façon, dès l’origine la notion
d’ethos n’a pas une valeur univoque. Le terme « ethos » en grec a un sens peu
spécifié et se prête à de multiples investissements : en rhétorique, en morale,
en politique, en musique... Chez Aristote déjà, l’ethos fait l’objet de
traitements différents dans la Politique et
dans la Rhétorique,
et l’on a vu que dans ce dernier livre il désigne tantôt des propriétés
attachées à l’orateur en tant qu’il énonce, et tantôt des dispositions stables
prêtées à des individus insérés dans des collectivités. A cela s’ajoutent tous
les problèmes que pose l’interprétation du corpus aristotélicien et, plus
largement, des corpus antiques. Ceux qui sont familiers de ces textes ne peuvent
ignorer la multitude de débats que suscite depuis plus de deux millénaires
l'interprétation du moindre passage des grands philosophes grecs…
Le « garant »
A mon sens, la notion d’ethos est
intéressante pour le lien crucial qu’elle entretient avec la réflexivité
énonciative, mais aussi parce qu’elle permet d’articuler corps et discours
au-delà d’une opposition empirique entre oral et écrit. L'instance subjective
qui se manifeste à travers le discours ne s’y laisse pas concevoir seulement
comme un statut, mais comme une "voix", associée à un "corps énonçant"
historiquement spécifié. Alors que la rhétorique a étroitement lié l’ethos à
l’oralité, au lieu de le réserver à l'éloquence judiciaire ou même à l'oralité,
on peut poser que tout texte écrit, même s'il la dénie, possède
une « vocalité »
spécifique qui permet de
le rapporter à une caractérisation du corps de
l’énonciateur (et non, bien entendu, du corps du locuteur extradiscursif), à un
« garant » qui à travers son « ton »
atteste ce qui est dit ;
le terme de « ton » présente l'avantage de valoir aussi bien pour l'écrit que
pour l'oral.
C’est dire que nous optons pour une
conception plutôt « incarnée » de l'ethos, qui dans cette perspective, recouvre
non seulement la dimension verbale, mais aussi l'ensemble des déterminations
physiques et psychiques attachées au « garant »par les représentations
collectives. Celui-ci se voit ainsi attribuer un « caractère » et
une
« corporalité », dont
le degré de précision varie selon les textes. Le "caractère" correspond à un
faisceau de traits psychologiques. Quant à la "corporalité", elle est
associée à une
complexion physique et à une manière de s'habiller. Au-delà, l’ethos implique
une manière de se mouvoir dans l'espace social, une discipline tacite du corps
appréhendé à travers un comportement. Le destinataire l’identifie en s'appuyant
sur un ensemble diffus de représentations sociales évaluées positivement ou
négativement, de stéréotypes que l'énonciation contribue à conforter ou à
transformer.
En fait, l’incorporation du lecteur va au-delà d’une simple
identification à un personnage garant, elle implique un « monde éthique » dont ce garant est partie prenante et
auquel il donne accès. Ce « monde éthique » activé à travers la lecture est un
stéréotype culturel qui subsume un certain nombre de situations stéréotypiques
associées à des comportements : la publicité contemporaine s'appuie massivement
sur de tels stéréotypes (le monde éthique du cadre dynamique, des snobs, des
stars de cinéma, etc.). Dans le domaine de la chanson, par exemple, on notera
que le passage de la simple prestation d’un chanteur au clip a eu pour effet
d’insérer le garant dans un monde éthique à sa mesure.
J’ai proposé de désigner par le terme d’incorporation la manière dont le destinataire en position d’interprète –
auditeur ou lecteur- s’approprie cet ethos. En sollicitant de façon peu
orthodoxe l'étymologie, on peut en effet faire jouer cette « incorporation » sur
trois registres :
- L'énonciation de l’œuvre confère une
« corporalité » au garant, elle lui donne corps ;
- Le destinataire incorpore,
assimile ainsi un ensemble de schèmes qui correspondent à une manière spécifique
de se rapporter au monde en habitant son propre corps ;
- Ces deux premières incorporations
permettent la constitution d'un corps, de la
communauté imaginaire de ceux qui adhèrent au même discours.
