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L’analyse du discours et ses
frontières
( Discourse
analysis and its boundaries)

(Extrait
d'un article
précédemment publié dans la revue électronique Marges
linguistiques, n° 9, 2005)
« L’analyse du discours et ses frontières »
«
Résumé
Le champ des recherches sur le
discours est à juste titre considéré comme hétérogène et instable. Cet article
s’efforce d’y introduire un minimum de principes d’organisation. Il critique la
position communément défendue qui présente les recherches sur le discours comme
un espace où coexisteraient de multiples « approches » placées sur un
même plan. On essaie de montrer qu’il est préférable d’accorder un rôle
structurant aux « disciplines du discours ». Mais ce découpage par
disciplines doit coexister avec des découpages par « courants » et
par « territoires ». Dans un second temps, on procède à un inventaire
des unités majeures avec lesquelles travaillent les analystes du
discours ; une distinction est établie entre unités « topiques »
et « non-topiques ».
Mots clés : discours,
analyse du discours, discipline, unités topiques, unités non-topiques
Abstract
The field of discourse studies is rightly
considered as heterogeneous and unstable. This article aims at introducing some
principles to organise it. Most of scholars sustain that this field can be
described as a space in which a wide range of “approaches” are competing with each other on the same
level. I think it better to attach great importance to the structuring role of
“discourse disciplines”. But this division into disciplines must coexist with a
division into “trends” and another one into “territories”. Furthermore I take
an inventory of the major units with which discourse analysts work ; a
distinction is made between “topic” and “no-topic” units.
Key words : discourse, discourse analysis,
discipline, topic unit, no-topic unit

Pour beaucoup les
recherches qui portent sur le discours, ce qu’on appelle quelquefois
« linguistique du discours » ou « analyse du discours »
(deux termes qui à notre sens ne sont pas équivalents, comme on le verra) reste
une occupation pas toujours sérieuse, qui mêle de manière mal contrôlée des
considérations d’ordre linguistique avec des considérations socio- et
psychologiques de seconde main. La solution de facilité a longtemps consisté à
les rejeter aux confins des sciences du langage. Aujourd’hui on s’y risque
moins, car une crise d’identité généralisée affecte les partages disciplinaires
traditionnels.
S’il est de plus en plus difficile
de récuser l’intérêt des recherches qui se mènent au nom de « l’analyse
du discours », en revanche il est extrêmement facile de douter qu’il soit possible de leur
assigner des limites claires. Comme le reconnaît D. Schiffrin, « l'analyse
du discours est une des zones les plus vastes et les moins définies de la
linguistique. » (1994 : p.407) Un débat récurrent oppose d’ailleurs
ceux qui veulent y voir une discipline de plein droit et ceux qui préfèrent y
voir une zone de rencontre entre les divers champs des sciences humaines qui
sont confrontés à la question du langage.
Il est
vraisemblable que l’usage peu contrôlé du label « analyse du
discours » résulte pour une part de l’écart de plus en plus grand qui se
creuse entre l’inertie des découpages institutionnels du savoir et la réalité
de la recherche actuelle qui ignore ces découpages hérités du XIX° siècle. Un
nombre croissant de travaux qui ont de grandes difficultés à se reconnaître
dans les partages traditionnels peuvent être incités à se ranger sous l’étiquette
d’« analyse du discours » pour se donner un minimum d'autorité, en se
rattachant à un domaine qui a l’avantage de se présenter comme un domaine
ouvert. Ceci n’est d’ailleurs pas réservé à l’analyse du discours. Il se
développe des ensembles de recherche transverses dans les sciences sociales ou
humaines qui, selon les pays, se rattachent à des espaces à l’identité
profondément incertaine : « cultural studies », à la sémiotique,
à la communication… sans doute parce que leurs objets et leurs démarches sont encore
mal identifiés si on les rapporte au découpage classique des Facultés.
Mais à moyen ou à
long terme une telle situation n’est pas saine, car au lieu de provoquer un
remodelage productif des frontières, elle peut amener le développement d’une
recherche en quelque sorte à deux vitesses : l’une selon les disciplines
traditionnelles, qui serait hautement contrôlée et valorisée, l’autre plus
proche des intérêts sociaux du moment (ceux de la société, ceux des populations
de chercheurs) mais sans assise conceptuelle et méthodologique solide. On voit
très bien ce qu’une sociologie des sciences d’inspiration bourdieusienne
pourrait dire d’une telle situation. Pour ma part, je ne partage pas le
pessimisme de ceux qui voient dans les travaux sur le discours un phénomène
plus sociologique qu’épistémologique, même si c’est un espace dont les contours
apparaissent encore flous.
Aujourd’hui, quand
on parle d’analyse du discours on ne peut plus ignorer que cette étiquette
recouvre dans le monde entier des travaux d’inspirations très différentes. On a
beau multiplier les synthèses, les présentations, les mises au point, l’analyse
du discours reste extrêmement diversifiée. A l’heure de « l’e-mail »
et de la mobilité des chercheurs, les découpages géographiques et intellectuels
traditionnels doivent composer avec des réseaux d’affinités scientifiques qui
se jouent des frontières et qui modifient profondément les lignes de
partage épistémologique. En analyse du discours comme ailleurs la
transformation des modes de communication a modifié en profondeur les
conditions d’exercice de la recherche.
On ne peut pas
rapporter l’analyse du discours à un fondateur reconnu : c’est un espace qui
s’est constitué progressivement à partir des années 1960 par la convergence des
courants venus de lieux très divers. Certains préfèrent mettre l'accent moins
sur sa nouveauté que sur son ancienneté, sans doute pour lui donner davantage
de légitimité. Ainsi Teun Van Dijk considère-t-il qu’elle prolonge la
rhétorique antique :
"Discourse analysis is both and old
and a new discipline. Its origins can be traced back to the study of language,
public speech, and literature more than 2000 years ago. One major historical
source is undoubtedly classical rhetoric, the art of good speaking." (1985 :
p.1)
Il y a toutefois un
risque à placer l’analyse du discours dans la continuité de la
rhétorique, comme si la rhétorique – ou plutôt les différentes configurations
de la rhétorique- n’étaient pas solidaires de configurations du savoir et des
pratiques irrémédiablement disparues. A notre sens, l’analyse du discours
implique la reconnaissance d’un « ordre du discours », pour reprendre
la formule de Foucault, irréductible au dispositif rhétorique. Ce qui ne
l’empêche pas de réinvestir, une fois convenablement réélaborées, un grand
nombre de catégories et de problématiques issues de la rhétorique.