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Canon : Montrez de quoi vous êtes capable
Le garant de ce texte n’est pas explicité,
mais le texte le « montre » par sa manière de dire :
il fait entrer le
lecteur dans un monde éthique viril de maîtrise technologique et d’esprit
d’aventure (« montrez de quoi vous êtes capable »). Plus précisément, ce monde
éthique est celui qu’exemplifie l’armée américaine, comme l’indiquent la
réactualisation du nom « Canon », la mention du titre de film « Full metal
jacket » et le bandeau aux couleurs de treillis militaire, placé en bas du texte
et sur lequel se détache le slogan : « Montrez de quoi vous êtes capable ». Ici
il n’est pas besoin de donner à voir le corps du garant ; l’activation du monde
éthique se fait par les stéréotypes que la culture de masse véhicule sur l’armée
américaine.
Le discours publicitaire contemporain
entretient par nature un lien privilégié avec l’ethos ; il cherche en effet à
persuader en associant les produits qu’il promeut à un corps en mouvement, à une
manière d'habiter le monde; comme le discours religieux, en particulier, c’est à
travers son énonciation même qu’une publicité, en s’appuyant sur des stéréotypes
évalués, doit "incarner" ce qu'elle prescrit.
Mais on ne peut pas envisager l’ethos de la
même façon dans n’importe quel texte. L’« incorporation » n’est pas un processus
uniforme, elle se module en fonction des genres et des types de discours.
L’ethos dans un texte écrit n’implique pas nécessairement une relation directe à
un garant incarné, socialement déterminable. On le voit dans cet extrait d’un
article de Marie France (rubrique « Vie privée »), consacré
aux « progrès » que les femmes peuvent accomplir dans leur sexualité:
(...) « Oui mais comment ? Pygmalion-Père
Noël, qui débarque juste au bon moment, prêt à dégripper tous les blocages, les
peurs et les raideurs pour nous révéler à nous-mêmes, et changer nos moroses
ébats en partie de feu d’artifice, ne passe pas tous les jours par nos
cheminées... Les cassettes ? Les livres ? Les magazines ? Les stages tantriques
? Il existe tout un attirail pédagogique sur la question, capable de vous
dégourdir une jeune Agnès en quelques leçons. Mais l’ambiance Assimil n’est pas
la mieux adaptée au sujet. Aux Etats-Unis, les « Better Sex Video series »
proposent aen niveau 1 des « Techniques sexuelles meilleures » illustrées par
quelques couples de bonne volonté (…) ». (Marie France, janvier 1996, p.48)
Dans une conception « naïve » du discours,
on serait porté à penser que cest le contenu de ce texte qui importe,
représentatif d’une certaine « idéologie » de la femme moderne. En fait, le
« contenu » est indissociable de cet ethos d’un corps énonçant « libéré » de ses
raideurs. Le texte délivre son message (résumé dans le titre « Sexe : on peut
toujours faire des progrès »), à travers un ethos bien caractéristique. Cet
article qui traite des « blocages », des « raideurs » du corps est en effet
énoncé à travers un ethos de femme libérée qui joue avec les références
culturelles (la mythologie grecque, le Père Noël, l’Ecole des femmes de Molière), qui se joue aussi des raideurs de la langue (mélange
de registres, métaphores ludiques...) : la femme qui se libère sexuellement est celle qui pourrait parler
ainsi. La manière de
dire, d’une certaine façon, c’est aussi le message ;
l'ethos, censé pourtant
jouer à la marge, constitue sans nul doute une condition essentielle du
processus d’adhésion des lectrices à ce qui est dit. Mais cet ethos (qui fait
songer à celui qui prévaut dans Libération,
par exemple) n’est pas référable à un stéréotype social délimité : c’est plutôt
un ethos journalistique flou, susceptible de fédérer des catégories sociales
très diverses.
Il peut également se faire que l’ethos
n’ait d’existence qu’intertextuelle :
« Il n’est pas bon pour l’homme de se
rappeler à chaque instant qu’il est homme. Se pencher sur soi est déjà mauvais ;
se pencher sur l’espèce, avec le zèle d’un obsédé, est encore pire : c’est
prêter aux misères arbitraires de l'introspection un fondement objectif et une
justification philosophique » (1964 : 9).
Dans ces premières lignes de l’ouvrage de
Cioran La Chute dans le temps se montre un ethos de moraliste classique,
associé de manière privilégiée à la maxime. Ici le monde éthique qu’active la
lecture ne correspond pas à un univers de comportement socialement assignable,
mais à une posture d’écriture associée à un courant de la tradition littéraire.
Ce n’est pas sans conséquences sur le rapport au lecteur : dans un texte de
cette sorte, le public n’est pas une donnée sociologiquement circonscriptible,
une « cible », il est d’une certaine façon institué par la scène d’énonciation
elle-même. L’énonciation joue avec l'ethos sur lequel elle s’appuie ; certes,
l’ethos du moraliste classique est mobilisé, mais une lecture plus attentive le
montre radicalement inactuel, décalé de toute sociabilité : chez lui « ce que la
maxime supposait de jeu mondain s'abolit, et l’élégance procède moins du désir
d’offrir un livre poli que du besoin de se guérir de soi » (Jarrety 1999 : 161).
En effet, un écrivain véritable ne se
contente pas d’incorporer son lecteur en le projetant en quelque sorte sur des
stéréotypes massifs, il joue de ces stéréotypes à travers un ethos singulier.
Alors que l’ethos publicitaire canonique est conçu pour être immédiatement
reconnu, l’ethos de l’œuvre de Cioran ne peut être véritablement appréhendé
qu’en lisant le texte même, qu’en entrant progressivement dans l’univers qu’il
configure. Et cela peut échouer. On retrouve ici le problème de l’écart entre
l’ethos que le texte, par son énonciation, prétend faire élaborer par ses destinataires et
celui que ceux-ci vont effectivement élaborer, en fonction de leur identité et
des situations où ils se trouvent.
On rencontre également des phénomènes
d’ethos composite,
qui mêlent plusieurs ethè. Ainsi dans ce dépliant destiné à promouvoir un
festival organisé par l’association « Culture à la ferme »:
« Le festival c’est un moment, une émotion,
un seul regard absorbé par la scène, une concentration du temps dans un espace
réduit. Et puis il y a autour, avant, à côté. A Beauquesne, le spectacle a lieu
dans une cour de ferme. Alors autour, forcément, il y a les granges et la
pâture. Dans les granges on voit des expositions : photos du festival, images de
gens, images de moments. Dans la pâture on boit entre amis, on dîne avant le
spectacle, on soupe pour ne pas se quitter tout de suite. On parle des
spectacles vus ou à voir. On évoque des souvenirs racontés chaque année. On
chante parfois, on joue même de la musique. Enfin on continue à vivre ».
Ce texte est placé à côté d’une photo de
vaches dans les prés. Un tel ethos mêle ostensiblement des traits d’ethos de
médiateur culturel et d’ethos rural conventionnel ; ce faisant, il permet au
lecteur d’ « incorporer » l’ethos d’un garant imaginaire, combinaison improbable
de distinction citadine et de retour à un monde paysan censé authentique.
Au chapitre des ethè discursifs qui ne
permettent pas d’établir un rapport direct avec un stéréotype social déterminé,
on évoquera enfin le problème que posent les textes où il semble que « personne
ne parle », pour reprendre la célèbre formule de Benveniste, c’est-à-dire les
énoncés dépourvus de marques de subjectivité énonciative. Que peut-être l’ethos
d’un énoncé (juridique, scientifique, narratif, historique, administratif….) qui
ne montre pas la présence d'un énonciateur ? En fait, quand on travaille sur des
textes relevant de genres déterminés, l’effacement de l’énonciateur n’empêche
pas de caractériser la source énonciative en termes d’ethos d’un « garant ».
Dans le cas de textes scientifiques ou juridiques, par exemple, le garant,
au-delà de l’être empirique qui a matériellement produit le texte, est une
entité collective (les savants, les hommes de loi…), eux-mêmes représentants
d’entités abstraites (la Science, la Loi…) dont chaque membre est censé assumer
les pouvoirs dès qu’il prend la parole. Dès lors que dans une société toute
parole est socialement incarnée et évaluée, la parole scientifique
ou juridique est inséparable de mondes éthiques bien caractérisés
(savants en blouses blanches dans des laboratoires immaculés, juges austères
dans un tribunal…), où l’ethos prend, selon le cas, les couleurs de la
« neutralité », de l’ « objectivité », de l’ « impartialité », etc.
On est ainsi amené à prendre de la distance
à l'égard d'une conception du discours qui transparaît à travers des notions
comme celles de « procédé » ou de « stratégie » et pour laquelle les contenus
seraient indépendants de la scène d'énonciation qui les prend en charge.