Il existe en outre diverses manières de penser la
relation entre linguistique du système et linguistique du discours. La plus
simple consiste à y voir une extension de la linguistique du système ,
dans un nouvel espace (« superlinguistique »,
« translinguistique…) qui intégrerait le linguistique, mais qui serait
soumis à une économie propre. Une autre consiste à dire qu’il y a deux
linguistiques qui traversent l’espace langagier, avec deux économies
distinctes. Une autre, encore, que la linguistique véritable est la
linguistique du discours (c’est, semble-t-il, la position défendue par le
courant praxématique).
Pour nous, l’analyse du discours
n’est pas seulement venue combler un manque en pointillés dans la linguistique
du système, comme si à Saussure on avait ajouté Bakhtine, à une linguistique de
« langue » une linguistique de la « parole ». Certes, elle
a un lien privilégié avec les sciences du langage, dont elle relève – du moins
dans la conception qui prévaut communément, et particulièrement en France- mais
son développement implique non seulement une extension de la linguistique, mais
aussi une reconfiguration de l’ensemble du savoir. On notera d’ailleurs que ses
grands inspirateurs des années 60 ne sont que pour une part des linguistes. On
y trouve aussi des anthropologues (Hymes,…), des sociologues (Garfinkel,
Sacks...), mais aussi des philosophes soucieux de linguistique (Pêcheux) ou non
(Foucault).
Les
réticences que l’on ressent à l’égard des travaux sur le discours dans les
milieux linguistiques tient sans doute au fait qu’on a tendance à l’aborder en
prenant pour point de référence le noyau de la linguistique « dure ».
Or, les recherches sur le discours bénéficie (ou au contraire pâtit, pour
certains) d’un statut singulier qui les inscrivent dans les sciences du
langage, tout en en faisant une zone carrefour pour l’ensemble des sciences
humaines ou sociales, et mêmes les « humanités ». On peut en effet
aborder les recherches sur le discours aussi bien en partant de la linguistique
qu’en partant de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie, de la
théorie littéraire, etc. Situation qui n’a rien d’extraordinaire : la
philologie d’antan pouvait être abordée aussi bien comme une entreprise
linguistique que comme une entreprise historique, selon la façon dont on la
considérait.
Une autre difficulté à laquelle on
se heurte quand on veut ordonner les recherches sur le discours est qu’en
général elles ne sont pas définies de manière positive, mais en quelque sorte
par défaut. « Discourse is often defined in two ways : a
particular unit of langage (above the sentence), and a particular focus (on
language use) » (Schiffrin, 1994 : p. 20), ou plus précisément
« the use of language for social, expressive, and referential
purposes. » (1994 :
p.339) En fait, le discours, minimalement, associe textualité et contextualité,
mais il est également indissociable d’un agrégat d’idées force : la parole
comme activité, comme interactivité régie par des normes, son pouvoir
constructeur et sa nature dynamique, le rôle nodal des genres de discours, la
primauté de l’interdiscours... C’est donc à la fois un certain domaine
empirique et une certaine manière de l’aborder.
Pour peu qu’on
considère l’analyse du discours comme « l’étude du discours » on se
sent en droit d’y inscrire toute recherche sur le langage qui dépasse le cadre
de la phrase et/ou prend en compte le contexte. Mais, ce faisant, on court le
risque de rester pris dans ce que l’on dénonce : on continue à se définir
par rapport à une linguistique limitée à des phrases décontextualisées. On a
beau substituer à l’unicité de la linguistique
l’accueillant pluriel des sciences du
langage, on continue à raisonner à l’intérieur du schéma ancien, l’analyse du
discours devant recueillir tout ce qui n’est pas la linguistique stricto sensu.
Pour introduire un
minimum de cohérence tout en prenant en compte l’hétérogénéité du domaine, on
est souvent tenté de produire des définitions consensuelles, mais peu
contraintes. C’est le cas du Handbook of
discourse analysis de Teun Van Dijk qui voit dans l’analyse du discours
l’étude de « l’usage réel du langage par des locuteurs réels dans des
situations réelles » (1985 : p. 2). C'est le cas aussi de Deborah
Schiffrin, pour qui l’analyse du discours « studies not just utterances,
but the way utterances (including the language used in them) are activities
embedded in social interaction » (1994 : p. 415). On en arrive ainsi
à se représenter l’analyse du discours comme une sorte de
« superlinguistique », où se réconcilieraient forme et fonction,
système et usage.
A l’opposé, on trouve des
définitions claires mais à l’évidence trop restrictives. Une telle attitude
peut correspondre à deux démarches bien distinctes :
- Certains appellent
« analyse du discours » les recherches qui s’inscrivent dans le cadre
de leur propre problématique et rejettent dans les ténèbres extérieures toutes
les autres. La chose n’est pas rare ; elle pousse dans sa logique extrême
le fonctionnement habituel des sciences humaines, où l’on est bien obligé de
produire une définition de la discipline dont on se réclame qui soit en
harmonie avec ses propres recherches.
- D’autres, dans le souci
d’user de désignations univoques, construisent une définition de l’analyse du
discours qui ne prend pas en compte de la diversité des recherches
effectivement menées qui s’en réclament. On pourrait évoquer à ce propos
l’intéressante distinction établie par S. C. Levinson (1983) : l’analyse du discours
constituerait l’un des deux grands courants de l’analyse des interactions
orales, à côté de « l’analyse conversationnelle » ; l’analyse du
discours, centrée sur les actes de langage, serait représentée par des
recherches comme celles de J. Mc H. Sinclair et M. Coulthard (1975) ou de
l’Ecole de Genève (Roulet & al., 1985) à ses débuts. Cette distinction est
sans nul doute pertinente, mais ce n’est qu’une décision terminologique.
Avec le même souci
de produire une définition restrictive, d’autres voient dans l’analyse du
discours une discipline qui prendrait en charge les phénomènes que dans les
années 60 ou 70 on disait relever de la « grammaire de texte ». M.
Charolles et B. Combettes, par exemple, intitulent « Contribution pour une
histoire récente de l’analyse du discours » (1999) ce qui, en fait, est un
panorama de l’évolution de la linguistique textuelle. Cet usage qui consiste à
appeler « analyse du discours » l’étude des phénomènes de
cohérence/cohésion textuelle – même s’il peut se prévaloir l’article de Harris
de « Discourse analysis »
(1952) qui a consacré le label « analyse du discours » - ne
correspond pas à l’usage dominant. Il serait en effet réducteur de voir dans le
discours une simple extension de la linguistique au-delà de la phrase. C’est
d’ailleurs ce que soulignent très justement Charolles et Combettes
eux-mêmes :
à l’échelle du discours, on n’a
en effet pas affaire (…) à des déterminismes exclusivement linguistiques, mais
à des mécanismes de régulation communicationnelle hétérogènes dans lesquels les
phénomènes linguistiques doivent être envisagés en relation avec des facteurs
psycholinguistiques, cognitifs, et sociolinguistiques. (1999 : p. 79)
On retrouve cette
assimilation plus ou moins exacte entre analyse du discours et étude des
régularités transphrastique » chez J. Moeschler et A. Reboul :
le
problème que cherche à résoudre l’analyse
de discours à son origine, c’est celui de l’interprétation des
discours. Comment, étant donné un discours (une suite non arbitraire de
phrases), peut-on lui donner un sens ? (1998 : p.12)
L’Analyse de discours est ainsi définie comme la
sous discipline de la linguistique qui tente d’expliquer
un grand nombre de faits (anaphore, temps verbaux, connecteurs, etc.) en
recourant à une unité supérieure à la phrase, le DISCOURS, et à des notions
permettant de le définir (COHERENCE, mémoire discursive, etc.). » (1998 :
p. 14)
Il est vrai que
rabattre l’analyse du discours vers l’étude des phénomènes transphrastiques lui
donne une respectabilité et une visibilité qu’elle n’a pas quand elle se
présente comme un ensemble confus de travaux aux frontières de la linguistique.
Même s’il n’existe évidemment aucun monopole en matière de des définitions de
l’analyse du discours, l’usage qui consiste à appeler « analyse du
discours » l’étude des phénomènes de cohérence/cohésion textuelle va à
l’encontre des habitudes, et pas seulement de celles qui prévalent en
France ; je pense par exemple au manuel d’analyse du discours de Brown et
Yule (1983) qui mettent l’accent non sur la cohésion textuelle mais sur la
fonction communicationnelle des textes.
La difficulté qu’il y a à définir
l’analyse du discours tient aussi au fait que l’on pense spontanément la
relation entre « discours » et « analyse du discours » sur
le modèle de la relation entre objet empirique et discipline qui étudie cet
objet. Constatant qu’il existe un domaine communément appelé «discours »,
identifié plus ou moins vaguement avec l’activité contextualisée de production
d’unités transphrastiques, on considère l’analyse du discours comme la discipline qui le prendrait en
charge. C’est présupposer ce qui ne va pas de soi : que « le
discours » est un objet immédiatement
donné, et de surcroît l’objet d’une
discipline.
Certes, il ne constitue pas
un domaine aussi ouvert que « l’éducation » ou « la presse »,
par exemple, mais ce n’est pas pour autant qu’il puisse être saturé par une
seule discipline. Dans cette perspective j’ai défendu (Maingueneau ? 1995) l’idée
que le discours ne devient véritablement objet de savoir que s’il est pris en
charge par diverses disciplines qui ont chacune un intérêt spécifique :
sociolinguistique, théories de l’argumentation, analyse du discours, analyse de
la conversation, l’analyse critique du discours (la « CDA » anglo-saxonne),
etc. Dans cette optique, on ne confond pas analyse
du discours et linguistique du
discours, la première n’étant qu’une des composantes de la seconde. A mon
sens, l’intérêt qui gouverne l’analyse du discours, c’est d’appréhender le discours comme intrication d’un texte et d’un
lieu social, c’est-à-dire que son objet n’est ni l’organisation textuelle ni la
situation de communication, mais ce qui les noue à travers un dispositif
d’énonciation spécifique. Ce
dispositif relève à la fois du verbal et de l’institutionnel : penser les
lieux indépendamment des paroles qu’ils autorisent, ou penser les paroles
indépendamment des lieux dont elles sont partie prenante, ce serait rester en
deçà des exigences qui fondent l’analyse du discours.
Ici la notion de « lieu
social » ne doit cependant pas être appréhendée de manière trop
immédiate : il peut s’agir d’un positionnement
dans un champ discursif (politique, religieux…). Dans tous les cas l’analyste
du discours doit accorder un rôle central à la notion de genre de discours, qui
par nature déjoue toute extériorité simple entre « texte » et
« contexte ».
Suivant cette logique, les mêmes
productions verbales peuvent permettre d’élaborer des corpus pour diverses
disciplines du discours. Etudiant un débat politique à la télévision, par
exemple, l’analyste de la conversation ou celui de l’argumentation ne se
focaliseront pas sur les mêmes aspects. Le premier s’interrogera sur la
négociation des tours de parole, la préservation des faces, les phénomènes
paraverbaux, etc. ; le spécialiste d’argumentation centrera son attention
sur l’auditoire visé, la nature et le mode d’enchaînement des arguments,
l’ethos, etc. Quant à l’analyste du discours, il s’interrogera au premier
chef sur le genre de discours lui-même, sur la composition textuelle, sur les
rôles socio-discursifs qu’il implique, sur la redéfinition du politique
qu’implique ce genre télévisuel, etc.