L’adhésion du destinataire s’opère par un étayage réciproque de la scène
d’énonciation (dont l’ethos participe) et du contenu déployé. Le destinataire
s’incorpore à un monde associé à un certain imaginaire du corps, et ce monde est
configuré par une énonciation qui est tenue à partir de ce corps. Dans une
perspective d’analyse du discours, on ne peut donc pas se contenter, comme dans
la rhétorique traditionnelle, de faire de l'ethos un moyen de
persuasion : il est partie prenante de la scène d’énonciation, au même titre que
le vocabulaire ou les modes de diffusion qu'implique l'énoncé par son mode
d'existence. Le discours ne résulte pas de l'association contingente d'un
« fond » et d'une « forme », on ne peut dissocier l'organisation de ses contenus
et le mode de légitimation de sa scène de parole.
Ethos et scène
d’énonciation
A travers l’ethos, le destinataire est en
effet convoqué à une place, inscrit dans la scène d’énonciation qu’implique le
texte. Cette « scène d’énonciation » s'analyse en trois scènes, que j’ai proposé
d’appeler « scène englobante », « scène générique » et « scénographie »
(Maingueneau 1993). La scène englobante donne son statut pragmatique au discours,
elle l’intègre dans un type : publicitaire, administratif, philosophique… La
scène générique est celle du contrat attaché à un genre ou un sous-genre de
discours : l’éditorial, le sermon, le guide touristique, la visite médicale…
Quant à la scénographie, elle n'est pas imposée par le genre, mais
construite par le texte lui-même : un sermon peut être énoncé à travers une
scénographie professorale, prophétique, amicale, etc. La scénographie, c'est la
scène de parole que le discours présuppose pour pouvoir être énoncé et qu'en
retour il doit valider à travers son énonciation même: tout discours, par son
déploiement même, prétend instituer la situation d'énonciation qui le rend
pertinent. La scénographie n’est donc pas un cadre, un décor, comme si le
discours survenait à l'intérieur d'un espace déjà construit et indépendant du
discours, mais ce que l'énonciation instaure progressivement comme son propre
dispositif de parole.
Il existe des genres de discours qui s’en
tiennent à leur scène générique, c'est-à-dire qui ne sont pas susceptibles de permettre des scénographies
variées (cf. l'annuaire
téléphonique, les ordonnances médicales, etc.). D’autres, en revanche,
exigent le choix d’une scénographie : c’est le cas des genres littéraires,
philosophiques, publicitaires (il y a des publicités qui présentent des
scénographies de conversation, d'autres de discours scientifique, etc.)… Entre
ces deux extrêmes se situent les genres susceptibles de scénographies variées
mais qui le plus souvent s’en tiennent à leur scène générique
routinière. C’est ainsi qu’il existe par exemple une scène générique
routinière des manuels universitaires. Mais l’auteur d’un manuel a toujours la
possibilité d’énoncer à travers une scénographie qui s’écarte de cette routine :
par exemple s’il délivre son enseignement à travers la scénographie d’un roman
d’aventures.
La scénographie, avec l’ethos dont il
participe, implique un processus en boucle : dès son émergence la parole est portée par un certain ethos,
lequel, en fait, se valide progressivement à travers cette énonciation même. La
scénographie est ainsi à la fois ce dont vient le discours et ce
qu'engendre ce discours
; elle légitime un énoncé qui, en retour, doit la légitimer, doit établir que
cette scène dont vient la parole est précisément la scène
requise pour énoncer dans telle circonstance. Ce sont les contenus déployés par
le discours qui permettent de spécifier et de valider
l’ethos, et sa
scénographie, à travers lesquels ces contenus surgissent. Quand un homme des
sciences s’exprime ès-qualité à la télévision, il se montre à travers son
énonciation comme réfléchi, mesuré, impartial, etc. à la fois dans son ethos et
le contenu de ses paroles : ce faisant, il
définit en retour
implicitement ce qu'est l’homme de science véritable et s’oppose à l’anti-ethos
correspondant.
L’ethos d’un discours résulte d’une
interaction entre divers facteurs : ethos prédiscursif, ethos discursif (ethos
montré),
mais aussi les fragments du texte où l’énonciateur évoque sa propre
énonciation (ethos dit): directement (« c'est un ami qui vous parle »), ou
indirectement, par exemple par le biais de métaphores ou d’allusions à d’autres
scènes de parole (ainsi F. Mitterand dans sa Lettre à tous les Français de 1988 comparant sa propre énonciation à
la parole du père de famille à la table familiale).
La distinction entre ethos
dit et
montré s'inscrit aux extrêmes d’une ligne continue puisqu’il est
impossible de définir une frontière nette entre le « dit » suggéré et le
« montré ». L’ethos effectif, celui que construit tel ou tel
destinataire résulte de l’interaction de ces diverses instances dont le poids
respectif varie selon les genres de discours.