Ces disciplines du discours ne
fonctionnent pas pour autant de manière insulaire, elles sont constamment
amenées à prendre en compte les perspectives de telle(s) ou telle(s) autre(s),
mais à partir du site qui lui est propre : on mobilise les ressources
d’une discipline du discours pour les mettre au service d’une autre.
Néanmoins, on peut difficilement
soutenir que toute recherche sur le discours relevève nécessairement d’une
discipline. Pour nombre de travaux à visée fortement descriptive et/ou qui
abordent des objets peu ou pas traités, on est dans l’incapacité de dire quelle
discipline les régit. Les différences entre disciplines n’apparaissent en effet
que si la recherche s’inscrit véritablement dans une problématique, profilée
par l’intérêt qui gouverne la discipline concernée.
On n’exagérera pas non plus
l’indifférence des objets aux diverses disciplines du discours. S’il n’existe
pas de « données » qui soient la propriété exclusive d’une
discipline, il est néanmoins indéniable que chacune a des objets préférentiels. On conçoit qu’un analyste du discours soit
moins intéressé que d’autres par des conversations familières ; il s’agit
en effet de pratiques verbales qu’on peut difficilement rapporter à un lieu
institutionnel ou à un positionnement idéologique. On conçoit aussi qu’un
analyste d’argumentation accorde une attention soutenue au discours publicitaire et qu’un analyste
de la conversation n’affectionne guère les corpus philosophiques, fût-ce les
dialogues de Platon. Il n’empêche que les analystes du discours philosophique
savent tirer profit des travaux sur la conversation (Cossuttta éd., 2005).
Une telle conception de l’analyse
du discours n’est pas sans évoquer celle qui prévaut dans le monde britannique.
On la voit à l’œuvre dans l’ouvrage classique de Brown et Yule, Discourse
analysis, où l’analyse du discours d’abord
présentée comme « the analysis of language in use » est
ensuite reformulée comme « an investigation of what language is used
for » (1983 : p. 1). Le petit manuel de David Nunan, Introducing
discourses analysis, qui s’inscrit dans le même courant, est plus
précis : « In the case of the discourse analyst, the ultimate aim of
this analytical work is both to show and to interpret the relationship between
these regularities and patterns in language and meanings and purposes expressed
through discourse. » (1993 : p. 7).
Même dans ces limites, il s’en
faut de beaucoup que l’analyse du discours soit homogène. J’ai eu l’occasion
d’énumérer (Maingueneau, 1995 : p. 8) un certain nombre de facteurs
interdépendants qui poussent à la diversification des recherches en analyse du
discours. Je les rappelle ici :
-
L’hétérogénéité des traditions scientifiques et
intellectuelles ; celle-ci, nous l’avons dit plus haut, est d’ailleurs de
moins en moins liée à une répartition strictement géographique, même si elle
n’en est pas indépendante. C’est davantage une affaire de réseaux. Dans
diverses publications j’ai ainsi parlé de « tendances françaises »,
bien que cela ne veuille pas dire que toutes les recherches d’analyse du
discours menées en France soient concernées, ni que ce type de recherche ne soit
mené qu’en France, ni même que tous les chercheurs qui participent de ces
tendances y soient impliquées au même degré. Au nombre de ces
« tendances » on peut évoquer l’intérêt pour des corpus fortement
contraints sur le plan institutionnel, le recours aux théories de l’énonciation
linguistique, la prise en compte de l’hétérogénéité énonciative, le souci de ne
pas effacer la matérialité linguistique derrière les fonctions des discours, la
primauté donnée à l’interdiscours, la nécessité d’une réflexion sur les positions
de subjectivité impliquées par l’activité discursive.
- La diversité des disciplines d’appui : au carrefour des divers
champs des sciences humaines, l’analyse du discours prend des visages très
variés selon le ou les champs qui lui donnent une impulsion. Aux Etats-Unis
l’anthropologie et la sociologie ont joué un rôle essentiel dans sa
constitution ; en France la psychanalyse, la philosophie ou l’histoire ont
exercé sur elle une grande influence.
-
La diversité des positionnements (« écoles »,
« courants »…), avec leurs fondateurs charismatiques, leurs mots de
ralliement, etc.
-
Les types de corpus privilégiés
par les chercheurs.
-
L’aspect de l’activité discursive qui est pris en compte : les
conditions d’émergence, de circulation, les stratégies de production ou
d’interprétation…
-
La visée appliquée ou non de la recherche, même s’il est impossible de tracer une
ligne de partage claire entre recherches appliquée et non-appliquée, l’analyse
du discours étant très sensible à la demande sociale.
-
La discipline de rattachement des analystes du discours :
un historien ou un sociologue qui recourent à l’analyse du discours auront
inévitablement tendance à y voir un instrument au service d’une
interprétation ; a priori ce sera moins le cas d’un chercheur qui se
réclame de la linguistique.
Une
telle liste présente l’inconvénient de mettre ces divers facteurs de
diversification sur le même plan. En outre, en laissant entendre que la
distinction linguistique du discours/disciplines du discours suffit à
structurer cet espace, elle minore d’autres lignes de force. Pour rendre compte
de la complexité effective des recherches sur le discours, il faut pousser plus
loin la réflexion.
Il nous semble nécessaire de ne
pas verser dans les « approches » du discours ce qui en fait
appartient aux ressources communes à ceux qui travaillent sur le
discours : genre de discours, cohérence/cohésion textuelle, typologie des
discours, polyphonie, actes de langage, théorie de la politesse, etc. Certes,
tel ou tel courant va mettre l’accent sur tel type de ressource, mais on peut
difficilement en parler en termes d’approche. A ces « ressources »
communes on doit ajouter les présupposés théoriques partagés par un grand
nombre de spécialistes du discours : le langage comme activité, la
contextualité radicale du sens, le caractère interactif de la communication
verbale, etc. Il est inévitable que ces présupposés fassent l’objet de
discussion, mais sans eux il n’y aurait pas un espace de recherche commun. Par
exemple, il est bien connu que l’analyse du discours d’inspiration française
défend quelques postulats qui ne sont pas ceux de la majorité des
chercheurs ; mais cela ne va pourtant pas jusqu’à provoquer un éclatement
du champ, dans la mesure où il s’en faut de beaucoup qu’il y ait désaccord sur
tous les postulats. Le désaccord souvent est difficilement perceptible car il
porte sur l’interprétation et non sur le présupposé : tout le monde
n’interprète pas de la même manière le postulat de la primauté de
l’interdiscours, mais un grand nombre de chercheurs y adhèrent.
Le
point litigieux, rappelons-le, concerne la manière de penser la grande
diversité des recherches sur le discours. La position défendue en 1994 par
Schiffrin et par beaucoup d’autres ensuite consiste à dire que ces recherches
se partagent entre une multitude d’ « approches » qui sont
autant d’éclairages distincts du « discours ». La position que j’ai
défendue en 1995 mettait au contraire au premier plan diverses
« disciplines du discours ». La question de fond qui est ainsi posée
est de savoir si la recherche sur le
discours est structurée par ces disciplines ou par les « approches »
au sens de Schiffrin et de ses successeurs (en éliminant toutefois quelques
indésirables comme la pragmatique ou la politesse), c’est-à-dire par des
« courants ». Par « courant »
il faut entendre à la fois a) une certaine conception du discours, b) de la
finalité de son étude, c) des méthodes pertinentes pour l’analyser. Par
exemple, l’ethnographie de la communication, la sociolinguistique
interactionnelle de Gumperz, le courant althussérien de l’Ecole française (M. Pêcheux) seraient autant de courants.
En mettant au contraire au premier
plan les disciplines du discours, on fait à mon sens une double
hypothèse :
1)
la
communication verbale envisagée comme discours offre un nombre réduit d’angles
d’attaque (justification par l’objet); en d’autres termes, par leur
existence même, les disciplines, pour peu qu’elles acquièrent une certaine
stabilité, disent quelque chose de l’objet auquel elles se confrontent. Certes,
pas plus que les « courants », les disciplines ne sont des réalités
transhistoriques (on sait par exemple que le champ de la rhétorique
traditionnelle était beaucoup plus large que celui des théories modernes de
l’argumentation), mais elles se développent sur une plus longue durée et sont
moins liées à l’individualité d’un fondateur.
2)
la
recherche exige des espaces sociaux de mise en commun des produits
scientifiques, des communautés de chercheurs qui ont besoin de travailler sur
des espaces moins indéterminés que « le discours », des
territoires qui qui sont communs à plusieurs courants.
Il y a ici le choix entre deux
attitudes. L’une n’accorde aucun crédit au versant socio-discursif de la
recherche ; l’autre consiste à penser qu’il y a une interaction essentielle entre
versant conceptuel et versant institutionnel de la recherche, en raison du
caractère foncièrement coopératif de cette activité. Les disciplines sont
indissociables de communautés de chercheurs qui partagent des intérêts communs,
échangent des informations, participent de manière privilégiée aux mêmes
groupements (colloques, tables-rondes, journées d’études, jurys de thèse…) et
figurent dans les mêmes réseaux de renvois bibliographiques. Je citerai ici les
propos d’un épistémologue des sciences sociales, Jean-Marie Berthelot, pour qui
la discipline est à la fois
"un lieu
d’échange et de reconnaissance, et matrice de discours et de débats légitimes
(…) un lieu de ressources sociocognitives, de références autorisées, de
normes partagées et d’exemples communs, permettant le tissage d’une tradition, problématique, conflictuelle,
mais réelle, de connaissance. Cet espace de spécialisation disciplinaire est
donc un lieu où peuvent s’articuler en une entreprise de connaissance légitime
– non plus seulement socialement mais épistémologiquement, c’est-à-dire en une
entreprise de connaissance argumentée
– les divers langages par lesquels s’organise le travail analytique. Espace social de légitimation de savoirs,
une discipline est, indissociablement, un espace logique de construction
d'argumentation."(1996 : pp. 99-100).
Dans cette perspective, si l’on
maintient une distinction par exemple entre deux disciplines du discours,
l’« analyse des conversations » et « l’analyse du
discours », c’et à la fois pour des raisons liées à l’objet (il existe en
particulier une forte spécificité des conversations) et pour des raisons de
fonctionnement des communautés scientifiques : l’observation des
colloques, des supports de publications, des références bibliographiques montre
que les chercheurs de ces deux disciplines n’occupent pas le même espace, même
si dans de nombreuses circonstances ils sont amenés à participer aux mêmes
activités. La « conversation analysis » peut apparaître comme un
courant si on la restreint à la problématique issue de la sociologie de
Garfinkel, Sacks, etc. ; mais comme une discipline si on y intègre
d’autres courants. On a vu que S. Levinson (1983) y distinguait deux courants
majeurs, « conversation analysis » et « discourse analysis »
(représentée en particulier par les travaux de Sinclair et Coulthard ou Roulet
dans les années 1970-1980).
Mais
ce n’est pas
rendre justice aux travaux de Labov que d’y voir une simple
« approche » du discours, sans la référer d’abord au champ
disciplinaire de la sociolinguistique, dont ils prolongent et renouvellent les
questions les plus classiques, celles qui ont trait à la variation.
Cela dit, on ne peut nier qu’il
serait tout à fait artificiel d’inscrire certains courants dans une
discipline déterminée. C’est le cas par exemple de la sociolinguistique
interactionnelle de Gumperz dont cela n’a pas grand sens de se demander si elle
relève de la sociolinguistique, de l’analyse des conversations ou de l’analyse
du discours. Cela n’empêche pas que les travaux de Gumperz ne reçoivent pas le
même éclairage selon qu’on les aborde comme une contribution à l’analyse des
conversations ou comme un moyen de « traiter les problèmes d’identité et
leurs rapports aux divisions sociales, politiques et ethniques » (Gumperz,
1989 : p. 7), ce qui rapproche de perspectives plus sociolinguistiques. On
peut même aller plus loin : ces courants ne se laissent pas nécessairement
enfermer dans l’espace des recherches sur le discours : le courant
ethnométhodologiste relève aussi de la sociologie.