(...) Si chaque conjoncture historique se
caractérise par un régime spécifique des ethé, la lecture de bien des textes qui
n’appartiennent pas à notre aire culturelle (dans le temps comme dans l’espace)
est souvent gênée non par des lacunes graves dans notre savoir encyclopédique
mais par la perte des ethè qui soutiennent tacitement leur énonciation. Quand
nous voyons les laisses de la Chanson de Roland disposées sur une feuille de papier, il est fort difficile de
restituer l’ethos qui les soutenait ; or qu’est-ce qu’une épopée sinon un genre
de performance orale ? Sans aller si loin, la prose politique du XIX° siècle est
indissociable d’ethé liés à des pratiques discursives, à des situations de
communication disparues.
En outre, d’une conjoncture à l’autre ce ne
sont pas les mêmes zones de la production sémiotique qui proposent les modèles
de manières d’être et de dire les plus importants, ceux qui « donnent le ton ».
Les stéréotypes de comportement étaient autrefois accessibles aux élites de
manière privilégiée à travers la lecture des textes littéraires, alors
qu’aujourd’hui ce rôle est dévolu à la publicité, surtout sous sa forme
audiovisuelle. C’est net pour les XVII° et XVIII° siècles, où le discours
littéraire était inséparable des valeurs attachées à certains modes de vie. Les
innombrables textes qui relèvent du courant « galant », par exemple, ne se
contentaient pas de raconter certaines histoires ou d’exposer certaines idées,
ils le faisaient à travers un ethos discursif spécifique qui participait du
monde éthique de la galanterie : ethos du
« naturel », de
l’ « enjouement »…
La spécificité d’un ethos renvoie en effet
à la figure de ce "garant" qui à travers sa parole se donne une identité à la mesure du monde
qu'il est censé faire surgir. Une telle problématique de l'ethos amène à contester la réduction
de l'interprétation à un simple décodage ; quelque chose de l’ordre de
l’expérience sensible se joue dans le processus de communication verbale. Les
« idées » suscitent l'adhésion du lecteur à travers une manière de dire qui est aussi une manière d'être. Pris par la lecture dans un ethos enveloppant et invisible, on
ne fait pas que déchiffrer des contenus, on participe du monde configuré par
l'énonciation, on accède à une identité en quelque sorte incarnée. Le pouvoir de
persuasion d'un discours tient pour une part au fait qu'il amène le destinataire
à s'identifier au mouvement d'un corps, fût-il très schématique, investi de
valeurs historiquement spécifiées.
Conclusion
Dès qu’il y a énonciation, quelque chose de
l’ordre de l’ethos se trouve libéré :
à travers sa parole un
locuteur active chez l’interprète la construction d'une certaine représentation
de lui-même, mettant ainsi en péril sa maîtrise sur sa propre parole ; il lui
faut donc essayer de contrôler, plus ou moins confusément le traitement
interprétatif des signes qu’il envoie. A partir de cette donnée incontournable
bien des exploitations de l’ethos sont possibles, en fonction du type et du
genre de discours concernés, en fonction aussi de la discipline, voire du
courant à l’intérieur de telle discipline, dont se réclame la recherche. Une
analyse du discours comme je la pratique ne peut pas appréhender l’ethos de la
même manière qu’une théorie de l’argumentation ou une théorie du discours
d’inspiration psycho-sociologique. Ces deux paramètres (corpus et discipline) ne
sont d’ailleurs que partiellement indépendants : on sait que chaque discipline
ou chaque courant a tendance à privilégier tel ou tel type de données
verbales.
On pourrait évidemment renoncer à la
catégorie de l’ethos, jugée trop instable, mais il est indéniable qu’elle
renvoie quand même à un phénomène unique, même s’il ne peut pas être appréhendé
de manière compacte. Comme l'écrit A. Auchlin, qui ici vise plutôt les
interactions conversationnelles : « la notion d’ethos est une notion dont
l’intérêt est essentiellement pratique, et
non un concept théorique clair (…) Dans notre pratique ordinaire de la parole,
l’ethos répond à des questions empiriques effectives qui ont comme particularité
d'être plus ou moins co-extensives à notre être même, relatives à une zone
intime et peu explorée de notre rapport au langage, où notre identification est
telle que se mettent en place des stratégies de protection » (2001 : 93).
L’important, quand on est confronté à cette notion, est donc de définir par
quelle discipline elle est mobilisée, avec quelle visée, et à l’intérieur de
quel réseau conceptuel.
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