En réalité, pour rendre compte du
fonctionnement des recherches en linguistique du discours il ne suffit pas de
reconnaître que certains courants échappent à l’orbite des disciplines. On
observe en effet un autre mode de groupement des chercheurs qui, pour n’être
pas fondé sur des présupposés théoriques et méthodologiques, n’en est pas moins
très puissant : les territoires délimités par l’objet d’étude :
discours télévisuel, discours administratif, discours politique… Ces domaines de
recherche sont eux-mêmes en général des composante de domaines plus vastes :
l’analyse du discours télévisuel, par exemple, pourra être une composante des
études sur la télévision, ou sur les médias. Comme dans les « cultural
studies » anglo-saxonnes, le principe de groupement est alors
thématique : « gender studies », « postcolonial
studies », « gay studies », etc.
La constitution de réseaux de
chercheurs qui se groupent autour du même objet (nous dirons du même territoire)
sans pour autant partager la même discipline ni appartenir au même courant
n’est pas un phénomène marginal. Déjà, le postulat même des études sur le
discours, à savoir que n’importe quel type de production verbale est digne
d’investigation, a pour corollaire la rareté des objets effectivement étudiés,
eu égard à l’infini des corpus possibles. Ce sont inévitablement les phénomènes
sociaux perçus comme importants – à quelque titre que ce soit – qui retiennent
plus facilement l’attention. A cela s’ajoute le fait que la pluri-, trans,
inter-disciplinarité est aujourd’hui largement recommandée par les politiques
de recherche, qu’elle devient une condition sine qua non pour obtenir
des crédits. Dans ces territoires l’étude du discours n’est qu’une des voies
d’accès possibles, à coté d’autres, venues d’autres horizons des sciences
humaines et sociales.
On aurait tort néanmoins de
reconduire à ce propos les vieilles oppositions en considérant que les
groupements par territoires ne sont qu’une sorte
d’ « application » sans portée théorique : à partir du moment,
pense-t-on, où un certain nombre de chercheurs aux formations très diverses
n’ont pas d’autre commun dénominateur qu’un certain objet, découpé en fonction
d’une demande d’ordre social, ce ne sera jamais qu’une juxtaposition éclectique
d’approches hétéronomes dont la validité s’évaluera essentiellement par leur
pouvoir d’intervention dans la société. En réalité, les choses sont beaucoup
plus complexes : les recherches par territoires interviennent fortement
dans les élaborations conceptuelles : le parler des jeunes est, certes, un
territoire socialement sensible et médiatiquement porteur, mais c’est aussi un
objet qui va infléchir significativement les concepts des chercheurs. En outre,
il existe une dynamique intellectuellement créatrice dans la pluridisciplinarité :
le seul fait que pendant une longue période des chercheurs de disciplines
différentes collaborent sur le même territoire ne peut pas ne pas avoir des
effets profonds, sur le plan théorique comme sur le plan institutionnel.
Pour résumer, on pourrait dire que
les recherches sur le discours impliquent une interaction permanente entre
trois principes de regroupement des chercheurs :
En premier lieu des groupement par
disciplines du discours et par courants (intégrés ou non dans une
discipline). Les chercheurs y partagent un certain nombre de postulats et de
« ressources » conceptuelles et méthodologiques ; il reste néanmoins entendu que ce
« partage » est plutôt à penser sur le mode de l’air de famille
wittgensteinien que sur celui des conditions nécessaires et suffisantes pour
appartenir à une classe. Au second niveau, les études sur le discours se
groupent autour d’un certain nombre de disciplines du discours dans lequel
coopèrent des chercheurs relevant de divers courants mais aussi des chercheurs
sans appartenance nette.
En second lieu un groupement par territoires,
qui lui-même peut se faire à deux niveaux distincts : a) des groupements
de linguistes du discours qui ne relèvent pas des mêmes courants ou
disciplines ; b) des groupements entre linguistes du discours et
chercheurs d’autres domaines.
Ces divers modes de groupement
produisent un paysage confus et instable. En outre, on ne saurait oublier qu’un
certain nombre de travaux d’orientation descriptive ne relèvent ni d’une
discipline ni d’un courant, ni d’un territoire mais peuvent être exploitées par
de multiples disciplines, courants ou territoires. Il en va de même pour les
travaux qui portent sur les « ressources » communes aux linguistes du
discours (ainsi certaines études sur la thématisation, les connecteurs, la
polyphonie, etc.).
La notion même de groupement n’est
pas sans danger. Elle peut donner l'impression que chaque chercheur possède son
groupe d’appartenance. Rien n’est plus faux, à quelques exceptions près :
en règle générale, le même individu peut, selon le cas, participer de l’un ou
l’autre. Ce qui ne contribue pas peu à brouiller les lignes de partage.
III
Je vais à présent réfléchir sur
les unités fondamentales avec lesquelles travaillent les analystes du discours,
au sens restreint d’une discipline du discours. Dans l’analyse du discours
francophone la notion de « formation discursive », la plus ancienne,
coexiste avec d’autres comme « positionnement » et « genre de
discours », sans que bien souvent leur articulation, voire leur
compatibilité soit réellement explicitée.
Dans des travaux antérieurs
(Maingueneau, 1991 : pp. 25-28), j’ai déjà souligné l’hétérogénéité de
l’analyse du discours, partagée entre une démarche « analytique » et
une démarche «intégrative ». La première a été bien illustrée par la
problématique de Michel Pêcheux, caractéristique de l’Ecole française
d’inspiration lacano-althusserienne : dans ce courant, fortement influencé
par la psychanalyse, l’analyse du discours visait avant tout à défaire les continuités,
de manière à faire apparaître dans les textes des réseaux de relation
invisibles entre énoncés. La démarche « intégrative », en revanche,
vise à articuler les composants de l’activité discursive, saisie dans sa double
dimension sociale et textuelle. Cette démarche peut être illustrée par les
travaux de Jean-Michel Adam (1999) ou ceux de P. Charaudeau (1995).
Cette distinction entre démarches
analytique et intégrative peut être à la fois affinée et élargie, en
considérant que les analystes du discours
manient deux grands types d’unités : topiques et non-topiques[1].
Les unités
topiques
1. Les unités domaniales
Les unités qu’on pourrait dire domaniales
correspondent à des espaces déjà « prédécoupés» par les pratiques
verbales.
Il peut s’agir de types de
discours, attachés à un certain secteur d’activité de la société :
discours administratif, publicitaire…, avec toutes les subdivisions que l’on
veut. Ces types englobent un certain nombre de genres de discours -
entendus comme des dispositifs de communication socio-historiquement variables
(le journal télévisé, la consultation médicale, le guide touristique…). Même
les genres qui sont définis par leur auteur, comme c’est souvent le cas en
littérature ou en philosophie, le sont à l’intérieur de pratiques verbales
instituées. Types et genres de discours sont pris dans une relation de
réciprocité : tout type est un groupement de genres, tout genre n’est tel
que d’appartenir à un type. Néanmoins, la notion de genre, même au sens
restreint où nous l’entendons ici, recouvre des réalités différentes : le
journal télévisé ou le guide touristique sont des routines stabilisées, alors
qu’une œuvre littéraire a un véritable auteur, qui peut contribuer à la
catégorisation générique de son texte[2].
La notion de type de discours
aussi est hétérogène ; il s’agit en effet d’un principe de groupement de
genres qui peut correspondre en fait à deux logiques différentes : celle
de la co-appartenance à un même appareil institutionnel, celle de la
dépendance à l’égard d’un même positionnement. Ce n’est pas la même
chose de parler de « discours de l’hôpital » et de « discours
communiste ».
Le « discours de
l’hôpital », c’est le réseau des genres de discours qui sont à l’œuvre
dans un même appareil, en l’occurrence
l’hôpital (réunions de service, consultations, compte-rendus opératoires,
etc.). Dans une logique d’appareil, ce n’est pas la concurrence qui structure
au premier chef l’espace : un genre de discours de l’hôpital est à la fois une
condition et un produit du fonctionnement de l’ensemble de l’hôpital. Pour un
genre universitaire comme le rapport de soutenance de thèse en lettres et
sciences humaines en France (Dardy, Ducard, Maingueneau, 2001), il y a mise en
réseau de genres complémentaires (thèse, soutenance, prérapport, rapport,
rapport sur les rapports, commission de recrutement ou d’évaluation…), qui sont
constitutifs du fonctionnement d’une certaine institution.
Le « discours
communiste », en revanche, c’est la diversité des genres de discours
(journal quotidien, tracts, programmes électoraux, etc.) produits par un
positionnement déterminé à l’intérieur du champ politique. Mais chaque
positionnement investit certains genres de discours et non tels autres, et cet
investissement est constitutif de son identité.
Rien n’empêche cependant d’aborder
le discours communiste comme discours d’appareil : dans ce cas ce sont les
genres de discours attachés au fonctionnement du parti qui seront pris en
compte. C’est donc une question de point de vue.
2. Les unités transverses
Les analystes du discours
travaillent également avec des unités qu’on pourrait dire transverses,
en ce sens qu’elles traversent les textes relevant de multiples genres de
discours. On pourrait parler ici de registres ; ceux-ci sont
définis à partir de critères linguistiques (a), fonctionnels (b) ou
communicationnels (c).
a)
Les
registres définis sur des bases linguistiques peuvent être d’ordre
énonciatif ; ainsi la
fameuse typologie établie E. Benveniste (1966) entre « histoire » et
« discours », qui a été complexifiée par la suite, en particulier par
J. Simonin-Grumbach (1975) ou Jean-Paul Bronckart (Bronckart & al., 1985).
Il existe aussi des typologies fondées sur des structurations textuelles :
ainsi les « séquences » de Jean-Michel Adam (1999).
b)
D’autres
registres reposent sur des critères fonctionnels ; on connaît le
célèbre schéma des six fonctions de Jakobson ; mais il en existe d’autres,
qui s’efforcent de classer les textes en postulant que le langage est
diversement mobilisé selon qu’il accomplit telle ou telle fonction
dominante : ludique, informative, normative, rituelle….
c)
D’autres
enfin combinent traits linguistiques, fonctionnels et sociaux pour aboutir à
des registres de type communicationnel : « discours
comique », « discours de vulgarisation », « discours
didactique »… Même s’ils s’investissent dans certains genres privilégiés,
ils ne peuvent pas y être enfermés. La vulgarisation, par exemple, est la
finalité fondamentale de certains magazines ou manuels, mais elle apparaît
aussi dans les journaux télévisés, dans la presse quotidienne, dans les
interactions ordinaires, etc.
Les unités non-topiques
Les unités non-topiques
sont construites par les chercheurs indépendamment de frontières préétablies
(ce qui les distingue des unités « domaniales ») ; en outre,
elles regroupent des énoncés profondément inscrits dans l’histoire (ce
qui les distingue des unités « transverses »).
1. Les formations discursives
Des unités comme « le
discours raciste », « le discours postcolonial », « le
discours patronal », par exemple, ne peuvent pas être délimitées par des
frontières autres que celles qu’a posées le chercheur ; elles doivent en
outre être spécifiées historiquement. Les corpus auxquels elles correspondent
peuvent contenir des énoncés relevant de types et de genres de discours les
plus variés ; ils peuvent même, selon la volonté du chercheur, mêler
corpus d’archives et corpus construits pour la recherche (sous forme de tests,
d’entretiens, de questionnaires…). C’est pour ce type d’unité que je suis tenté
de recourir au terme de « formation discursive », l’écartant ainsi
aussi bien de la valeur que lui donne Foucault (1969 : pp. 52-53) que de
celle que lui donnent Haroche, Henry, Pêcheux (1971), mais sans les trahir
totalement. Ces auteurs ne précisent pas les relations entre formations
discursives et genres de discours ; ils mettent plutôt l’accent sur le
fait qu’il s’agit de systèmes de déterminations inconscientes de la production
discursive en un lieu et un moment donnés.
2. Les parcours
Les analystes du discours peuvent
également construire des corpus d’éléments de divers ordres (lexicaux,
propositionnels, fragments de textes) extraits de l’interdiscours, sans
chercher à construire des espaces de cohérence, à constituer des totalités.
Dans ce cas, on entend au contraire déstructurer les unités instituées en
définissant des parcours inattendus : l’interprétation s’appuie
ainsi sur la mise à jour de relations
insoupçonnées à l’intérieur de l’interdiscours. Ces parcours sont aujourd’hui
considérablement facilités par l’existence de logiciels qui permettent de
traiter de très vastes ensembles de textes.
On peut envisager des parcours de
type formel (tel type de métaphore, telle forme de discours rapporté, de
dérivation suffixale…) ; mais dans ce cas si l’on ne travaille pas sur un
ensemble discursif bien spécifié (un genre de discours, un ou plusieurs
positionnement…), on retombe dans l’analyse purement linguistique. On peut
également envisager des parcours fondés sur des matériaux lexicaux ou textuels :
par exemple la reprise ou les transformations d’une même formule dans une série
de textes, ou encore les diverses recontextualisations d’un « même »
texte. C’est ainsi qu’un travail a été mené sur la formule « épuration
ethnique » (Krieg-Planque, 2003) ; dans ce cas il s’agit avant tout
d’explorer une dispersion, une circulation, et non de rapporter une séquence
verbale à une source énonciative. On peut aussi songer aux travaux autour de
Sophie Moirand sur la « mémoire interdiscursive » dans la presse à propos
des « événements scientifiques à caractère politique », comme
l’affaire de la vache folle ou celle des O.G.M. (Moirand, 2001 ; Beacco,
Claudel, Doury, Petit, Reboul-Touré, 2002).
Il est très séduisant de traverser
de multiples frontières, de circuler dans l’interdiscours pour y faire
apparaître des relations invisibles, particulièrement propices aux
interprétations fortes. Mais le revers de la médaille est le risque de
circularité entre hypothèses et corpus. C’est pourquoi ceux qui pratiquent ce
type d’approche sont obligés au départ de se donner des contraintes
méthodologiques fortes.
Si l’on reprend les divers types
d’unités que nous avons évoquées, on parvient ainsi à ce tableau :
Unités topiques
|
Unités non-topiques
|
|
Domaniales
|
Transverses
|
Formations
discursives
|
Parcours
|
|
-Types
/ Genres de discours
----------------------
a)
Genres de champs
b)
Genres d’appareils
|
-Registres
linguistiques
-Registres
fonctionnels
-Registres
communicationnels
|
|
Parmi ces unités, celles qui
attirent le plus facilement la suspicion sont évidemment les unités
non-topiques : « formations discursive » et
« parcours ». En effet, elles ne sont pas stabilisées par des
propriétés qui définissent des frontières prédécoupées (quelle que soit
l’origine de ce découpage) : le principe qui les regroupe est pour
l’essentiel à la charge de l’analyste. Il ne faudrait pas, néanmoins, exagérer
l’écart entre unités topiques et non-topiques. D’une part, les unités topiques
ont beau être d’une certaine façon prédécoupées », elles posent au
chercheur de multiples problèmes de délimitation, comme toujours dans les
sciences humaines ou sociales. D’autre part, il existe un ensemble de principes
et de techniques qui régulent ce type d’activité herméneutique. Il est vrai que
ces « règles de l’art » restent souvent implicites, qu’elles sont
acquises par imprégnation, mais on peut présumer qu’avec le temps, la
construction des unités sera de moins en moins laissée au caprice des
chercheurs.
On a tout intérêt à ne pas
symétriser unités topiques et non-topiques. Il ne peut pas y avoir analyse du
discours sans unités topiques, qu’elles soient « domaniales » ou
« transverses », mais il faut aussi prendre en compte ce qui déjoue
ces frontières. Replier l’analyse du discours sur les seules unités topiques,
ce serait dénier la réalité du discours, qui par nature met constamment en
relation discours et interdiscours : l’interdiscours
« travaille » le discours, qui en retour redistribue cet
interdiscours qui le domine. La société est parcourue d’agrégats de paroles
agissantes auxquels qu’on ne peut assigner à un lieu. Force est donc de
s’accommoder de l’instabilité d’une discipline qui est creusée par une faille
constitutive. Il parait impossible de faire la synthèse entre une approche qui
s’appuie sur des frontières et une approche qui les déjoue : cette dernière se
nourrit des limites par laquelle la première s’institue. Entre les deux il y a
une asymétrie irréductible. Le sens est frontière et subversion de la
frontière, négociation entre des lieux de stabilisation de la parole et
des forces qui excèdent toute localité.
Je suis parti du constat,
universellement partagé, que les recherches sur le discours dessinent un
paysage particulièrement confus. A mon sens, la solution n’est pas de dissoudre
ce champ en une multitude ouverte d’ « approches » concurrentes,
placées sur le même plan, mais d’admettre que plusieurs principes de groupement
sont à l’œuvre simultanément et à différents niveaux. De toute façon, dans les sciences humaines ou sociales il est de
règle que des zones de forte consistance théorique et méthodologique se
détachent sur un fond de travaux aux contours nettement plus flous.
L’analyse du discours, par nature,
est portée vers deux périls symétriques : d’une part la spéculation, de
l’autre la pure description de la diversité potentiellement infinie des corpus.
Elle est condamnée à maintenir un équilibre entre conceptualisation et travaux
empiriques, ce qu’elle ne peut faire qu’en accordant la plus grande attention
aux questions de méthodologie.
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